Mardi 30 September 2014
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L’islam, une religion (pas) comme les autres ? 2/2

On peut s’apercevoir plus profondément que, dans ce qu’il implique comme lecture du social en particulier et du monde en général, le vocable de « religion », d’origine gréco-latine, est difficilement insérable dans d’autres univers culturels. En fait, pour l’éminent linguiste Émile Benveniste, il ne fait aucun doute que « c’est le latin religio, qui demeure, dans toutes les langues occidentales, le mot unique et constant, celui pour lequel aucun équivalent ou substitut n’a jamais pu s’imposer »[1]. La religion semble en effet être « un concept européanocentrique »[2].

« Dans l’antiquité romaine, le terme religio désigne la sphère indépendante de l’État qui régit les pratiques et les croyances ayant trait au sacré. La religion (du mot relegere, recueillir scrupuleusement, prendre soin, contraire de neglegere, négliger) se définit par le culte [… alors que] la pseudo étymologie religare : relier, n’est qu’une élaboration chrétienne ultérieure [… qui n’en reste pas moins importante pour l’univers culturel occidental]. On notera que, chez beaucoup de peuples, n’existe pas d’équivalent du mot "religion", bien que les faits religieux y soient présents, mais pas nécessairement séparés des autres institutions sociales »[3]. Ce particularisme ethnocentrique est aussi la raison principale – dont l’évidence nous conduit à l’oublier trop simplement – des insurmontables difficultés que l’on rencontre dans l’élaboration d’une définition satisfaisante du concept de « religion » : « C’est que le concept de "religion" s’est formé (et l’on peut dire qu’il continue de se former) tout au long de l’histoire de la civilisation occidentale. Il est important de rappeler qu’aucune langue des peuples primitifs, aucune des civilisations supérieures archaïques, ni même le grec et le latin plus proche de nous, ne possèdent un terme correspondant à ce concept qui s’est historiquement défini à une époque dans un milieu particulier. […] On donnait encore au mot "religion" un sens qui dépendait trop étroitement de l’expérience religieuse chrétienne, alors que nous utilisons aujourd’hui le même terme dans une acception considérablement élargie »[4]. C’est notamment cette matrice chrétienne[5] du vocable religion et des études des religions, qui justifient les multiples indélicatesses et maladresses dont abondent bon nombre d’analyses des religions non-chrétiennes en général, et de la religion musulmane plus particulièrement.

Finalement, tenter de définir la religion relève bien plus d’une naïve ignorance du caractère inextricable de l’œuvre que d’une audacieuse ambition à vouloir faire œuvre de connaissance. Car « ne serait-ce qu’au cours des cent dernières années, plus d’une centaine de définitions ont été proposées, dont aucune ne s’est définitivement imposée »[6] et ce, outre les multiples raisons qui singularisent chacune de ces maintes définitions, parce que le terme est lui-même singulièrement relié à l’expérience religieuse de l’Occident, expérience qui n’en est qu’une seule parmi tant d’autres expériences collectives du sacré. C’est donc bien une « sotte entreprise de définir la religion [car il va sans dire que] les sciences des religions traitent de l’objet sans doute le plus controversé, le plus conflictuel et le plus mal connu qui soit dans nos sociétés. Elles subissent constamment des pressions et des conflits d’une triple origine : idéologique [nous l’avons vu] – pressions et conflits qui règnent normalement dans le débat d’idées où s’affrontent les visions du monde et de la pensée dans une société éprise de science et de démocratie ; historique – car ici le poids des héritages, des luttes et des ruptures du passé est colossal, encore que souvent insu, à travers ce qu’on appelle les mentalités et les identités qui contiennent mal les angoisses confessionnelles, partisanes ou simplement sécuritaires, dans un débat où tout le monde, même les indifférents, a quelque chose à défendre ; enfin celle renouvelée provenant de l’actualité »[7].

Malgré cela, comment ne pas pouvoir, ne pas devoir y recourir ? Bien que « l’idée de religion reste ainsi une idée à la fois instable et détranquilisante […] le discours sur la religion garde ses mérites, et surtout son utilité publique. Comment ne pas y recourir lorsqu’une société cherche à se situer par rapport à ce qui est vrai, durable, sacré, parmi les hommes ? Comment ne pas y recourir lorsqu’une société cherche à instaurer à la fois un discours public en ces matières qui puisse enseigner et établir la sagesse dont elle a besoin, et des pratiques communes qui puissent entretenir le sens des solidarités ? […] Lieu de discours et lieu de visée pratique vers le mieux, la religion reste une réalité sans cesse instable, toujours reprise, toujours modifié »[8].

Outre la nécessité de répondre à un besoin de la société, celle de la définition de la religion est au cœur de la raison d’être de la connaissance humaine, et moins largement des sciences sociales et humaines qui en font leur objet. « La "définition" de l’objet qu’elle se donne et des notions qu’elle met en œuvre à son propos constitue un point de passage obligé – et pour mieux dire, préalable – d’une pratique de la sociologie digne de ce nom. Les hésitations de la sociologie des faits religieux quant à la désignation de son propre champ d’investigation (sociologie de la religion, sociologie des religions, sociologie du religieux ?) donnent[9] une première indication de l’importance que revêt dans son cas cet enjeu définitionnel, bien au-delà de la question pratique de la délimitation d’un objet empirique particulier ou même de la désignation d’un domaine de recherche spécifique. Cet enjeu n’apparaît dans toute son ampleur que si l’on se souvient que la question de la religion fut, dès l’origine de la pensée sociologique, inséparable de celle de l’objet de la science sociale comme telle »[10].

Pour notre affaire, relevons plus simplement ici que le divin et l’humain sont à prendre en considération dans l’origine de la religion. Pour les « religieux traditionnels »[11], c’est le divin qui, à l’origine de l’humain, lui octroie la religion pour le mener à lui ou pour une toute autre raison. Pour les « religieux séculiers »[12] (d’aucuns préféreraient dire les « religieux modernes »), c’est l’humain qui est à l’origine du divin et en conséquence de la religion comme entreprise de sacralisation des sphères de l’existence, lui donnant alors un sens, partant de l’intimité privée et pouvant aller jusqu’à l’espace public et social. Ce dernier, comme étant l’objet particulier du politique, est l’espace dans lequel et sur lequel s’affrontent inévitablement les tenants des deux options précédentes.

La religion se veut fondamentalement être le cadre supra-rationnel à partir duquel s’effectue l’action sociale. Les croyances dogmatiques ou philosophiques qui la constituent en tant qu’« ingrédient normal de l’action »[13], s’imposent d’évidence, dès lors qu’en leur absence l’action sociale s’en trouve irréalisée car irréalisable. Ce cadre est tout aussi indispensable qu’il ne peut être vide et/ou vidé d’un contenu idéologique[14]. Bien qu’il fasse allusion au socialisme comme « religion dans la mesure où il est anti-religion », lorsque Raymond Aron « propose d’appeler religions séculières les doctrines qui prennent dans les âmes de nos contemporains la place de la foi évanouies et situent ici-bas, dans le lointain de l’avenir sous la forme d’un ordre social à créer, le salut de l’humanité [et qui] fixent le but dernier, quasiment sacré, par rapport auquel se définissent le bien et le mal »[15], il expose implicitement que cette « place de la foi » ne peut être tenue pour inoccupée. Ou en d’autres termes, le divin est en l’humain.

 

 

Notes :

[1]Émile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes. 2. pouvoir, droit, religion, Paris, De Minuit, 1969, p. 267.

[2]Agnès Rochefort-Turquin, « Sociologie religieuse », in Jean-Pierre Durant et Robert Weil (éds.), Sociologie contemporaine, Paris, Vigot, 2006, p. 589.

[3]Claude Rivière, Socio-anthropologie des religions, Paris, Armand Colin, 2008, p. 19 et 20.

[4]Angelo Brelich, « Prolégomènes à une histoire des religions », in Henri-Charles Puech (éd.), Histoire des religions, vol.1, Paris, Gallimard, 1970, p. 7.

[5]L’historien italien Giovanni Filoramo le met aussi en évidence comme nous le verrons dans notre seconde partie.

[6]A. Brelich, « Prolégomènes à une histoire des religions », op. cit., p. 6.

[7]Camille Tarot, Le symbolique et le sacré. Théories de la religion, Paris, La Découverte, 2008, p. 25-26.

[8]Michel Despland, « Religion », in Paul Poupard (éd.), Dictionnaire des religions, Paris, PUF, 2007, p. 1688.

[9]Dans le texte original, le verbe est au singulier.

[10]Danièle Hervieu-Léger, « La religion, mode de croire », in Alain Caillé (éd.), Qu’est-ce que le religieux ? Religion et Politique, Revue du MAUSS (n°22), Paris, La Découverte, 2003/2, p. 144.

[11]La Tradition, opposable aux coutumes, est ici entendue avec une majuscule comme étant l’héritage d’une connaissance religieuse donnée qu’il ne faut pas nécessairement opposé à la Modernité, si ce n’est en termes d’histoire des idées.

[12]En reprenant à notre compte l’expression paradoxale de Raymond Aron de « religions séculières » qui caractérisent très bien le formidable renforcement des orthodoxies par une "sacralisation" des appareils de partis politiques au XXe siècle, en particulier du communisme stalinien ou du fascisme hitlérien (nazisme), mais qui, ici, nous permet d’exprimer excellemment l’idée durkheimienne selon laquelle la religion est « la vie prise au sérieux » (cité plus haut) que l’on soit attaché à une tradition religieuse donnée ou non.

[13]R. Boudon et F. Bourricaud, « Idéologie », op. cit., p. 295-300. Ils considèrent en effet que « la distinction entre les idéologies et les croyances est plutôt de degré que de nature ». A la suite de Durkheim, selon eux, « la différence entre la religion et la science est [aussi] plutôt de degré que de nature » (p. 486) Nous reviendrons sur les rapports entre science et religion plus bas.

[14]Entendre « idéologique » dans son acception générique et non pas péjorative.

[15]Raymond Aron, L’Âge des empires et l’avenir de la France, Paris, Défense de la France, 1946, p. 288.

Commentaires

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BlackSun3
0 points

Un dernier mot: toutes les grandes religions prônent la connaissance avant la croyance (défiance vis à vis de l'dolâtrie, superstitions etc).
Mais dans la réalité, à l'opposé de ces préconisations, bien des croyants tordront leurs connaissances pour les faire entrer dans le cadre de leur interprétation, au lieu de modifier cette interprétation à la lumière des connaissances nouvelles ...
Plus herétique, il n'y a pas.

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michel7520
-1952 points

Je ne vois pas bien en quoi cet article vient compléter le précédent, intitulé "L'islam, une religion (pas) comme les autres (1/2)".

Comment ces considérations s'appliquent-elles spécifiquement à l'islam ? Que peut-on en déduire pour vivre l'islam dans un pays européen, où cette "religion" est et demeurera minoritaire ? Et spécialement en France, où la séparation entre le politique et le "religieux" est profonde ?

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BlackSun3
0 points

Il n'y aura donc plus de grande religion, non parceque l'une ou l'autre contient déjà toute la vérité, mais parceque ce mode de fonctionnement ne permet plus de progresser.
Les sciences ont des applications concrêtes, l'épreuve de la réalité.
Aujourd'hui, les fois peuvent porter sur des idées générales, mais sur des aspects verifiables, elles doivent pouvoir être remises en cause, ce qui s'accorde mal au religieux.

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BlackSun3
0 points

Il s'agit alors en fait, de générations en générations d'une foi qui s'applique plus à une interprétation qu'à Dieu lui-même.
Or, pour progresser, caractéristique humaine inaliénable, le niveau demandé ne peut plus se contenter de visions obsolètes.
Travailler sur l'archéologie et croire en Adam et Eve est incompatible, de même le créationisme et la génétique, etc.
Reinterprétation au minimum, obligatoire ...

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michel7520
-1952 points

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BlackSun3
0 points

Il n'y aura à mon avis plus de grandes religions, d'abord parceque quelqu'un s'en déclarant le messie devrait montrer patte blanche, et qu'aujourd'hui démonter les impostures est plus aisé qu'aux temps reculés des avènements des grandes religions.
Ensuite et surtout, parceque bien souvent les religions donnent lieu à des interprétations qui sont "cristalisées" à une époque donnée, et vite dépassées par la réalité.

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michel7520
-1952 points

Cet article de Rachid ID YASSINE est très intéressant. Mais l’auteur ne semble pas s’être aperçu d'une contradiction flagrante entre les propos des auteurs qu’il cite, ce qui amenuise considérablement la portée de sa thèse.
D’une part :

« Dans l’antiquité ROMAINE, le terme "religio" désigne la sphère indépendante de l’État qui régit les pratiques et les croyances ayant trait au sacré. ..
(à suivre)

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michel7520
-1952 points

(suite 1)
La religion (du mot "relegere", recueillir scrupuleusement, prendre soin, contraire de "neglegere", négliger) se définit par le culte » (Claude Rivière, Socio-anthropologie des religions, Paris, Armand Colin, 2008, p. 19 et 20).
« Pour l’éminent linguiste Émile Benveniste, il ne fait aucun doute que « c’est le LATIN "religio", qui demeure, dans toutes les langues occidentales, le mot unique et constant,...

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michel7520
-1952 points

(suite 2)
celui pour lequel aucun équivalent ou substitut n’a jamais pu s’imposer ». La religion semble en effet être « un concept européanocentrique » (Le vocabulaire des institutions indo-européennes. 2. pouvoir, droit, religion, Paris, Minuit, 1969, p. 267).

D’autre part :

« Aucune langue des peuples primitifs, aucune des civilisations supérieures archaïques, NI MÊME le grec et le LATIN plus proche de nous,..

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michel7520
-1952 points

(suite 3)
ne possèdent un terme correspondant à ce concept [de "religion"] » (Angelo Brelich, « Prolégomènes à une histoire des religions », in Henri-Charles Puech (éd.), Histoire des religions, vol.1, Paris, Gallimard, 1970, p. 7).

Alors ? Le terme "religio" est-il un concept latin, oui ou non ? L’antiquité romaine peut-elle être réduite à ce qu’en a fait la chrétienté occidentale,...

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michel7520
-1952 points

(suite 4 et fin)
au point de parler d’« européanocentrisme » ?