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A la rencontre de Malek Bennabi… (2/2)

La voie alternative

A quoi ressembleraient les sociétés musulmanes une fois transformées ? Voilà une question que rebute la pensée dominante car les seules réponses valables ne peuvent provenir que des analyses alternatives. C’est précisément ce chemin laborieux que Bennabi a emprunté.

« Je crois davantage aux idées du peuple qu’à celles de “l’élite” ». Il faut donc se méfier du côté frauduleux du prêt-à-penser et de la grande farce du suivisme. Autrement, c’est la meilleure façon de maintenir les Etats postcoloniaux du monde musulman dans une léthargie. Avec une telle position, on est tenté de décerner à Malek Bennabi, et il aurait certainement apprécié, le titre d’intellectuel social, intellectuel du peuple algérien.

Abdelkader Ougouag, dans « Les grands procès », publié à Alger en 1993, rapporte une scène émouvante qu’il a vécue durant la campagne électorale pour l’Assemblée Algérienne de 1948 :

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« Dans la circonscription de Relizane où j’étais candidat, l’on me conseilla, au cours de ma campagne électorale, d’aller rendre visite à un vieux cheikh qui, m’a-t-on dit, était très influent dans la région ; ce que je fis. Je fus introduit, avec les jeunes qui m’accompagnaient, auprès de lui. Il me reçut couché sur une natte couverte d’un vieux tapis du genre de djebel Amour. Il me souhaita la bienvenue et me demanda l’objet de la visite. Je lui expliquai longuement ce que nous voulons car il ne semblait pas comprendre ce que signifiaient la personnalité algérienne et l’indépendance du pays. Au bout de mes explications, il souleva légèrement la tête, sortit d’un “mezoued” (sac en peau de mouton) qu’il tenait placé sous son oreiller, un vieux livre arabe dont les feuilles jaunies par la vétusté, le feuilleta puis me montra un dessin à l’encre noire qui représentait un drapeau frappé d’un croissant et d’une étoile et me dit :

– “C’est cela, le Sandjak el Athmani que vous voulez rétablir ?”

Je pris un moment de réflexion puis je répondis : “C’est cela, oui”.

Il se souleva encore davantage, ouvrit les yeux, tenus jusque-là mi-clos, et me dit avec une joie non dissimulée « 

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– “Que Dieu te bénisse, o mon fils et qu’il bénisse ceux qui sont avec toi ! Car j’attends ce moment avec beaucoup de patience et à présent que des gens comme toi poursuivent ce but, je suis certain qu’il ne saurait tarder”.

Puis il se recoucha après avoir soigneusement rangé son vieux livre sous la tête, non sans dire et insister que nous étions ses hôtes pour le déjeuner. »

Comment transformer l’idéal populaire de l’état d’intuition au stade de la conscience, de la volonté et de l’affirmation ? C’est dire que la conscience ne peut être qu’intentionnelle : « Les temps ne sont plus où les sociétés pouvaient vivre en attendant de rencontrer un jour, au hasard, leur vocation historique. Aujourd’hui, dès les premiers pas, on doit savoir vers quel but lointain on est parti ».

L’apport de Bennabi a été déterminant, par son travail, il n’a jamais cherché à théoriser les mécanismes de la dynamique sociale mais bien plutôt à constituer, à partir d’un idéal, une source d’inspiration d’une œuvre fondatrice de la régénération sociale. C’est tout le côté précurseur de son œuvre dans la mesure où il a montré que la politique ne peut se contenter d’idéologie ou de volontarisme, mais elle doit être portée par une pensée pour être revalorisante, se projeter vers l’avenir et préparer les voies du renouveau. Il rappellera à ce sujet : « Je compris sur le champ que la politique qui ne commence pas par la formation de l’homme, le réveil de son intelligence et de sa conscience, n’est qu’un “coup de tête ” contre l’invisible. »

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A l’heure où le monde devient multipolaire, il est essentiel pour nous d’écouter Malek Bennabi, qui n’a jamais prêché un retour en arrière en ressuscitant l’épopée d’un monde révolu. La seule voie possible est de construire, sur la base des valeurs et principes, un monde nouveau. Sans se réclamer d’une quelconque discipline, il ouvre la voie à l’exploration d’une pensée que les discours dominants en empêchent l’expression.

L’establishment ne voit jamais d’un bon œil la pensée alternative qui accorde une grande importance à la psychologie humaine pour limiter l’effet manipulateur des schémas dominants et d’entretien du mirage. La vitalité de la société dépend de son niveau de conscience et sa disponibilité au changement, surtout quand la pensée dominante propage l’idée du statu quo et du maintien d’un système de convenance qui entretient de faux espoirs. C’est à juste titre que le professeur à la Faculté de droit de l’Université Harvard, Roberto Mangabeira Unger, parle de « dictature de l’absence d’alternatives ».

Bennabi a démontré que la construction alternative est la voie royale des esprits libres et notamment dans leur capacité à élaborer des modèles intellectuels audacieux qui proposent des refontes de nature à susciter et accompagner les évolutions souhaitables de la société. Seule l’éducation permet de relever les défis du changement en ce qu’elle permet de doter les individus des facultés intellectuelles de pouvoir s’émanciper et de participer librement et volontairement aux changements où la société aura à gagner. Au centre de sa réflexion, il insiste sur le côté pratique de la pensée alternative, en tant qu’innovation intellectuelle, doit s’intéresser aux grandes préoccupations de la société. Le travail de revivification doit être incessant car la décadence résulte du maintien des structures sociales et culturelles pétrifiées.

La démarche alternative est fondamentalement innovante, elle renforce les sentiments de confiance à l’égard des changements imaginatifs des structures sociales. La grande préoccupation tourne toujours autour des chances que doit offrir la société à l’individu pour satisfaire ses besoins d’émancipation et de confiance en soi d’une part et réduire les risques d’asservissement et de dépossession de soi d’autre part.

Incontestablement, c’est la voie royale d’entretien de la dynamique sociale. Pour cette raison, Malek Bennabi est resté très attaché au premier âge de l’Islam, au cours duquel s’est opérée une dynamique de transformation sociale grâce à la valeur pédagogique du texte coranique et à l’exemplarité du Prophète, l’idéal de la sociabilité a été associé avec succès à la perspective de la transformation sociale. Cette success story en matière de dynamique de transformation sociale reste incomparable. Ce qui a donné naissance à une nouvelle société fortifiée et dont le Coran explique le processus en trois principales phases :

  1. la fraternisation : le rapport à l’autre – « Fortifiez-vous du lien de Dieu, collectivement, ne vous divisez pas, rappelez-vous le bienfait que Dieu vous prodigua quand vous étiez ennemis : Il réconcilia vos cœurs et par son bienfait vous devîntes frères ; vous étiez sur la lèvre d’un précipice de feu : Il vous en sauva. C’est ainsi que Dieu explicite pour vos Ses signes, escomptant que vous vous dirigiez. »

Sourate III La famille Imran, verset 103

  1. la socialisation : le rapport à la collectivité – « Vous aurez été la meilleure communauté jamais produite aux hommes pour ordonner le convenable, proscrire le blâmable et croire en Dieu. »

Sourate III La famille Imran, verset 110

  1. la consécration : le rapport au monde – « Ainsi vous constituons-Nous communauté médiane, pour que vous témoignez des hommes, et que l’Envoyé témoigne de vous. Nous n’avons institué la direction sur laquelle tu te réglais que pour distinguer qui suivait le Prophète de qui tournait les talons.».

Sourate II La vache (Al baqara), verset 143

Ce processus mérite d’être étayé par quelques idées fondamentales puisées dans la pensée coranique.

Primo, la réhabilitation de la foi abrahamique ne signifie nullement la restauration de l’ancien monde. Le rappel de cette distanciation se fait à deux reprises : « Cette communauté-là est révolue. A elle ses acquis, à vous les vôtres. Vous n’avez pas à répondre de leurs actions ».

Sourate II La Vache, (Al Baqara) versets 134 et 141

Secundo, toutes les sociétés humaines n’ont pas réussi à construire une civilisation, certaines ayant mené une existence dérisoire ont fini par provoquer leur propre désastre. « Ah ! Si dans les générations d’avant vous les êtres de permanence qui interdisent le dégât sur la terre n’avaient pas été si peu nombreux parmi ceux que Nous avons sauvés, alors que ceux qui commettent l’injustice perpétuaient leur vie de délicatesse en restant criminels.

Il n’était pas de ton Seigneur d’anéantir injustement les cités, si les habitants en eussent accepté la réforme.

Si ton Seigneur l’avait voulu, Il aurait fait de tous les humains une communauté unique, alors qu’ils persistent dans leurs différends. »

Sourate XII Hud, versets 116 à 118

Tertio, l’abolition de l’uniformité vise à faire prévaloir dans la diversité l’humanisme « avec ses données réelles : la tolérance, l’altruisme, le respect de la personne humaine » comme l’a rappelé Bennabi : « Humains, Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle. Si Nous avons fait de vous des peuples et des tribus, c’est en vue de votre connaissance mutuelle. Le plus digne au regard de Dieu, c’est celui qui se prémunit davantage. » On peut aussi y lire une affirmation de l’extinction des haines de race.

Sourate XLIX Les appartements, verset 13

Quarto, une marge de divergence est tolérée : « Les hommes ne formaient qu’une communauté unique. Alors Dieu envoya les envoyés leur porter la bonne nouvelle et leur donner l’alarme. Avec eux Il faisait descendre l’Ecrit porteur de Vérité pour décider entre les hommes sur l’objet de leurs différends. De différends, d’ailleurs, il ne s’en produit que du fait des destinataires de l’Ecrit, une fois qu’ils en avaient reçu les preuves, et par leur réciproque imprudence. Mais Dieu avait guidé les croyants à diverger, avec Son autorisation, sur tels points de la Vérité. »

Sourate II La Vache, verset 213

Quinto, le lien entre la condition humaine et la responsabilité humaine est clairement établi : « Dieu ne change rien à l’état d’un peuple que celui-ci n’ait auparavant, transformé son âme »

Sourate XIII Le tonnerre, verset 11

Sexto, l’épreuve de l’alternance constitue une grande éducatrice de la conscience humaine : « Une blessure vous afflige, blessure pareille affligea l’autre peuple : de telles journées, nous en faisons alterner entre les hommes ; c’est façon pour Dieu de reconnaitre les croyants et de se donner parmi vous des martyrs ».

Sourate III La famille Imran, verset 140

Septimo, la légitimité de la défense des causes justes est consacrée en tant qu’interaction humaine à la recherche d’un ordre social idéal : « Si Dieu ne repoussait les humains les uns par les autres, combien ne seraient pas abattus de campaniles, d’églises, de synagogues, de mosquées où résonne sans trêve le rappel du nom de Dieu ! Et que Dieu secourt qui Le secourt ! »

Sourate XXII Le pèlerinage, verset 40

Ce qui a inspiré au poète Djalâlud-Dîn Rûmi ces vers ascensionnels : « Que c’est étrange ! Nous nous heurtons les uns contre les autres comme des barques ; nos yeux sont aveuglés ; l’eau est pourtant claire. Ô toi qui t’es endormi dans le bateau du corps, tu as vu l’eau ; contemple l’eau de l’eau. L’eau a une eau qui la pousse, l’esprit un esprit qui l’appelle. »


Partant de ce corpus des connaissances sur le destin des sociétés humaines, on arrive enfin au cœur du système de pensée de Bennabi. Il nous dévoile le potentiel de l’Islam, où le musulman « a survécu grâce à cette âme qui l’a constamment soutenu au-dessus de l’abîme où se sont engouffrés d’autres peuples qui n’avaient pas leur destin accroché à une pareille force ascensionnelle. » Il nous éclaire sur les impératifs de la dynamique sociale, prélude à la construction de la civilisation ?

1- Mission et non soumission

Ce que les Anglais appellent « Beginnings » ou les commencements, terme qui désigne les premiers stades où l’on perçoit les premiers signes de quelque chose qui commence. Il s’agit d’actes multiples et imbriqués de la volonté d’inaugurer un nouveau cycle, de commencer une nouvelle histoire. L’action dynamique se produit grâce à l’interaction entre l’esprit individuel en tant que microcosme et le contexte social en tant que macrocosme.

La dynamique sociale est un mouvement d’ensemble, le fruit d’une volonté collective, qui n’est pas mue par l’instinct. Elle se distingue de l’auto-organisation où il y a absence totale de volonté d’un projet global. On pourrait à titre d’exemple évoquer le phénomène de « murmuration » qu’on observe juste avant le crépuscule chez les oiseaux qui cherchent un lieu sûr où passer la nuit. C’est un spectacle impressionnant où les oiseaux forment un énorme nuage tourbillonnant. De par la morphologie de l’essaim, les oiseaux sont confrontés à la question cruciale de la survie, aucun ne veut être le premier ni le dernier. D’instinct, la technique consiste pour chacun à voler le plus proche des autres, à la même vitesse et dans la même direction. Cette synchronisation offre un spectacle impressionnant.

La progression des humains dans des systèmes complexes comme la dynamique sociale obéit à d’autres considérations. L’explication de Bennabi : « L’essentiel, c’est de savoir mettre le gigantesque moteur de ces millions de bras et de cerveaux en marche dans les meilleures conditions de durée et de rendement de chaque organe ».

2- Le renouvellement de l’alliance

Il s’agit d’un rappel de l’union de l’âme et de l’esprit, loin de toute forme de byzantinisme. L’accent est surtout mis sur le renforcement des facultés de compréhension de l’intelligible où l’engagement individuel, c’est-à-dire la pensée indépendante, est toujours orienté vers les devoirs collectifs, c’est-à-dire les actions de portée sociale.

C’est une question cruciale de se démarquer de la vision occidentale, marquée par une extrême tension dans la rivalité entre le regnum (pouvoir politique temporel) et le sacerdotium (pouvoir ecclésiastique).

3- Oummatan wassata

Ici réside toute la signification de la voie alternative, comme l’explique Bennabi, la « troisième solution, plus compatible à la fois avec l’esprit de l’Islam et les nécessités de l’époque », celle de l’innovation et de la créativité, d’où émergeront l’homme nouveau et le monde nouveau, au-delà des sentiers battus.

Le Coran a fait de la Mecque non seulement le siège de la postérité abrahamique, mais aussi le centre du monde et de la détermination du temps. C’est d’autant plus frappant que cette attestation figure au milieu numérique de la sourate II La vache. Ce qui a suscité un grand courant d’études orthodromiques pour déterminer la direction de la Mecque à travers tout le globe terrestre. Si certains trouvent intérêt à opposer à la divine proporzioni du mathématicien italien Luca Pacioli, la « divine localisation » de la Mecque, d’autres ne manquent pas de suggérer de remplacer le méridien de Greenwich par le méridien de la Mecque.

Ibn Khaldoun considère les bédouins comme une menace intérieure qui met en péril la communauté du juste milieu. A cause précisément de leur bédouinité, ils transforment cette “Oummatan wassata” en une “Oumma wahshiyya” (une nation sauvage), qui s’avère “munafiya” incompatible et “munâqida” en contradiction avec les impératifs de la civilisation.

C’est ainsi que des bédouins en col blanc ont élaboré une forgerie à travers le concept de « wassatyia » en vue d’un positionnement au centre des différentes fractions musulmanes et dans le but inavoué d’en alimenter les clivages et les tensions. Ce qui est en flagrante contradiction avec l’esprit fédérateur de la profession de la communauté du juste milieu. Cette wassatiya constitue une régression, un retour aux tristes temps des polémiques stériles dont le Coran donne une illustration : « Les Juifs disent : “Les Chrétiens ne se fondent sur rien “. Les Chrétiens disent : “Les Juifs ne se fondent sur rien” ; et cela bien que les uns et les autres récitent l’Ecriture. De même ceux qui n’ont de science aucune tiennent pareil langage. Dieu tranchera entre eux au Jour de la résurrection sur l’objet de leur différend. » Sourate II La vache (Al Baqara) – Verset 113.

Pour le Coran, les musulmans doivent transformer leur capitale devenue le centre du monde, en un havre de paix et un refuge, une source de confort psychologique avec une forte attraction et de médiation grâce à son sens de justesse et à son rayonnement spirituel.

Mais les conditions géopolitiques et économiques exercent leur influence sur les sociétés humaines. Pour une meilleure compréhension de la profession de la communauté du juste milieu, Malek Bennabi a intégré la dimension géostratégique en reliant le champ gravitationnel dont dispose l’Islam au grand potentiel géostratégique des pays musulmans. En plus du renforcement de leur complémentarité culturelle, politique, sécuritaire et économique dans le cadre de construction d’un grand ensemble, les pays musulmans doivent faire valoir leurs énormes possibilités en matière de connectivité civilisationnelle.

Vaincre les problèmes de la colonisabilité et les déficiences de l’homme post almohadien, dépasser les clivages ethniques, confessionnels et culturels, telles sont les premières exigences de résurgence des pays musulmans. Mais il est aussi de toute importance qu’ils cessent de jouer le rôle d’Etat pivot au service de puissances hostiles. L’Islam est en mesure de jouer un rôle clé dans les processus multipolaires qui s’annoncent. Il peut constituer le point de convergence qui manque au monde d’aujourd’hui.

4- Le pouvoir du savoir

On sent une angoisse chez Bennabi, dans ce qu’a pu révéler son modèle, soit dans les enseignements du passé, soit dans les perspectives de l’avenir. Aussi n’a-t-il jamais cessé de le clamer, en dehors de la connaissance, point de salut : « Il ne s’agit donc plus pour le monde musulman de séparer les valeurs mais d’accoupler la science et la conscience, l’éthique et la technique, la physique et la métaphysique, afin de réaliser un monde selon la loi de ses causes et l’impératif de ses fins. Mais pour refaire une jeunesse au monde, il faut un homme nouveau capable d’assumer son existence moralement et matériellement, comme témoin et comme acteur. »

La construction de nouveaux savoirs est le seul chemin qui mène à la construction de « l’homme intégral », celui « qui doit enfanter une civilisation ». Seul l’accès au savoir permet au musulman de tourner la page de l’homme post-almohadien trop compromis par le fourvoiement dans la tradition et trop corrompu par le mimétisme de la modernité. Et en tout cas incapable « de comprendre sainement les causes de son retard, ni celles de l’avance des autres ».

Dans la perspective d’inventer de nouvelles structures qui facilitent les processus de transformation sociale, il est indispensable de construire de nouveaux savoirs à travers une nouvelle démarche d’enseignement. De grands chantiers seront ouverts pour opérer :

  • la rénovation de la recherche dans ses champs et ses méthodes
  • la rénovation de l’éducation dans ses programmes et sa pédagogie

Cette rénovation doit vaincre les obstacles issus des comportements humains et qui se dressent contre la construction des savoirs. Elle est un appel à l’éveil scientifique et une invitation à la découverte du monde. Bennabi le rappelle avec force : « Je compris sur le champ que la politique qui ne commence pas par la formation de l’homme, le réveil de son intelligence et de sa conscience, n’est qu’un “coup de tête” contre l’invisible. »

Le thème de la Journée internationale de la jeunesse pour 2019 “Transformer l’éducation” « met l’accent sur les efforts visant à rendre l’éducation plus inclusive et plus accessible pour tous les jeunes, y compris les efforts des jeunes eux-mêmes ». On peut y lire un bel hommage à Malek Benabi, notamment quand l’Unesco rappelle à cette occasion « le défi de transformer l’éducation afin de donner aux jeunes le pouvoir d’agir pour un monde meilleur ».

5- Le système architectonique

« La civilisation n’est pas un entassement, mais une construction, une architecture. » Pour Bennabi, une construction, ce n’est pas un assemblage d’éléments disparates, anciens et modernes. Par conséquent, il ne s’agit pas de ressusciter l’épopée d’un monde révolu, mais de construire sur la base des valeurs et principes, un monde nouveau.

Le premier acte de cette construction est de prendre conscience des liens d’appartenance à ce grand ensemble qu’est le monde musulman, avec toute sa diversité et en même temps faire sortir les peuples de leur torpeur, de leur enfermement dans les açabyas et les identités meurtrières, de leur isolement du monde et du sens du monde, de la négation du macrocosme par le microcosme. Ainsi ils pourront retrouver leur vitalité, rendre leur milieu viable, se ressourcer pour repousser l’agressivité de l’Occident qui tend à mettre sens dessus dessous l’existence de l’ensemble des peuples pour mieux les assujettir, les aliéner, les déposséder.

Naviguant dans les eaux des traditionnalistes et des modernistes, ou selon la formule de Toynbee des « Zélotes » et des « Hérodiens », ne pourra procurer aux musulmans aucune force créatrice.

« Aujourd’hui, le monde musulman est un produit mixte de résidus hérités de l’époque post-almohadienne et d’apports culturels nouveaux (…). Ce syncrétisme d’éléments de différentes époques, de différentes cultures, sans aucun lien naturel ou dialectique, a engendré un monde qui a la tête en 1949 [calendrier grégorien], les pieds en 1369 [calendrier hégirien] et qui porte dans ses entrailles toutes les époques intermédiaires. »

A quoi bon peut leur servir si les musulmans se contentent d’organiser leur vie autour d’éléments hétéroclites glanés par-ci et par-là, tels l’Etat-nation, la militarisation, le bric-à-brac industriel, les gadgets de la technologie, le tout mêlé à des traditions fossilisées ? Ce défaut de construction homogène et logique risque de provoquer la désagrégation de sociétés extrêmement fragilisées par la longue et fastidieuse résistance au choc colonial, aux convulsions imposées par le néocolonialisme et l’incompétence de l’Etat postcolonial.

Dans l’esprit de Bennabi, la notion de construction recouvre ce « sens ”collectif” à partir duquel commencent l’histoire et la mission d’un peuple. »

6- Finalité : contribuer à la résorption de la crise du monde moderne

La double intuition de Malek Bennabi sonne aujourd’hui tel un oracle.

D’abord à l’égard des musulmans : « L’Islam semble, au contraire, s’ouvrir d’une manière plus consciente sur le monde moderne auquel il veut s’adapter. »

Ensuite à l’égard de l’Occident : « C’est même comme si Dieu avait voulu annuler le rôle du musulman au cours de ce siècle en vue de le reporter au moment plus favorable, à un moment où toutes les expériences des autres auraient échoué. »

L’Islam est en effet capable, de par son universalisme, d’apporter des solutions adaptées de réduire les tensions entre les différents peuples et de combler le vide spirituel creusé par des « sociétés trop civilisées pour être honnêtes », selon la formule de Pierre Rossi.

Un fabuleux héritage

On a dressé un mur de l’incompréhension contre l’œuvre de Bennabi. Cependant, jamais sa pensée n’aura été d’une si brûlante actualité, à l’heure où la science s’est séparée de la conscience et qu’elle est de plus en plus utilisée à des fins de manipulation de l’esprit humain et de contrôle de la volonté humaine.

De grandes menaces pèsent sur les valeurs, les principes, les droits et les libertés, dont on trouve la plus spectaculaire illustration dans la montée en puissance des systèmes de surveillance par des super élites qui contrôlent les réseaux. Ce qui va renforcer les moyens du néocolonialisme et compromettre les chances des pays musulmans à s’affranchir de la dépendance et du sous-développement.

Seule la maitrise de la technologie, couplée aux valeurs, permet de se prémunir des périls à venir. Tel est le principal message qu’on peut retenir de la pensée de Malek Bennabi.

A l’entreprise méthodique de réduire au silence la voix de Malek Bennabi et de le condamner à l’oubli, se joignent les maladresses de ceux qui s’évertuant à étaler au grand jour leur incompréhension de la pensée de Bennabi. Ces « bennabistes », comme ils se plaisant à s’auto proclamer, ont initié un genre littéraire de mauvais aloi, sous prétexte de faire valoir la pensée de Bennabi mais qui s’apparente à un piètre fonds de commerce. Ils ont fini par transformer tout ce système de pensée en une sorte de galimatias. Avec leur esprit superficiel, les tenants de ce courant, à force d’une lecture erronée, de décontextualisation des idées et d’autres mufleries, ont rendu cette pensée confuse, inintelligible, vague et abstraite, tout le contraire de ce qu’en a fait son génie d’auteur.

Comment de tels hurluberlus, juste capables de péroraison, ont-ils osé étaler un charabia qui a gravement nui à l’image de marque du grand penseur, qu’ils ont failli transformer en ectoplasme. Ce qui a poussé Abdelkader Djeghloul à lancer ce cri d’alarme : « Rarement une œuvre et son auteur n’auront été si copieusement trahis, dénaturés aussi bien par ceux qui ont cru bon de s’en démarquer avec une virulence agressive que par ceux qui ont eu l’outrecuidance de tenter de se l’approprier à des fins que Malek Bennabi dénonce de manière drastique. »

C’est aussi l’occasion de dénoncer le scandale des traductions en arabe de l’œuvre de Bennabi, qui parvient au lectorat arabophone inintelligible et repoussante.

L’œuvre de Malek Bennabi doit être considérée comme un précieux héritage, qu’il faut non seulement assumer, mais dont il faut également tirer un maximum de profit.

Bennabi n’était pas un généraliste autodidacte et il ne revient pas aux généralistes autodidactes de s’occuper de la vulgarisation scientifique de sa pensée. Ce travail échoit à des experts, qui sauront transposer, avec compétence et crédibilité, l’œuvre de Bennabi qui relève en réalité de la recherche fondamentale au stade de la recherche appliquée dans les domaines de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire, de la pédagogie, de la prospective et de l’analyse stratégique.

Quant aux innommables, alliés objectifs de ceux qui travaillent à diaboliser Bennabi, qu’ils cessent de se considérer comme les exécuteurs testamentaires du grand penseur et qu’ils retournent à l’école pour réapprendre à apprendre et réapprendre à comprendre. Ils répondent parfaitement à cette description succincte et satirique des hypocrites : « Parmi les adeptes du Judaïsme, il en est qui déplacent les mots de leurs lieux : Entendre, c’est pour nous désobéir, ou bien : Entendre qui l’on entend pas”, Aie pour nous des égards” ; tout cela par torsion de langue et pour attaquer l’allégeance. S’ils avaient dit : Entendre, c’est pour nous obéir, ou bien : “Entends-nous, attends-nous”, c’eût été assurément pour eux meilleur, et plus correct. Dieu les maudisse pour leur déni : ils sont si peu à croire ». Verset 46 de la Sourate 4 Les Femmes.

Malek Bennabi nous apprend comment construire, partager et utiliser les connaissances dans différents domaines :

  • la rénovation de la pédagogie
  • l’analyse géostratégique
  • l’écriture de l’histoire
  • la perception de la géographie
  • l’assimilation des sciences exactes
  • le regard critique sur les sciences humaines
  • l’intérêt de l’économie de la connaissance
  • la prise de conscience des problèmes de l’environnement
  • le dialogue des civilisations
  • les politiques de développement
  • la refondation des relatons internationales
  • la question de l’éthique
  • les institutions politiques

Bref, tout un regard rénové pour un monde meilleur.

Il s’agit essentiellement de créer un espace d’échanges pluridisciplinaires dans l’étude des dynamiques de transformation sociale dans la perspective d’échafauder des ordres politiques et économiques capables de répondre avec succès aux exigences du développement et aux aspirations des peuples.

Dans sa méthodologie, Bennabi a travaillé à élaborer un nouveau système de pensée, avec de nouveaux instruments intellectuels pour accompagner et comprendre les transitions des sociétés musulmanes dans les processus de décolonisation :

  • la perversion déligitimisante de l’Etat postcolonial : échec d’incarner la souveraineté nationale et de garantir l’intérêt général

  • l’incapacité des courants politiques à concilier accompagnement et transformation : sourde oreille aux attentes sociales en matière de liberté, de justice et de progrès

  • l’aspiration des sociétés à une autonomisation par rapport au pouvoir politique : nouvelles formes de résistance sociale à la domination politique, au défaut de représentativité et de participation

  • le défi du sionisme : le système de guerre totale et le chaos orchestré

On comprend alors que les mouvements sociaux dégénérant ou régénérant, ne sont pas des évènements mais des processus lents et complexes. Pour ce qui nous concerne aujourd’hui, en tant que musulmans, c’est l’éveil à la manière de sortir de la domination de cette globalisation prédatrice. En effet, on observe que l’Occident a fait de la guerre le moyen privilégié du pillage économique du monde musulman. Il a fondé sa stratégie sur sa volonté d’exercer un contrôle absolu et exclusif sur toutes les ressources d’importance économique ou stratégique en usant principalement de l’occupation militaire, de la destruction des capacités de défense, du blocus, d’installation de régimes fantoches.

Par ailleurs, la pensée de Bennabi nous sera d’un grand apport à la démystification des paradigmes conçus spécialement à l’effet de masquer les grandes préoccupations. Ainsi les institutions internationales, les sciences sociales et les médias sont les principaux vecteurs de diffusion de ces paradigmes d’aliénation des populations et d’aggravation de leur ignorance à l’échelle planétaire.

Enfin, Bennabi nous aide à comprendre les modalités selon lesquelles se produisent des changements brutaux qui peuvent affecter les structures sociales ou les systèmes politiques, soit sous l’effet de facteurs externes ou bien sous la pression de facteurs internes. Il s’agit de situations inédites mais pas impossibles, qui se manifestent par un vide institutionnel avec une absence de moyens de contrôle et de régulation, de leader, de centre organisateur et de projet commun. Le changement brutal intervient dans un pareil contexte où un évènement de basse intensité risque de provoquer un état de crise et mener à la catastrophe, c’est-à-dire au point de rupture où les structures sociales ni le système politique ne peuvent plus se maintenir.

Epilogue : Le désir du peuple de ne pas s’oublier

Malek Bennabi aurait tant aimé vivre cette période où les Algériens indignés ont dégagé une énergie de régénération qui contraste avec la dégénérescence du système. Une période où la réalité dépasse en surréalisme la fiction. Pour le peuple algérien, ça pourrait être « le jour de sa mission marqué à l’horloge où sonnent les heures graves de l’histoire ».

Ce qui devait arriver a fini par arriver. On en trouve une parfaite illustration dans ces vers édifiants du poète ascétique irakien du 8è siècle Abû l-‘Atâhiya, qui fut le contemporain de nombreuses révoltes : « La passion d’être chef, fait naître un oppresseur / Sur Terre, c’est à qui tyrannise le mieux.

Dès qu’une dynastie siège en une nation / Le sort vient aussitôt hâter sa destruction. »

On imagine Bennabi, s’adressant aux jeunes du hirak, il leur lancerait cette malédiction chinoise qui sonne comme un espoir et qui explique parfaitement ce que nous vivons actuellement : « Puissiez-vous vivre en des temps intéressants. » Le 22 février 2019, l’Algérie a clôt le cycle d’un régime qui marchait sur la tête et mis en échec sa stratégie diabolique de limitation des aspirations populaires, de propagation de l’incivilité et de la déséducation aux fins de rendre le peuple algérien ramolli et hanté par le manque de confiance en soi. Au-delà du discours dominant de l’antisystème et de la délégitimation des institutions, il manque les clefs pour savoir si ces ruptures représentent des opportunités ou des risques. Avec toutes ces manifestations sans cesse spectaculaires, on se retrouve en présence d’un nexus d’une grande complexité.

Que peut-on alors espérer de ces temps chargés d’incertitudes et de dangers ? Les grands périls qui s’annoncent vont exiger beaucoup d’expertise, d’ingéniosité et de créativité et donc permettre aux jeunes de vivre une vie passionnelle et passionnante. Cependant, le fait d’être témoin de ces bouleversements leur donne l’occasion de vivre réellement des temps intéressants, non pas tant comme candidats à la survie, mais comme observateurs des changements.

Il est frappant de constater que le président déchu, par qui la catastrophe arriva, ait disparu de tous les radars. Nous révèlera-t-on un jour les vraies raisons du rappel aux affaires en 1999 d’un demi homme, frappé d’une double inaptitude mentale et morale ? On ne sait pas comment il s’en est pris en arrachant un deal pour régner sans administrer, avec beaucoup de privilèges et très peu de responsabilités, le tout assorti d’un mandat à vie. Avait-il reçu en héritage le secret de l’ancienne Egypte de percer les âmes tel qu’il est contenu dans le Livre des morts ? Ou alors est-il parvenu à convaincre ses mentors de ses dons surnaturels comme par exemple traverser les murs et se rendre invisible ? La clause de mandat à vie, qu’on peut assimiler à une rétention dolosive, a conservé un caractère intangible malgré la maladie et l’état végétatif qui l’empêchaient d’exercer ses fonctions. Les Algériens se souviendront pendant longtemps de la transformation de l’information institutionnelle en une prosopopée, la seule technique qui permettait de faire parler un président maintenu artificiellement en vie.

On le présente avec la qualité de Moudjahid. Un éclaircissement s’impose, notamment pour les jeunes désireux d’en découdre avec l’histoire mystificatrice. L’ALN disposait de bases-arrières au Maroc et en Tunisie : logistique d’approvisionnement des maquis, prise en charge sanitaire des blessés et centre de repli. Pour cet aventurier, il lui a suffi de traverser une rue d’Oujda pour rejoindre une structure de la base arrière qui ne peut être en aucune manière assimilée à un maquis. Le carriériste de la base arrière est à la guerre de libération ce que le figurant est au cinéma.

Dès son investiture, il jeta les bases de son effroyable régime en opérant une vaste opération de recrutement et de promotion parmi tous les imposteurs déguisés qui en hommes politiques, qui en hommes d’affaires, qui en hommes d’esprit. Il les convertit tous qu’ils étaient en haleurs et en hâbleurs en veillant à développer au maximum leur potentiel criminel et en leur inculquant les fondamentaux de sa grande spécialité, la conspiration contre la souveraineté nationale et la cohésion sociale. De leur côté, ils le lui ont bien rendu, en cultivant une passion obsessionnelle d’allégeance à ce qu’il lui tenait le plus à cœur, à savoir apparaitre le maître incontesté et incontestable de la mangeoire et de l’abreuvoir. En plus ils rivalisaient d’intensité dans le grand mépris du peuple algérien, ne tarissant jamais d’injures et aucune épithète ne pouvait être à leurs yeux trop basse.

Vingt ans déjà. C’est beaucoup dans la vie des hommes. Vingt ans perdus à subir les affres de la plus grande escroquerie historique, politique, culturelle, intellectuelle et financière.

Par conséquent, devant l’impossibilité de trouver une explication rationnelle à cette épouvantable catastrophe, nous ne pouvons que recourir à la symbolique et les temps de révolution y sont tout à fait propices. Pensons à convertir la salle du Conseil des ministres à El Mouradia en musée des horreurs pour que chaque Algérien puisse, du fond de sa conscience, se dire et se redire : « Plus jamais ça ! »

A l’entrée, sera gravée dans la pierre cette citation de Toynbee, parfaitement adaptée au contexte : « Il est sans doute compréhensible qu’une minorité dominante, pour qui l’Etat moribond représentait la dernière œuvre et le dernier espoir, continue, plus ou moins délibérément, à prendre une ombre pour la réalité ».

A l’intérieur, on accrocherait une copie de « La nef des fous », le célèbre tableau du peintre néerlandais Jérôme Bosch. Il met en scène, sous forme d’échantillon de l’élite dépravée, un groupe de gloutons et d’ivrognes réunis dans une barque et voguant à leur perte. Ce qui illustre un monde dissolu, et donc le système dégénéré de Bouteflika, où le ventre prend la place de la tête et où le lien est établi (j’allais dire institutionnalisé) entre le vice et la folie.

Au milieu, à la place des bacs à plantes, on dresserait un sépulcre factice du président déchu, où figurerait une épitaphe qui reprend la formule de Bennabi (Bouteflika le petit) et qui s’inspire de l’inscription sur la pierre tombale du Cardinal Richelieu :

« Ci-git Bouteflika le petit,

Etymologiquement : celui qui fait tout sauter.

Il fit plus de mal que de bien.
Le bien qu’il fit, il le fit mal.
Le mal qu’il fit, il le fit bien.

Sa lumière était ténébreuse,

Mais bien grandes étaient ses ténèbres »

Dans une lumineuse pensée, Charlie Chaplin déclara : « J’ai pardonné des erreurs presque impardonnables» C’est dire que personne ne peut pardonner des erreurs impardonnables. Les affres de ce régime unique et inique relèvent incontestablement de l’impardonnable.

Comment pardonner l’établissement en Algérie durant les vingt dernières années d’un régime qui s’apparente à la Pornocratie pontificale, qui a marqué la papauté au Xè siècle et que les Allemands désignent par l’expression « Römisches Hurenregiment » qui signifie littéralement « gouvernement romain des prostituées ». Les chroniqueurs du Moyen Âge rapportent les traits caractéristiques de cette période : débauche, actes de cruauté et sacrilèges.

Comment pardonner à ceux qui ont imposé au peuple un président qui n’a pas su devenir le continuateur de la présidence qui l’a précédée ni apprécier à leur juste valeur les efforts de lui avoir transmis le pouvoir rétabli et l’économie sur la voie de la croissance durable ? Violant le serment, il s’est attelé à faire rentrer le pays dans des incertitudes maxima. En partant, après avoir longtemps œuvré à provoquer un désastre national, il laisse l’Algérie défigurée, sans Etat ni économie. Tous ces actes criminels s’apparentent à la baraterie, c’est-à-dire une intention malveillante et une faute volontaire de provoquer le naufrage d’un navire, un crime considéré pendant longtemps par le droit maritime comme passible de la peine de mort. 

L’ambiance qui régnait à la veille de sa déchéance ressemble tragiquement à la description naguère faite par Victor Hugo dans son pamphlet Napoléon le petit : « Celui qui aune de l’étoffe n’entend pas que le mètre qu’il a dans la main lui parle et lui dit : “C’est une fausse mesure qui gouverne“. Celui qui pèse une denrée n’entend pas que sa balance élève la voix et lui dit : “C’est un faux poids qui règne“. Ordre étrange que celui-là, ayant pour base le désordre suprême, la négation de tout droit ! L’équilibre fondé sur l’iniquité ! Ajoutons, ce qui, du reste, va de soi, que l’auteur de ce crime est un malfaiteur de la plus cynique et de la plus basse espèce. A l’heure qu’il est, que tous ceux qui servent cet homme le sachent ; s’ils se croient les agents d’un pouvoir, qu’ils se détrompent. Ils sont les camarades d’un pirate. »

Mais déjà dans les années 1970 alors ministre inamovible des Affaires étrangères, son collègue feu Mouloud Kacem le traitait de zanim. Ce terme figure une seule fois dans le Coran, dans la sourate 68 La plume (Al-Qalam), que les exégètes expliquent par celui qui s’identifie à une communauté dont il n’est pas issu. Le Coran recommande au Prophète de ne pas accorder de considération à un personnage bas et vil et présenté sous une cascade de qualificatifs : prêteur de serments, vilain, diffamateur, coureur de médisance, empêcheur du bien, virulent, pêcheur consommé, grossier et par surcroit de souche rapportée (zanim). Le regretté Mouloud Kacem a vu chez son collègue des Affaires étrangères une grande ressemblance avec ce personnage.

Depuis le début des manifestations, le pouvoir n’a cessé d’envoyer des signaux extrêmement négatifs, mettant à nu son impréparation, son incompétence et son isolement. Il peut sembler insolite qu’un régime dégénéré soit si peu attentif à son propre désengagement. Peut-être qu’il préfère perdre le pouvoir lentement plutôt que brutalement. Face à la plus grande crise de l’histoire du pays depuis l’indépendance, il n’a pas trouvé mieux que le recours à l’article 102 de la constitution. Un article scélérat d’une loi fondamentale qui s’apparente plutôt à un règlement intérieur dont la seule fonction est d’empêcher toute forme de contrôle et d’alternance. Il aurait été hautement souhaitable d’appliquer l’article 102 le jour où il est apparu comme un mal élu. Aujourd’hui, il serait plus juste de le soumettre aux dispositions de l’article 177 qui traite de la haute trahison du Président de la République.

« Puissiez-vous vivre en des temps intéressants ». En fait à qui Bennabi aurait-il adressé ce message-avertissement ? C’est là une question judicieuse et pour y répondre, il serait utile de reconstituer la morphologie du hirak en appliquant la méthode d’analyse benabienne qui consiste à distinguer l’essence de l’apparence.

Le mouvement initié le 22 février a déchiré le voile d’un décor en trompe-l’œil derrière lequel se dissimulait la plus grande association de malfaiteurs qui s’est positionnée à l’intérieur de l’édifice institutionnel. Ce mouvement a également fait tomber le mur de la peur et a libéré la parole, jouant le rôle de catalyseur. Considéré de ce point de vue comme une entité pour les besoins de l’analyse, le hirak parait d’abord être constitué d’une partie visible et superficielle, qui s’agite et fait du bruit.

Dans cette partie se sont engouffrés les gens de bien, ceux qui possèdent des biens, qui ont des acquis à préserver et des positions à défendre. Ils ont rejoint le hirak en surfeurs, développant une cacophonie de discours catégoriels. Chacun y va de la portée de sa voix et crie à tous ceux qui veulent bien l’entendre qu’il reflète au mieux les aspirations du mouvement populaire. Cette partie demande d’aller vite dans les ravalements de façade, dans l’illusion de la transformation, où le pouvoir, pour augmenter son rendement, devrait se contenter d’améliorer son aspect sans modifier sa nature despotique, illégitime et prédatrice. Elle a trouvé nombreux porte-paroles parmi les plumitifs, les écrivaillons, les professeurs d’apparence et autres intellectomanes.

Ainsi les canaux de communication ne sont ouverts qu’aux perroquets d’hier et de toujours, qui ont l’oreille à la place du cerveau, tentés presqu’instinctivement par la reproduction du système dans la perspective d’obtenir plus, préoccupés davantage de savoir « comment-faire » sans jamais se poser la question de savoir « quoi-faire ». En bons adeptes du clientélisme, ils savent éviter les questions difficiles d’un contexte complexe, ils répètent à tue-tête que pour sortir de la crise, il suffit d’écarter le compliqué et d’opter pour le plus simple. Et l’on a simplifié la problématique au maximum pour réduire la solution, toute la solution, au dialogue qui mène aux élections. Voilà une sagesse digne de Mizaru l’aveugle, Kikazaru le sourd et Iwazaru le muet, les trois singes de la mythologie asiatique qui mettent les mains sur les oreilles, les yeux, et la bouche. Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire, n’est-ce pas la meilleure façon de se complaire dans cette attitude de déconnexion des réalités ? C’est aussi l’art des contorsionnistes de rivaliser en flexibilité pour s’attirer les faveurs des dirigeants dont l’univers intellectuel est dominé par un raisonnement d’australopithèque : la meilleure façon d’anéantir les espoirs de changement est de gâcher le hirak.

Cette frange ne saurait intéresser Malek Bennabi, elle est insignifiante tels les flocons de l’écume. Elle n’est pas portée sur les exigences des grands changements qu’elle assimile à des aventures aux issues incertaines.

Et puis il y a la partie invisible et silencieuse du hirak qui, de ses profondeurs, fournit tout le carburant de l’intensité et de la persévérance du mouvement. C’est à ces acteurs anonymes et très nombreux, les gens de rien, les non possédants, que Bennabi s’adresse car on gagnerait à tendre l’oreille pour les écouter et les comprendre. On aura beaucoup de choses à apprendre. C’est tout le sens que revêt la sourate 13 Le Tonnerre dans son verset 17 : « Ainsi Dieu traite-t-il le vrai et le faux ; quant à l’écume elle s’évanouit en déchets, et ce qui est utile aux hommes se dépose sur le terrain ».

Ces acteurs font preuve d’une grande clairvoyance, ils considèrent que le pouvoir est impropre et que l’issue de la crise ne peut revêtir de signification que si ce pouvoir est dépouillé de ses acquis, de ses méthodes et de ses hommes.

Finalement, le hirak est parvenu à faire souffler le vent social qui a réduit en poussière tous les remparts qui cachaient le mal profond du pays : la faillite des institutions et des élites. De ce fait, il a fait franchir à l’Algérie le seuil irréversible et le point de non-retour a été atteint. Désormais, plus rien ne sera comme avant.

Sous l’autorité pédagogique de Malek Bennabi, en tant que sociologue des dynamiques de transformation sociale, nous allons tenter une exploration de la composante de ces acteurs vitaux du hirak.

Un constat préliminaire : la faillite des institutions et des élites a poussé des acteurs, soumis à une forte exaspération, à ignorer les frontières sociales et créer un lieu de socialisation. Trois types d’acteurs, les réprimés, les défavorisés et les étudiants, ont choisi les gradins des stades, le seul espace qui échappe à la répression et à la censure, pour conjuguer leurs talents de pourfendre un système incapable d’incarner leurs aspirations à la liberté, à la justice et au progrès.

Malek Bennabi a très tôt pris conscience du rôle de la musique comme un des « puissants moyens d’éducation populaire ». Mais il constate que la musique arabe n’est pourvue d’aucune valeur éducative : « Est-ce de la musique, tout d’abord, ce quelque chose qui ignore l’espace, le temps et les saisons. Rien ne le rappelle en effet, ni le bruissement léger du printemps dans les bois, ni la chute pathétique de la feuille à l’automne, ni l’ardente pâmoison de l’été, ni le déchaînement d’une tempête, ni le coup de tonnerre, ni l’enfer, ni le paradis ». Depuis, la situation de la musique s’est aggravée et particulièrement en Algérie. Devenue carnavalesque à cause de l’absence d’apprentissage et de formation, la musique a été considérablement dégradée et reléguée au plus bas niveau du divertissement. En fin de compte, on a obtenu une musique qui produit des bruits pour masquer les cris de révolte et contrarier la socialisation.

Autrement dit, tous les sons ne peuvent pas devenir musique et pour être vraie, la musique doit produire non seulement des vibrations mais aussi du sens. Comme le rappelle le maestro Sergiu Celibidache dans son étude sur la phénoménologie musicale, ce qu’il convient d’appeler « musique », c’est celle qui peut révéler à l’homme ce qu’il est lui-même. Pour toutes ces raisons, il est admis que la musique a depuis toujours accompagné les évolutions sociales et parfois même elle a précédés. Ce qui nous intéresse à ce stade de l’analyse, c’est que l’écoute et la pratique de la musique peuvent stimuler l’éveil et la motivation. Certains spécialistes sont allés jusqu’à décerner à la musique une faculté transformationnelle de l’esprit et de renforcement de la cohésion sociale. La musique parfaitement maîtrisée par une société de progrès, en fournit de précieuses indications, une société qui ne se recherche plus car elle a retrouvé en elle-même les ressorts de sa dynamique. La musique est un des reflets de l’état de la société, on y découvre les rythmes de la vie et de ce point de vue la perception privilégierait l’ouïe au regard, l’écoute à la lecture. « Peut-être l’art est-il même un corrélatif nécessaire, un supplément de la science ? » a fini par conclure Nietzsche.

De son côté, Ibn Khaldoun a révélé un autre aspect de la musique : son importance réside dans sa fragilité. Il explique dans la Muqadima : « La musique est le dernier art qui se produit dans les sociétés civilisées. (…) Elle est aussi le premier art à disparaître quand la civilisation est entrée dans son déclin ». Par conséquent, en cessant d’être une musique, le bruit renvoie alors l’image d’une société traversée par le désordre et la violence.

Par ailleurs, Bennabi présente la culture à travers ses trois dimensions : esthétique, technique et éthique. Quand la musique devient simplement « ce quelque chose », elle ne peut être ressuscitée que par sa dimension éthique, pour faire éclater « le coup de tonnerre » qui annonce une vie orientée vers l’avenir et le bien-être. Dans une étude dirigée par Elsa Grassy et Jedediah Sklower et consacrée aux “Politiques des musiques populaires au XXIe siècle“, les auteurs constatent : « Penser les politiques des musiques populaires, c’est reconnaître d’abord la puissance des activités souterraines d’association et de partage qu’elles nourrissent, pour mettre au jour les chemins d’émancipation qui mènent de l’activité populaire ordinaire à l’engagement politique militant ».

Il est donc d’autres moments où la société libère une énergie susceptible d’alimenter une dynamique sociale, c’est le moment où la musique se distingue du bruit et du divertissement. En tendant l’oreille à la musique des temps de résurgence, nous découvrons le sens qu’en donne le compositeur russe Dmitri Chostakovitch : « Que pouvait-on opposer au fracas du temps ? Uniquement la musique que nous portons en nous – la musique de notre âme – que certains transforment en véritable musique. Et qui, si elle est assez puissante, vraie et pure pour couvrir le fracas du temps, se transforme au cours des décennies en murmure de l’histoire ».

Dans un pays marqué par un grand désintérêt des intellectuels et du public à l’égard de la musique, rien d’essentiel ne peut se produire, dans n’importe quel domaine de la vie nationale. On peut évoquer à ce sujet l’exemple du West-Eastern Divan Orchestra (Orchestre du Divan occidental-oriental) pour mieux comprendre ce qu’a voulu prouver l’initiateur du projet, Edward Said, à savoir le sens que les usages sociaux et politiques de la musique sont une forme d’élaboration.

L’idée maitresse de la création de cet orchestre symphonique est née suite à la rencontre d’Edward Said avec le maestro Daniel Barenboïm. Il s’agissait de former un orchestre par de jeunes musiciens originaires de Palestine, des pays arabes et d’Israël, rejoints par des musiciens d’Espagne, d’Iran et de Turquie, pour promouvoir par la musique l’esprit de paix et démontrer le caractère frauduleux de la loi « Israël, État-nation du peuple juif », source de l’aggravation du conflit. Les initiateurs du projet ont tenu à décerner à la formation de l’orchestre une charge symbolique : c’est à Weimar en 1999, à l’occasion du 250e anniversaire de la naissance de Goethe, dont l’œuvre a d’ailleurs le nom de l’orchestre, le West-östlicher Divan (Divan occidental-oriental). Depuis 2002, l’orchestre est domicilié à Séville (rassemblement pour les répétitions) et le financement en est assuré principalement par le gouvernement autonome d’Andalousie.

Le chant est art de la confluence où se rencontrent et se mêlent la poésie et la musique. Et c’est précisément par le chant contestataire que les jeunes ont appris que la vie continue malgré les vissicitudes du temps et les affres du système. Plus qu’un genre musical, le chant contestataire semble surgir du fond des âges, une nouvelle façon de faire de la musique qui exprime ce cri du désir de transformation sociale et de changement politique. C’est en Andalousie, la patrie qui a témoigné le plus d’intérêt et le plus d’estime à la musique, qu’on peut dater la naissance du chant contestataire, à l’époque des grandes persécutions des Morisques par les Rois catholiques. Dépossédés de leurs terres, ils sont devenus des paysans sans terre, soit dit en arabe fellah min gheir ard, une expression qui par contraction a donné, selon le père de l’andalousisme Blas Infante, son nom à ce chant de douleur : flamenco. D’autres parias, les gitans d’Espagne, en ont été les principaux héritiers et l’ont fait évoluer vers un chant de première nécessité, el cante jondo, le chant profond.

Un exemple type de la chanson contestataire : en 1931, en réaction à la célébration du centenaire de la colonisation, le chanteur insurgé Houari Hanani composa la fameuse chanson Es’hab el baroud bel karabila, qui ne connut son succès que plus tard. Après l’avoir humilié emprisonné et privé de ses droits, l’administration coloniale déploya les grands moyens pour dénaturer les paroles de sa chanson que l’auteur a voulu un hymne à la lutte armée pour mettre fin à la domination coloniale. Il met toute sa fougue à composer un vrai cri de rage, un appel à la révolte.

Un extrait de cette chanson mythique, o combien éclaireuse :

Balaki ma etjich / Prends garde de ne pas venir
Ouenti ‘andek jich / Alors que tu as une armée
El jayah led’hich / L’incapable pour le peureux
Ibane maqioum / Paraît bien équipé

Esmek Houria / Ton nom est Liberté
Oua ‘aziza ‘alia / Et très chère pour moi
Mommou ‘aïnyia / Prunelle de mes yeux
Ouel kebda meksoum / Et le cœur est brisé

Plus proche de nous, on retrouve les chansons contestataires de Rachid Taha : Barra Barra (dehors, dehors) et Hassbouhoum (demandez-leur des comptes et jugez-les). Il fustige « les hagarine, les oppresseurs, les traîtres, les pourris, les fossoyeurs » et crie tout haut la rage du peuple, comme disait Voltaire, « d’écraser dessous ses pas et les scorpions et les vipères ».

Les jeunes algériens ont trouvé leur voie dans le chant contestataire. Pendant longtemps, dans les gradins des stades, ils ont produit un spectacle dans le spectacle, tonnant leurs chants. Tout en apprenant à chanter ensemble, ils ont enrichi leur répertoire et renforcé leur capacité de résistance. Finalement, ils sont parvenus à poser correctement la problématique algérienne comme pour combler les lacunes des élites dépravées. En criant leur indignation devant la perversion de la minorité dominante, les jeunes ont fait de la contestation un genre d’expression pour réveiller la conscience algérienne. Et puis un jour, ils ont décidé de casser le mur de la peur, ils sont sortis dans les rues de toutes les villes pour susciter un grand courant vivifiant que toute la nation a rejoint. Tel est le sens de ce mouvement : le devoir de sauver l’honneur de la patrie bafouée par un régime antinational. Loin des revendications socioprofessionnelles, ils crient haut et fort leur droit de bannir tout ce qui nuit au pays.

Dans leurs chants et leurs slogans, les jeunes n’ont pas manqué d’ingéniosité, ni d’audace, ni de perspicacité. Par des mots simples et cinglants, ils ont exprimé ce que tous les analystes ont été incapables d’imaginer. Pour eux, tout le problème revient au poids considérable du pouvoir dans la vie nationale qui a provoqué une érosion des libertés et un recul de l’Etat de droit. Ils lui reprochent non seulement la systématisation de la corruption et la généralisation de la fraude électorale, mais aussi et peut-être surtout son inaptitude congénitale à apporter des solutions adaptées et durables aux défis en enjeux. La plongée de l’Etat dans le pillage, le mensonge, l’illégitimité et la répression, a provoqué chez les jeunes une perte de confiance dans les institutions et une inquiétude générale.

Les jeunes sont profondément convaincus qu’un système dégénéré ne peut pas se régénérer tout comme un système corrompu ne peut se contrôler lui-même. Pour eux, il ne peut qu’aggraver l’enténèbrement et perpétuer le mal. Ça serait folle illusion de croire qu’un tel système puisse permettre l’édification d’un Etat capable d’émanciper la société, de mener le développement, de construire une économie performante et de s’insérer sans heurt dans le système complexe des relations internationales.

Les jeunes n’arrivent plus à admettre de vivre sous le dictat d’un pouvoir qui n’est pas améliorable, qui diffuse à grande échelle la médiocrité et l’archaïsme. Ils sont de plus en plus révoltés par l’ampleur de cette régression voulue et entretenue par le pouvoir qui donne l’image d’un pays où « des lions [sont] dirigés par des ânes », comme l’explique l’économiste français Charles Gave. Pour quelle raison la majorité des activités sont prohibées et dans la meilleurs des cas soumises à autorisation ? Comment justifier le maintien de l’internet dans le bas débit, alors que tout l’enjeu est précisément dans le haut et très haut débit ? Quel argument pourrait expliquer le fait d’interdire au grand public les drones caméra et les lunettes astronomiques, qui sont assimilés à des armes de guerre ? Pourquoi cet acharnement à maintenir vaille que vaille le pays en coupe réglée par une camarilla ? Les jeunes constatent avec consternation toute la distance culturelle qui les sépare des jeunes des autres contrées qui disposent des moyens de s’améliorer sans cesse grâce à la liberté d’inventer les modes d’existence compatibles avec leur aspirations.

Le hirak appelle au démontage de ce système et à la construction d’un nouveau cadre institutionnel et organisationnel qui offre toutes les garanties de stimuler et d’accompagner les transformations dont le pays a besoin pour se hisser au rang des nations respectables et renouer avec le développement. La volonté, la détermination et la vigilance des jeunes constituent la garantie de succès d’un tel processus, étant entendu que les textes, aussi parfaits soient-ils, n’ont pas de vertu magique. Même la répression ne parviendra pas à affaiblir la détermination populaire. Même la criminalisation de la contestation ne pourra pas endiguer un mouvement de cette ampleur.

Seul un changement radical est de nature à donner sens à cet éveil salutaire et il est de l’intérêt national que le pouvoir se démarque de son attitude de l’insignifiant et du mensonge et qu’il prête toute son attention aux revendications des jeunes. Le moment est venu d’abolir la subordination, de rendre réelle l’émancipation des citoyens algériens et d’inaugurer enfin l’ère de l’exercice du pouvoir à des fins constructives. Pour y parvenir, les jeunes ont parfaitement raison de demander la limitation du champ d’intervention du pouvoir et de garantir au citoyen sa capacité de s’inventer un destin véritablement alternatif.

Mais on n’en est pas encore là. L’essentiel échappe à l’analyse et les élites ont une perception tronquée des revendications populaires. Quant au pouvoir, il n’a aucun idéal car préoccupé par l’unique question de durer et s’est laissé abandonner à ses propres dévoiements. Il finit par céder à la tentation du diable de défier vainement les lois du temps et du mouvement et s’efforcer, vaille que vaille, de maintenir un monde dérisoire et désespérant. Ce système est indiscutablement dans sa phase dégénérative, plus rien ne peut arrêter sa chute. Mais, profitant du vide institutionnel, les forces démoniaques qui interfèrent dans le processus décisionnel cherchent à créer le chaos pour que le pays cesse d’être gouvernable au cas où le pouvoir se trouverait éjecté par la révolution du peuple.

Face à une situation d’une extrême complexité, comment ose-t-on réduire le débat public à l’organisation au pas de charge d’un simulacre d’élections présidentielles ? Toutes ces structures chargées d’organiser le dialogue et de gérer les élections présentent les signes extérieurs du jeu de ventriloque, une mise en abîme de l’existence de ceux qui privilégient la passion de servitude sur les impératifs de la vie. On choisit une thématique qui occulte complètement les questions qui préoccupent l’opinion publique alors que les temps de décerner une légitimité à la logique de la force sont définitivement révolus. Voyons l’indigence de la mise en scène : on fait parler les personnages de sorte à ce qu’ils fassent croire qu’ils croient au discours qu’on leur demande de répéter auquel personne en définitive ne croit. Or la vérité saute aux yeux, ce petite monde se ment et ment à tout le monde.

S’agissant précisément des élections, le pouvoir fait croire qu’il en fait son cheval de bataille alors qu’il ne fait strictement rien pour créer les conditions favorables à l’organisation d’un scrutin irréprochable. En revanche, les élections constituent l’une des principales revendications du mouvement social, qu’il considère comme le seul moyen de faire évoluer le pays de l’Etat du mensonge, de l’illégitimité et de la violence, vers l’Etat de droit. C’est d’autant plus stratégique que les acteurs du hirak insistent sur l’impérieuse nécessité de réunir les conditions sine qua non à l’organisation d’élections qui permettent la réalisation de ce saut qualitatif. Marquer une rupture avec le système de la fraude électorale et créer un climat d’élections qui ont du sens sont des exigences légitimes et ne peuvent être satisfaites qu’à travers une période de transition. Terme que le pouvoir a banni de son vocabulaire et qu’il assimile à la haute trahison. « Nuestros sueños no caben en sus urnas ! » (Nos rêves ne rentrent pas dans leurs urnes !), scandaient les Indignados lors des manifestations de la Puerta del Sol à Madrid du 15 mai 2011, qui revendiquaient une vraie démocratie. Au-delà de la proximité géographique, on voit surtout les liens de parenté entre les deux mouvements de protestation civile non violents, le hirak algérien et Los Indignados espagnols.

Les prémices de ces élections annoncent déjà une mascarade, à cause surtout des candidats favoris, des canassons rescapés de l’écurie du président déchu. Tout le monde sait de quoi ils sont faits et de quoi ils sont capables. Comme si Ibn Khaldoun les désignait dans son analyse : « Sous leur domination la ruine envahit tout. [Ils] négligent tous les soins du gouvernement ; ils ne cherchent pas à empêcher les crimes ; ils ne veillent pas à la sûreté publique ; leur unique souci c’est de tirer de leurs sujets de l’argent, soit par la violence, soit par des avanies. Pourvu qu’ils parviennent à ce but, nul autre souci ne les occupe. Régulariser l’administration de l’Etat, pourvoir au bien-être du peuple et contenir les malfaiteurs sont des occupations auxquelles ils ne pensent même pas (…) ; aussi les sujets restent à peu près sans gouvernement, et un tel état de choses détruit également la population d’un pays et sa prospérité. »

C’est dire que la gestion d’une transition exige un grand capital de compétence et de crédibilité que le pouvoir est incapable de satisfaire. Passée la période d’euphorie que procure toute accession imméritée au pouvoir, les hommes qui président aux destinées du pays finiront par se rendre compte qu’ils ont dans la main une patate chaude qui risque de les bruler jusqu’à la calcination. En effet, l’économie nationale est dans un tel état d’étiolement que tous les observateurs particulièrement avertis de ces questions trouvent la situation dangereusement préoccupante. Dans son aveuglement, le pouvoir ne sera pas très réactif quant aux réformes profondes qu’il importe de mener et il risque de ce fait d’aggraver la situation par ses maladresses à prétériter la quête des Algériens à renouer avec le développement. Personne ne sait donc pas comment la partie va se jouer.

Vingt ans de pillage et de corruption systémique ont eu raison de l’économie nationale. Près de 1.000 milliards de dollars ont été transférés au reste du monde. L’enchainement des malversations a atteint le paroxysme quand la création monétaire n’obéissait qu’au seul arbitraire des décideurs qui, prenant l’allure de faux-monnayeurs, ont fini par créer des situations dont nous n’avons pas encore épuisé les effets dévastateurs. En Europe du Moyen-âge, ce désordre monétaire était appelé « morbus numericus », soit une pratique funeste comparable à la peste. Voilà à quoi nous a réduit la loi sur le financement non conventionnel. Les sans-têtes qui arpentent les couloirs du pouvoir ont fait croire qu’on pouvait créer la richesse en imprimant du papier-monnaie.

Dans quelle mesure le sursaut national initié le 22 février 2019 peut-il déboucher sur le changement de régime ? Comment tout cela finira ? Il sera très difficile de répondre à ces questions posées à brûle-pourpoint. Malek Bennabi aurait été d’un grand apport dans l’évaluation des chances de finalisation de ce mouvement. Mais dans l’état actuel des choses, contentons-nous de constater que le pouvoir a éprouvé toutes les difficultés à danser au rythme imposé par la rue.

Les acteurs du hirak veulent s’épanouir, se libérer de l’oppression d’un régime infâme et qu’ils veulent jeter à la poubelle de l’histoire. Ils cherchent à changer la nature de l’Etat. Mais en même temps, si le pouvoir reste sourd et muet à leurs aspirations et s’ils sont réduits à ne lutter que pour leur survie, ils ont fait la preuve de leurs capacités d’autonomisation Or c’est là que réside le grand danger en ce sens que les risques de dislocation guettent sérieusement l’intégrité du pays. Il est fort à craindre qu’un processus d’autonomisation transforme le pays en une sorte de Bantoustan qui affecterait considérablement la viabilité et la performance de l’Etat, avec une recrudescence de solutions microcosmiques et le recul de plus en plus criard de la vision macrocosmique. Bien entendu, ce risque n’est pas une simple vue de l’esprit, le pouvoir est devenu structurellement incapable de répondre à la demande sociale et la détérioration des conditions finira par devenir insoutenable.

L’économiste péruvien Hernando de Soto nous donne un exemple des situations anachroniques où les activités humaines s’auto organisent en dehors du cadre normatif. Lors d’un voyage à Bali, il a été frappé par la problématique des droits de propriété au point de ne pas pouvoir déterminer qui possède quoi. Il évoque ce souvenir : « Je me promenais dans les rizières sans savoir où se terminait chaque propriété. Mais les chiens, eux, le savaient. Chaque fois que je pénétrais sur une nouvelle exploitation, un chien différent aboyait. Les chiens indonésiens ignorent le droit, mais ils savent quelles terres appartiennent à leur maître ». On peut généraliser à tous les domaines ce problème qui affecte le système juridique de propriété.

Il serait intéressant de lire le dernier roman du jeune écrivain Zénon “Fin de Règne. Sur fond de violence de l’Etat, de révolte populaire, de corruption des élites et de crise financière, il fait mouvoir ses personnages face au grand dilemme entre la résistance et la compromission. Alors que la société subit des conséquences désastreuses, se pose la grande question : quel futur probable ? Quel avenir possible ?

Les similitudes avec notre contexte sautent aux yeux. Il laisse ce poème fougueux où les jeunes du hirak pourraient aisément se reconnaitre :

Dis-moi, qu’aurais-je à craindre, l’ami,
Des tenants d’un ordre en décrépitude, déjà au bord du tombeau ;
Car nous étions, sommes et serons unis
Comme au temps de la servitude à l’éclosion du renouveau.

Qu’aurais-je à craindre des colères ou des représailles
D’un ennemi déjà dispersé aux quatre vents de la plaine ;
Alors qu’en nos cœurs, nos âmes et en nos entrailles
Vibre l’aspiration à nous débarrasser de nos chaînes ?

Dis-moi encore le poids des ans à regarder passer les jours,
Et courber l’échine en disant que cela vaut mieux que la rue :
Je te montrerai la façon dont la peur et les beaux discours
T’auront dépossédé jusqu’à ton propre vécu.

J’ignore, mon ami, quelle issue trouvera notre lutte
Ou si le présent idéal verra demain le soleil ;
Mais toute tentative de se prémunir de la chute
Sera vaine, et plus douloureux alors l’éveil.

Je ne sais quand la lumière émergera de l’obscur
Ni l’heure à laquelle accouchera l’être Humain.
Mais ici et maintenant, une chose est sûre :
Aucun d’entre nous ne sera né pour rien.

En guise de conclusion 

Malek Bennabi a ouvert pour le musulman moderne une fenêtre sur l’océan du savoir mondial et qui ne se fermera plus jamais. A leur tour, les jeunes de vingt ans, profondément convaincus du pouvoir des connaissances scientifiques en matière d’enrichissement et de progrès, ont indéniablement des questions à poser à Bennabi pour savoir quelles sont les urgences dans les changements à opérer.

Il serait par conséquent de la plus haute importance de se mettre à lire, à relire et à faire lire Malek Bennabi et peut-être même à apprendre à mieux le lire. Le fil conducteur de son œuvre est d’éradiquer la maladie et non pas d’éliminer le malade et que par la guérison, le malade se trouvera transformé et même transfiguré. Le processus de transformation sociale vise fondamentalement à mettre le musulman dans une logique de progrès social. Bien entendu, ce processus ne sera pas improvisé ni conçu ex nihilo. Etant un appel du retour à la vie, il plonge ses racines dans l’appel originel à la vie. A ce propos, aux jeunes de vingt ans avec leur intelligence pleine de promesses mais toujours en quête d’orientation, Bennabi pourrait rappeler les conseils prodigués naguère par l’imam Chafi’i à son élève Younes Ben Abdela’la : « Ne détruis pas les ponts que tu as construits et traversés, tu en auras un jour besoin pour ton retour ».

Dans beaucoup de contrées musulmanes, on a tendance à faire l’apologie de la gestion militaire des affaires de l’Etat et de la militarisation du pays dans l’espoir de susciter les évolutions souhaitables mais qui tardent à se produire. Tous ceux parmi les apparatchiks et les oligarques, tentés par cette éventualité, sont invités à méditer ces propos rapportés par Pierre Rossi dans L’Irak des révoltes, lors de son entretien avec le redoutable Nouri Said.

« Un jour, comme je lui faisais part de mes inquiétudes sur la détérioration sociale de l’Irak et du pressentiment que j’avais d’une crise prochaine, il me répondit : “Peut-être avez-vous raison, mais nous avons l’armée et la police.” »

Pierre Rossi relate la fin tragique de Nouri Said : « Averti de la capture de la station radio, le vieil homme s’était enfui de sa maison vers 4 heures du matin, mais n’avait pas réussi à quitter Bagdad. Fait inexplicable : lui qui, au cours de ses innombrables mésaventures, avait chaque fois trouvé refuge auprès des Britanniques, ne put alors parvenir jusqu’ à eux. De guerre lasse, il se rendit chez le docteur Saleh aI-Bas­sam à qui son sens de l’hospitalité devait coûter par la suite un an de prison ; de là, il gagna le faubourg de Khadimain (il savait par expérience que les sanctuaires chiites étaient des asiles politiques) où il fut hébergé par la famille Isterabadi jusqu’au 15 juillet à midi.

Nouri se décida alors, fort imprudemment, à traverser la ville pour se rendre chez un ami Mohammed Ouraïbi, un des cheikhs d’Amara, qui habitait vers la Porte de l’Est, espérant grâce à lui atteindre les marais méridionaux, et de là l’Iran. Madame Isterabadi l’accompagnait, dans un taxi ; pour échap­per aux regards, il s’était recouvert d’une abaya, lourd voile noir dont s’enveloppent les femmes du peuple. Epuisé par les veilles, malade et malhabile à se diriger, il s’égara à Bab al Chargui sans trouver la maison d’Ouraibi. On le remarqua, on courut avertir la police. Nouri, se sentant découvert, pressa le pas, ayant toujours à ses côtés madame Isterabadi ; son pan­talon de pyjama et ses chaussures masculines apparurent sous le voile; des enfants qui jouaient à la marelle le montrèrent du doigt, crièrent son nom. II se mit alors à courir à toutes jambes, au moment précis où, guidée par les cris, arrivait une jeep de la police ; le sous-officier chef de voiture tira une rafale de mitraillette, tuant net madame Isterabadi. Que se passa-t-il ensuite ? Une seconde rafale atteignit-elle Nouri Saïd ? Ou bien se suicida-t-il d’un coup de revolver ? Quand il s’effondra au milieu de cette ruelle où courait un filet d’eaux usées, il n’était pas encore mort. Le colonel Wasli Taher, qui était naguère encore son propre aide de camp, l’acheva d’une décharge de mitraillette qui lui emporta le visage ; il était une heure de l’après-midi. Geste de miséricorde, ou exécution préméditée ? (…)

Afin d’éviter une émeute, le couvre-feu fut immédiatement décrété ; le corps du Pacha, emporté dans une voiture blindée jusqu’au ministère de la Défense y fut reconnu et abandonné dans un hall. Le directeur de l’Institut médico-légal rédigea le constat d’identification. Son fils Sabah se fit alors conduire en toute hâte à l’immeuble de la Radio pour obtenir des préci­sions et éventuellement le corps de son père : il y fut immé­diatement abattu. Dans le courant de l’après-midi, l’armée enterra secrètement les deux dépouilles. Mais il était écrit que le Pacha ne trouverait jamais ni repos ni asile en cette terre d’Irak qui lui refusa jusqu’à une tombe.

Durant la nuit du 15 au 16 juillet, la foule vint bouleverser le cimetière jusqu’à ce qu’elle découvrît enfin le corps de celui qui symbolisait à ses yeux une ère de tyrannie ; elle l’attacha à une motocyclette qui fit le tour de la ville, en éparpillant çà et là les lambeaux. (…) II ne resta bientôt plus rien de ce qui avait été Nouri Saïd. Les témoins horrifiés de ce supplice mérovingien comprenaient que, plus encore que la haine, c’était la peur qui poussait les Irakiens à venir reconnaître et toucher du doigt ce cadavre pour s’assurer que l’Ennemi était bien mort. Cela semblait trop beau pour être vrai… On avait fini par croire le Pacha protégé par des puissances maléfiques. L’armée laissa faire pour que fût détruite cette légende et littéralement effacée de l’histoire de l’Irak une pesante présence physique. »

Il y a un temps pour tout et d’abord un temps pour rêver. Rêvons du jour où sera inauguré le premier centre des études benabiennes, on lira, gravée sur son fronton, ces paroles attachantes du poète anglais William Blake :

Et juste au moment où quelqu’un près de moi dit :

Il est parti !”
Il en est d’autres qui le voyant poindre à l’horizon
Et venir vers eux s’exclament avec joie :
Le voilà !”

De cette rencontre avec Malek Bennabi, on perçoit certes sa solitude, qu’on peut relier à la solitude du peuple algérien dans sa volonté de se débarrasser d’un pouvoir illégitime, mais on apprend surtout que l’histoire des hommes, malgré toutes les épreuves endurées dans les conflits armés et les luttes sociales, n’est pas que réfutation. Les Musulmans ont pu façonner une personnalité qui les rend invulnérables aux solutions finales que tentent de leur imposer leurs agresseurs. Bennabi leur demande plus, de faire valoir leur puissance de résurrection.

Cette rencontre a été aussi avec l’art de la transmission où Malek Bennabi s’est particulièrement distingué, il apparait alors un penseur toujours d’actualité.

Que son âme, par la grâce de Dieu, repose en paix. 

Zeddour Mohammed Brahim

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