Zidane : récit mythique ou Le héros n’était pas un dieu !

Cet homme, au vrai, est un héros et non un mythe. Un héros, parce qu’il incarne magistralement la tragédi

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jeudi 13 juillet 2006

Ce n’est pas seulement à Materazzi que Zidane a mis un coup de boule à la fin d’une finale qu’on espérait se terminer en apothéose, c’est d’abord à l’image trop lisse, injustement lisse sur laquelle on voulait le voir partir et que les médias ont tissée pour lui, article après article, reportage après reportage. D’une certaine manière, c’est un formidable « non » à cette image taillée pour lui, le refus de se voir momifié qu’il a - plus ou moins volontairement, plus ou moins consciemment - jeté sur nos rêves de perfection et d’idéal. C’est un acte de vie qu’il a posé, sans doute aussi un « coup de boule » contre un racisme trop répandu en Italie.

Un soubresaut bien humain qui signifiait qu’il ne cherchait pas à être panthéonisé trop tôt, et certainement pas contre son gré et au détriment de sa dignité immédiate. La sur-médiatisation, la presque « divinisation » dont il faisait l’objet tuaient, finalement, la vie qui bouillonnait en lui. Nous sommes dans un monde où l’on érige des emblèmes qui sont autant de substituts à nos rêves déchus.

Un monde où l’on fige un être dans ce que l’on voudrait qu’il soit. A 34 ans, la postérité de Zidane était déjà écrite. Mais quel homme peut accepter de voir sa vie se dérober ainsi à lui, même si c’est pour devenir le refuge des espérances de milliers de gens ? Sa passion était devenue son calvaire. Son art, un chemin de croix où il a du expier nos frustrations contemporaines (désenchantement, sinistrose quotidienne, solitude). Il se devait non seulement de nous faire rêver, mais aussi de se donner en exemple à toute une génération, de redonner confiance aux plus fragiles d’entre nous en leur montrant que la réussite est possible. Il devait, encore, être le symbole d’une France métissée, faire renaître le lien social distendu....

Cet homme, au vrai, est un héros et non un mythe. Un héros, parce qu’il incarne magistralement la tragédie humaine. Son geste est magnifique, et il faut peut-être y voir l’acte manqué d’un individu refusant sa sanctification. Il n’a pas renié son humanité pour une gloire éphémère et illusoire. Il s’est agrippé à la terre quand on l’avait déjà condamné au firmament. Il a dit « je suis des vôtres » quand on voulait qu’il soit différent de nous, qu’il soit l’idéal de nos rêves.

Il nous a fait revenir à nous-mêmes, et c’est le plus grand service qu’il pouvait nous rendre. Son geste est bienheureux parce qu’il a suspendu l’idéal, qui est une attente, une promesse, un chemin, un devenir...mais l’idéal ne saurait se figer, car sinon il ne serait plus. Il a passé le relais à ceux qui suivront, en leur disant qu’ils sont maîtres de leur destinée. S’il ne nous avait pas trahis (puisque certains disent qu’il a trahi son équipe), il se serait trahi lui-même.

Ce ne sont pas les dieux qui étaient les plus admirés dans l’antiquité grecque, flottant dans un ciel hors de portée, mais les héros au sang hybride, humains et divins à la fois, entre deux mondes, célestes et terrestres, mortels et éternels, brefs paradoxaux. Le héros doit pouvoir vivre au-delà de lui-même, être humain, trop humain, mais aussi divin dans l’éclat d’une action qui le dépasse. Coup de tête exceptionnel dans le ballon et soudain le but inattendu est marqué, in extremis : nous sommes sauvés.

Coup de tête dans le ventre de l’adversaire, et soudain le carton rouge, l’effondrement, les larmes et la sortie du terrain : nous sommes damnés. Le héros tragique, au-delà des contraires, défit nos attentes. Il se définit, en même temps, dans l’affirmation d’un caractère épique avec des aspérités auxquelles nous pouvons nous identifier, à travers lesquelles nous pouvons souffrir avec lui, mais aussi, parfois, partager sa victoire.

Chaque faiblesse nourrit le sens tragique du récit. Le sens tragique ne se construit pas, néanmoins, avec n’importe quel type de déficience. Le geste tragique ne doit pas révéler une vulgaire faiblesse, celle de l’abandon, celle du prisonnier qui sous la torture finit par trahir son camp en donnant le plan des prochaines batailles. Le geste de Zidane est aux antipodes d’un tel affaissement, affadissement de l’être. C’est au contraire un geste sacrificiel : Zidane sacrifie la victoire humaine, la réussite immédiate dans le jeu humain, au profit de sa dignité tragique.

Son explication télévisuelle confirme ce geste sacrificiel : il ne regrette rien même s’il s’excuse de tout, ne condescend pas même à rapporter l’insulte qu’il n’a pu supporter. Comme Achille, il s’est lancé dans le combat en sachant qu’il le perdrait, et tout en sachant comment il le perdrait. Sans regret, il s’effondre et s’excuse. Il savait les caméras à l’affût d’un tel coup visible, frontal, et donc par avance condamné à être unanimement condamné, face à l’insulte insidieuse, certes immorale, mais inaudible et dès lors sans conséquences matérielle, de Materazzi.

Comme Antigone, Zidane transgresse la loi des hommes, au vu et su de la postérité. Il transgresse la loi du stade au profit de sa fidélité gratuite, immatérielle, à la dignité morale, invisible, des siens. Antigone transgresse elle aussi les lois de la cité en jetant une poignée de terre sur le cadavre de son frère pourtant interdit de sépulture, elle fait cela pour le seul honneur de son frère, gratuitement, pour sa seule satisfaction intérieure au détriment de toutes les décences et régulations humaines, se condamnant par avance et définitivement.

Elle fait le pari de l’invisible contre le visible. C’est ce sacrifice tragique, irrationnel, qui clôt et constitue le récit mythique d’Antigone. Le héros est forcément incomplet, touché par un sentiment qui l’attendrit soudain, par la colère qui le met hors de lui, mais cette incomplétude le porte au-delà de lui-même. Ce sacrifice immunise son image contre l’affadissement, l’uniformité, la fermeture du sens. La faiblesse héroïque de Zidane fait toute la force d’un récit mythique qui peut maintenant se raconter. L’épopée s’est ouverte après le carton rouge : peut-être parlera-ton de la tête de Zidane comme du Talon d’Achille, dimension fragile et mortelle, partie non-finie et donc infinie de leur corps de gloire.

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Auteur : Rachid Benzine

Enseigne à l’IEP Aix en Provence,  auteur de plusieurs ouvrages dont  "Le Coran expliqué aux jeunes"

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