Damas : La perle de l’Orient

Nous inaugurons à travers ce reportage de notre envoyé spécial en Syrie, Saïd Branine, une série d’arti

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dimanche 20 mai 2001

Damas : La perle de l’Orient

Un vent chaud souffle sur le tarmac de l’aéroport international de Damas. Il est plus de minuit. Les formalités douanières accomplies, vous êtes aussitôt apostrophés par un taxi selon la traditionnelle formule de bienvenue ’’ahlan wa sahlan’’. Il est de coutume en Syrie de prendre le siège placé à côté du chauffeur. Ce dernier se prénomme Abdallah, il démarre tenant dans sa main droite la traditionnelle « sebha » (le chapelet). Nous engageons facilement la conversation. Abdallah réside dans la banlieue de Damas avec sa femme et ses 5 enfants. Il se fait fort de me préciser qu’aucune ruelle de Damas n’échappe à sa connaissance parfaite de la capitale Syrienne. Son discours est entrecoupé de récitations de versets coraniques et de multiples invocations de Dieu. Nous fonçons vers Damas à travers une route sûre et bordée d’arbres. Le grain de beauté du monde, ainsi que Damas est appelé au Proche Orient, s’illumine tout d’un coup dans la pénombre du trajet. L’on aperçoit Bab Touma (porte de Saint Thomas) qui est une reconstitution du XIIe siècle de la porte romaine de Vénus. Les rues sont pratiquement vides. Seuls quelques passants flânent en toute insouciance dans une ville réputée pour sa grande sécurité. L’hôtel Al Tower, où je passe ma première nuit est climatisé, ce qui atténue fortement les effets d’une température élevée. Dans la plupart des hôtels en Syrie, un tapis de prière est proposé dans votre chambre, ainsi qu’un cadre suspendu au mur qui indique la direction de la quibla. L’accueil est chaleureux, accompagné d’un thé parfumé à la cannelle.

 

Sous le soleil matinal de Damas, la visite de la mosquée mythique des Omeyyades s’impose comme une priorité. Dans l’enceinte de la grande mosquée du côté nord, se dresse le mausolée du grand Saladin mort à Damas en 1193. A l’entrée du mausolée, on découvre avant tout un sarcophage en marbre offert par l’empereur Guillaume II. Ce sarcophage jouxte pratiquement l’ancien forgé en bois, dont la sculpture date du XIIe siècle, et dans lequel repose le grand Saladin. En ce lieu prestigieux, un visiteur avec qui je sympathise s’improvise guide touristique. Ce dernier est en fait membre de l’union des écrivains arabes. Eloquent, maîtrisant parfaitement le Français, Hassib Kassaouha de son nom, subjugue littéralement le petit auditoire qui s’est formé autour de lui. Mais que l’on ne s’y trompe pas, l’usage du français en Syrie est le fait d’une infime minorité.

 

A la sortie du mausolée, nous pénétrons sous les ruines du grand temple romain de Jupiter, puis à droite, nous sommes soudainement envoûtés par la cour intérieure en dalles blanches de la grande mosquée. La mosquée des Omeyyades fondée en 705 ap J.C par le Calife Omeyyade Al Walid est tout simplement majestueuse. La salle de prière est gigantesque. On semble dans un premier temps complètement noyer par l’immensité du lieu, avant d’être envahi par une atmosphère de sérénité. L’ambiance de la salle de prière évoque celle d’un jardin public, avec ses jeux d’enfants, ses promeneurs qui côtoient ceux qui s’adonnent à la méditation, prient, dorment ou recherchent la meilleure position pour lire. L’intérieur de la salle de prière abrite la tombe du prophète Yahia (saint Jean-Baptiste) qui avait annoncé et baptisé Jésus. La mosquée aux trois minarets de style complètement varié, ne se réduit pas à une simple visite. Elle exerce une telle attraction, qu’on y revient plusieurs fois sans jamais se lasser.

 

En sortant de la mosquée des Omeyyades, vous plongez au cœur du souk Al Hamidiya couvert par une immense structure métallique, qui ne concède que quelques interstices à un soleil caniculaire. Ces souks sont de véritables labyrinthes aux échoppes minuscules, ornés de mille couleurs, d’où se dégagent les parfums enivrants des épices, des sucreries, du miel, des plantes. Des souks qui se divisent par types de produits : du souk des épices, au souk de la soie, en passant par le souk des grains et des herbes. Ces souks interminables, vous renvoient sans cesse à un passé millénaire. Ils sont de véritables réceptacles de l’histoire, à l’image de tout le pays qui réserve des découvertes architecturales somptueuses. Ainsi, dans le souk Medhet Pacha (dont certains archéologues situent la naissance de Damas en cet endroit, voilà des milliers d’années) se trouve Mekteb Ambar (l’école Ambar) qui est l’une des plus belle demeure damascène du XIXe siècle. La mosquée mausolée du chef musulman Noureddine Ibn Zenki construite en 1173, située entre le souk de la soie(Al Harire )et le souk Medhet Pacha. Le Palais Azem près du souk Al-Bouzriyeh avec ses iwans, ses arcs, ses marbres construits au XVIIIe siècle qui servit de résidence aux différents gouverneurs de Damas. Ou encore les ruines du temple de Jupiter à proximité du souk Hamidieh. Sans omettre, la présence de splendides mosquées anciennes de plusieurs siècles, bâties au cœur des souks, démontre la place centrale qu’occupaient ces mosquées dans la ville musulmane. Des lieux de culte fonctionnant tels des pivots autour desquelles s’organisent toute la vie de la cité.

 

Les souks constituent également un formidable lieu de vie. Une foule bariolée se bouscule et s’affaire autour des marchandises. Les filles aux regards discrets, et aux gestes pudiques et gracieux, sont voilées dans une grande diversité, qui se décline sous des habits à l’esthétique la plus recherchée ou à la plus dépouillée. Un vieil homme au keffier rouge et noir, inspire de grosses bouffées de son narguilé doré ; des cris jaillissent dans la foule appelant à acheter des nèfles fraîchement cueillies ou vantant les mérites de telle plante. La modernité se mêle aux plus anciennes traditions auxquelles les Syriens sont tant attachés. Un mulet chargé d’immenses gibecières de concombres de Qaboum, croise une minuscule fourgonnette qui se signale par le son strident de son klaxon. L’odeur d’une acre fumée de graisse brûlée se répand. Les rôtisseries alléchantes vous rappellent l’heure du déjeuner. Entre le Houmous : purée de pois chiches à l’ail recouvert d’huile d’olive, le Fattouche : salade tomates, fromages râpés, croûtons de pains grillés, nappés de jus de grenade, le Kebba : composé de boulette frite de blé concassé fourrée à la viande hachée avec oignons, amendes, et diverses herbes, un condensé de la cuisine syrienne variée et raffinée telle qu’elle est servie sur des tables basses en cuivres, précédée d’un délicieux apéritif de jus de fruits aux « Omeyyades Palace restaurant », un somptueux palais, avec son spectacle exaltant de derviches tourneurs.

 

Les souks de Damas demeurent vraiment fidèles à la description du poète romantique Lamartine , dans ses souvenirs, impressions et pensées et paysages pendant un voyage en orient 1832-1833.

Je parviens à sortir de ces souks pour une virée vers le quartier chrétien, du côté de Bab Charki, qui vaut surtout par sa visite de la Chapelle Saint-Ananie. Bab Charki est la porte par laquelle Khaled Ibn Walid, compagnon du prophète, entra à Damas lors de la conquête musulmane en 635 ap.J.C. Sur le chemin de la Chapelle Sainte-Ananie, les portraits du président défunt Hafez Al Assad sont constamment présents. Celui qu’on a appelé ‘’le renard du désert’’ ou ‘’le Bismarck du Levant » se donne à voir sous différentes tenues aux côtés de son fils Bassal considéré pendant longtemps comme son héritier, avant que le destin n’en décide autrement. Bassal, personnalité charismatique et au caractère bien trempé se tuera au volant de sa voiture de sport en 1994. Le second fils, Bachar dont le caractère froid et posé se rapproche plus du père, sera propulsé au devant de la scène pour lui succéder. La Syrie attend de lui des réformes indispensables à une plus grande ouverture politique et économique.

Arrivée à la Chapelle Saint-Ananie, je suis surpris par l’ambiance terne des rues qui sont beaucoup moins animées qu’au nord de la vieille ville. De la Chapelle Saint-Ananie du nom d’un des premiers disciples qui rendit la vue à Paul lors de sa fameuse illumination sur le chemin de Damas, émane une atmosphère apaisante et solennelle renforcée par son emplacement au sous-sol.

A mon retour, je m’adosse contre le mur de la gare du Hedjaz avec son style germanique, mêlée à un décor syro-ottoman. Je me prélasse au soleil, en me délectant de l’animation du centre ville en cet orient immuable. A quelques mètres de moi, un homme avec un thé à la main, sort d’une vieille échoppe et me l’offre avec amabilité. Je suis particulièrement impressionné par ce geste d’une grande prévenance. Ainsi sont les Syriens, d’une incroyable hospitalité.

Je me dirige vers la maison de l’Emir Abd el-Kader qui est adjacente à l’une des portes de sortie de la mosquée chiites Rouqaya. La maison est désormais transformée en dépôt. Je l’observe avec admiration, lorsqu’un voisin m’interpelle. Son arrière grand-père a également vécu dans ce quartier. Il a connu les neveux de l’Emir. Il m’invite à boire un café, dans sa superbe demeure damasciène du siècle précédent. Il m’apporte un témoignage et quelques anecdotes relatées par les neveux de l’Emir. Ce dernier aimait notamment rejoindre sa maison en traversant le pont au-dessus de la rivière Barada. Ce pont ne peut être vu, qu’en entrant dans une des maisons du quartier, ainsi qu’il m’a été proposé de le faire.

 

Je quitte la vieille ville et entreprends d’escalader le djebel Kassioun qui surplombe Damas. L’escalade est jonchée d’infinies petites ruelles à l’image de la casbah d’Alger, sur lesquelles des habitations sauvages sont édifiées. Le chemin se fait plus escarpé. A mi-hauteur du djebel une vue panoramique de Damas s’offre à vous. Perché à 200 mètres du sommet, le dôme vert de la fameuse mosquée des 40 brille sous les reflets d’un soleil de plomb. Pourquoi la mosquée des quarante ? Le Cheikh (ou plutôt le « serviteur » des lieux tel qu’il se définit lui -même) m’éclaire en me narrant l’histoire. Il y a neuf siècles, quarante soufis effectuaient régulièrement une retraite spirituelle dans le djebel Kassioun à l’endroit précis où fut établie la mosquée. Leurs oppresseurs les suivirent et gravirent la montagne en vue de les abattre. Afin de leur échapper, les soufis s’enfuirent à travers une miraculeuse ouverture dans la roche du djebel. Depuis aucune nouvelle n’est parvenue de ces quarante fidèles. Le Cheikh de cette mosquée me précise qu’Ibn Hanbal évoque dans l’un de ses écrits ce tragique épisode. Du haut de cette mosquée, souffle une légère brise qui rafraîchit quelque peu un climat d’une chaleur désertique. Une pastèque, et de l’eau particulièrement glaciale nous sont servies. La visite est rapide. Dans une des pièces, sont placés deux tombeaux : ceux des deux derniers ‘’serviteurs’’ des lieux. Le ‘’serviteur’’ des lieux qui nous accueille nous montre alors l’endroit précis où son tombeau sera placé lors de sa mort.

 

Dans la pièce mitoyenne, deux soufis anglais sont dans une position assise, les jambes croisées. Ils sont en pleine séance de dikr silencieux. La langue immobile, le nom d’Allah est récité dans le cœur. Notre présence ne les perturbe en aucun cas. Cette pièce est en fait une grotte aménagée. Le « serviteur » des lieux nous fait part de la légende qui prétend que c’est ici exactement, que Caïn a tué Abel. D’où le nom de Damas, ‘’Dimachque’’ qui signifie littéralement en arabe ‘’le sang du frère’’.

La visite de la mosquée des quarante ne peut se réaliser que sur autorisation spéciale. Elle est absolument à recommander !

La descente se fait sans encombre. Nous dévalons directement vers un quartier de Damas, où de ruelle en ruelle, nous débouchons vers la mosquée Mohi-al-din, construite par le sultan ottoman Sélim 1er au 16e siècle, et dans laquelle repose le grand mystique Ibn Arabi (1145-1241), ainsi que ses deux enfants. Le tombeau de l’Emir Abd El-Kader est toujours présent, mais sa dépouille a été transférée à Alger après l’indépendance.

La Syrie est une terre qui abrite les tombeaux des plus grands personnages qui ont marqué la civilisation arabo-musulmane. Ainsi dans le cimetière de Bab al Saghir, le dôme vert se distingue depuis l’entrée. Ce n’est autre que le tombeau de Hafsa une des femmes du prophète (sas). Le sarcophage de petite taille, est recouvert d’un tissu en soie blanc. Instant d’intense émotion qui se renouvellera avec la visite des tombeaux de Bilal le Habachî (compagnon du prophète-sas- et premier muezzin de l’Islam),du philosophe Al Farabi, mais aussi de Oum Kalthoum (fille de Ali et de Fatima), de Sukaïna et Fatima soughra, les filles de Houssaïn (petit-fils du prophète-sas-). Autant de lieux de pèlerinage investis notamment par les chiites du monde entier.

Les rues de Damas recèlent d’infinies surprises. Damas la perle de l’Orient selon le mot de l’empereur Julien suscite un émerveillement permanent. Ce pays fascinant, riche d’une histoire plurielle et millénaire, justifie amplement le proverbe qui affirme que ’’chaque homme cultivé a deux patries : son pays et la Syrie’’

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Auteur : Saïd Branine

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