Y a-t-il une guerre en Irak ?

Médias et politiciens évitent d’utiliser le mot « guerre » concernant le déferlement des troupes angl

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lundi 7 avril 2003

Y a-t-il une guerre en Irak ?

Guerre innommable en Irak

Médias et politiciens évitent d’utiliser le mot « guerre » concernant le déferlement des troupes anglo-américaines et de leurs auxiliaires australiens entre Tigre et Euphrate. « Intervention », « crise », « opération(s) », « conflit », voire « évènements », forment le champ sémantique de ceux qui s’efforcent de forger l’opinion publique. Le mot « guerre », à la connotation négative et terrible est, la plupart du temps, absent de leur vocabulaire. Ainsi, il y a en effet belle lurette que les pays occidentaux ont rayé ce mot de leur langage « démocratiquement correct » : les Ministères de la Guerre ont fait place à ceux de la Défense. Même les militaires sionistes envahissant Gaza s’appellent « Forces de Défense » !!! Par « délicate » dérive des mots, l’attaque est subtilement présentée comme une défense, de surcroît imposée par celui désigné comme « l’ennemi ».

On ne s’étonnera donc guère du maniement fort exceptionnel du terme « guerre » dans l’approche de l’agression de la Maison Blanche contre l’Irak. Pourquoi cette « omission » systématique ? Par delà la complaisance évidente -dans ce cas, complaisance et complicité sont presque synonymes- face à une invasion que rien ne justifie, ni en termes de menaces réelles de la part de l’Irak, -pardon, le « médiatiquement correct » impose de dire « du régime tyrannique irakien » (en confondant allègrement dictature et tyrannie -voir le témoignage de Paul Balta dans un précédent article sur Oumma.com-)-, ni du point de vue de la légalité internationale, ni même au nom d’une compassion soudaine, suspecte et intéressée pour les victimes bien réelles du régime en place qui justifierait le droit d’ingérence chers aux nouveaux adeptes de la politique de la canonnière pour « civiliser » les peuples obscurantistes, intégristes et fanatiques (bref, ceux que, il y soixante ans, d’aucuns désignaient comme des untermenschen) et leur apporter/imposer la démocratie (des cimetières ?), se trouvent être posées plusieurs questions épistémologiques autour de la notion de guerre.

Ce déni de nommer guerre l’agression dont est victime le peuple irakien dans ses composantes ethniques et confessionnelles multiples (pourquoi ne parle-t-on jamais des Turcomans1 ?) ne relève pas de ce que l’on pourrait concevoir comme une pudeur légitime face à l’horreur. C’est, bien au contraire, un acte d’agression en soi, dans le registre sémantique, puisqu’il s’agit de nier la barbarie lorsqu’elle est le fait des forces « civilisées » qui cherchent à dominer le monde ; celles-ci ne tuent pas des civils, c’est bien connu, mais ne peuvent que déplorer les « dommages collatéraux » (qui ont pour réalité des enfants disloqués par des missiles « intelligents »). La technologie du massacre est alors assimilée à de la chirurgie, puisqu’il s’agit bien de « traiter », de « soigner » une déviance, une maladie insupportable, baptisée, selon les lieux, d’intégrisme, de stalinisme, d’islamisme (autant de mots-valises de stigmatisation sans appel et sans interrogation de leurs causes endogènes), celle qui consiste à résister à la « normalité » du système global néo-libéral dominé par les vampires anonymes des grands trusts des Etats-Unis (qu’il ne faut pas confondre avec le peuple américain). Orthopédie mondialisée et peu importe si le patient doit y laisser sa peau…

Pas de guerre donc ; autrefois, du côté des Aurès, on appelait cela pacification et il fallut plus de trente ans pour que les autorités françaises acceptent de lui donner son nom véritable : « guerre d’Algérie ».

Par contre, avez-vous noté que les méga-attentats du 11 septembre à New York et Washington furent aussitôt qualifiés d’actes de guerre  par l’administration de Georges Bush ? Sans jamais nous dire les buts politiques de cette « guerre », aussitôt imputée à l’ancien agent de la CIA Ben Laden, puis à l’Afghanistan, puis à l’Irak, puis…, ce qui ouvre la voie à de nombreuses spéculations2

Cette dissonance quant au choix des mots, cette démarche sélective pour nommer, c’est à dire identifier, est révélatrice et induit quelques questionnements que je voudrais livrer ici.

Car qu’est-ce que la guerre ? Alors que depuis les premiers stratèges dans l’histoire de l’humanité, la guerre a toujours été considérée comme la poursuite de la politique par d’autres moyens, c’est-à-dire par la violence et la coercition, aujourd’hui, la plupart des experts occidentaux en polémologie voudraient nous faire croire que nous sommes entrés dans une ère où les conflits seraient asymétriques, et qui, de ce fait, ne mériteraient pas d’être rangés dans le registre des guerres. Les puissances « démocratiques » ne pourraient être, intrinsèquement, belliqueuses. Seulement des gardiens (suréquipés) de la paix. En conséquence, le respect dû aux combattants adversaires n’aurait plus lieu d’être et les conventions de Genève … éventuellement solubles dans les moiteurs de Guantanamo. L’analyse sur le caractère prétendument novateur des conflits suppose alors l’élaboration de nouveaux paradigmes : s’il n’y a plus guerre, alors les lois de la guerre ne s’imposent-elles plus. Le combattant adverse n’est plus un combattant, mais un « terroriste » : la violence qu’il utilise n’est plus considérée comme un moyen à poursuivre un objectif politique, mais comme une fin en soi.

Pour souscrire à une telle logique, ces spécialistes, ou prétendus tels, clôturent leur approche des faits conflictuels dans le strict domaine militaire. A entendre leurs analyses, les guerres de jadis n’opposaient que des armées entre elles et les pertes civiles étaient très faibles par rapport aux pertes militaires. Le conflit guerrier était donc un rituel en quelque sorte, avec ses lois, ses règles, ses tactiques et l’affrontement de technologie, celle-ci incluant l’organisation et la logistique des troupes. C’était le temps de la « guerre fraîche et joyeuse », où les paysans sous l’uniforme crevaient pour les appétits territoriaux et de pouvoir de leurs seigneurs et rois. La guerre était alors, nous disent-ils, affaire de guerriers, de militaires. Les civils étaient hors jeu. Cela aurait duré jusqu’à la première guerre mondiale où, selon leurs calculs, la proportion de militaires et de civils tués aurait été de 80 à 20 respectivement, voire inférieure. Aujourd’hui, cette proportion serait inversée dans la plupart des conflits. Le temps béni des guerres « propres », menées avec panache, aurait fait place à l’inéluctabilité de guerres « sales », dont il conviendrait d’atténuer les effets sur le moral des belligérants par l’instillation d’un maximum de technologie sophistiquée afin de réduire les « bavures », puis suivies de pansements humanitaires permettant d’écouler les surplus agricoles.

Tel est le credo de nos « experts ». A y regarder de plus près, ce dogme d’une approche « militariste » de la guerre ne tient pas. D’une part, il évacue dans la comptabilité macabre des conflits passés tous les effets indirects sur les populations civiles : famines, épidémies, déstructuration sociale générant des tensions parfois meurtrières… etc. Mais surtout il s’inscrit dans une optique principalement confinée à l’Europe, ou, à tout le moins, aux conflits opposant, entre elles, des autorités constituées, censées représenter leurs populations.

Cette vision, où le peuple ne constitue pas un paramètre méritant intérêt, occulte totalement les guerres que nous pouvons génériquement désigner comme coloniales. Celles-ci n’ont jamais été réductibles à l’affrontement entre des armées. Depuis la conquête des Amériques, ce sont bien les populations civiles qui furent toujours la cible et qui furent détruites par l’expansionnisme européen. Mais qui parle jamais des guerres d’extermination des Amérindiens par les soldats bleus yankees ? Ainsi, l’histoire de la guerre, pour les Etats-Unis, c’est la guerre de Sécession, puis les guerres qui les ont opposés à diverses puissances européennes ou asiatiques (Espagne, Allemagne, Japon). En Europe, les conflits internes au continent figurent seuls dans les livres d’Histoire. La comptabilité des victimes de la guerre nous fournit des données sur les morts, sur « nos » morts, généralement militaires qui sont gravés sur les monuments. Mais jamais sur ceux infligés par les guerres contre les peuples désarmés ! Celles-ci, ces guerres-là, qui ont anéanti des pays entiers, n’existent pas, tout simplement. « Aventures » coloniales. Les dizaines de millions de morts lors de la pénétration occidentale au XIXème siècle de la Chine, oubliés ! Les millions de morts en Afrique noire depuis la traite jusqu’à la mise en coupe réglée du continent, ignorés ! Les dizaines de milliers de Tonkinois « rectifiés » par l’orthopédiste-éducateur Jules Ferry en Asie, gommés !.. Sans parler du génocide des aborigènes d’Australie…. Hors statistiques des experts. Faut-il poursuivre cette effrayante liste de ce qui a constitué tant de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité ?

Ceux qui nous parlent aujourd’hui de guerres asymétriques, qui déplorent hypocritement la mort de civils comme autant de tragédies nécessaires accompagnant une « libération » souhaitable et espérée afin, au mieux, de faire des Arabes des Occidentaux un peu basanés, libres de choisir entre se plier à la loi du marché ou de disparaître, sont-ils devenus amnésiques ? Ou ont-ils une mémoire sélective ?

Guerre asymétrique, proclament-ils, tel est ce que nous livrerait, nous imposerait la « modernité ».

Mais pour qui est-ce une nouveauté ? Pour un Cherokee, un Hottentot, un Annamite,…, bref pour l’immense majorité de l’humanité, l’asymétrie a toujours été la règle. La négation a toujours accompagné l’extermination. Il a fallu que cette logique macabre vienne s’inscrire lors de la seconde guerre mondiale, au sein même de l’Europe humaniste - humanisme à géométrie/géographie circonscrite-, pour qu’enfin ceci cesse d’être moralement acceptable. Et encore. Car si l’on a qualifié de nettoyage ethnique ce qui a frappé les Balkans dans la décennie 90, ce concept est encore récusé avec énergie lorsqu’il s’agit de la Palestine colonisée par le sionisme. Il y a toujours des hommes moins égaux que d’autres…

La traduction médiatique, épouvantable, en est devenue banalisée : peu s’étonnent du traitement qui en est fait : puisqu’il n’y a pas guerre, ni en Palestine, ni en Irak, constatons : un gosse israélien tué devient une tragédie - et c’en est une- à partager universellement au point qu’on se fait un devoir de donner son nom, de filmer longuement la souffrance de ses proches … mais dix gamins palestiniens massacrés, cela n’est qu’une statistique, délivrée en passant, entre deux annonces publicitaires et dans l’anonymat le plus absolu. Des civils irakiens prisonniers et humiliés peuvent être exhibés devant les caméras du globe mais c’est un scandale si quelques originaires du Dakota ou de l’Arkansas, capturés, figurent à la télévision…

Car, s’il n’y a pas guerre, c’est cependant toujours « l’Autre » qui est coupable de la guerre. Celui qui menace la « sécurité ». Mais la sécurité de qui ? (Par exemple, de ceux qui expulsent de leurs villages des paysans de Cisjordanie : ôte-toi de là que je m’y mette !)

Puisque que c’est l’Autre le belliciste, il convient tout d’abord de le déshumaniser : érigé en bête sauvage, en fanatique, rien n’empêche alors de l’anéantir, d’éradiquer sa culture, de lui imposer …un nouveau dogme religieux, baptisé désormais d’un mot-fétiche, la démocratie !!! Produis, consomme et tais-toi (on ne te demandera ton avis par voie des urnes que le jour où tu seras mûr, c’est-à-dire conditionné…). L’appel à la résistance communautaire, à la solidarité sur des bases segmentaires, à la défense de son territoire et de ses valeurs, au « djihad », n’est-elle pas le signe d’une arriération irrémédiable ? La preuve d’une aliénation de la liberté individuelle intolérable ? Claniques, tribaux, familiaux, religieux : ressorts qui relèvent de l’archaïsme… Primitives solidarités à l’époque où l’individu atomisé, « libre », n’aurait le droit/le bonheur d’exister, merveilleuse perspective, qu’en contrepartie de son inféodation et de son intégration totale aux grands mécanismes et diktats du monde des seigneurs de l’économie, seule réalité qui vaille, nouvelle et moderne « solidarité », pyramidale celle-là. Alors, pour être « moderne », « in » (sinon tu es « out » !), fais confiance à Enron, ou à ses semblables, plutôt qu’à ton clan…

Conflit asymétrique ?

Ces Irakiens qui osent ( !) se battre sans être payés, en habits civils ? Faire des embuscades au lieu d’attendre dans un alignement impeccable sur une ligne de front de servir de cibles afin que puisse être vérifiée, sur le terrain, l’excellente qualité des produits high tech sophistiqués issus des industries de pointe de l’armement ? Des sauvages, qui n’ont rien compris à la loi du marché, car enfin, cette « expérimentation » ouvre de vastes perspectives à l’économie : on pourra embaucher dans les arsenaux et les usines… Finie la récession ! « Embarguisés » depuis douze ans, désarmés avant l’attaque, ceux qui résistent, ne sont pas des gens « normaux »… Des suicidaires. Pas des soldats. Savez-vous ce qu’est un soldat, pour nos « experts » ? : regardez les « marines » : eux, ce sont des « pros », qui font leur « job », et qui, bon gré mal gré, sont consciencieux dans leur « business ». Contre des soldes et des primes en dollars, tout de même…

Y a-t-il une guerre en Irak ?! Une « pacification », une « libération », disent-ils… A la limite, pour les plus alignés sur Washington, cette « intervention » n’est qu’un épisode dans la guerre contre le « terrorisme ». Sans qu’on sache toutefois ce que recouvre ces deux derniers mots. Sauf si « mettre de l’ordre » au Moyen-Orient, leur ordre, bien sûr, n’était qu’une étape pour mettre à la botte de l’Empire le monde entier…

Si la guerre n’est pas le moyen de terreur pour arriver à ses fins politiques, alors les mots ne veulent plus rien dire. Et ce qui se passe entre Tigre et Euphrate doit être nommé par son nom exact : une guerre coloniale. Et toute guerre coloniale génère une guerre du peuple. Mais nos experts ont oublié Giap et, rassurés par l’effondrement de « l’Empire du Mal », source de tous les maux, ils en ont oublié les leçons de l’Histoire3. Et sur les maux, comment mettre des mots, puisque le monde irait si bien sans une poignée de « terroristes »…

Aussi, de plus en plus nombreux sont ceux qui comprennent que cette guerre coloniale n’est qu’un des aspects des nombreux actes de guerre, d’une guerre sournoise sans visibilité mais non sans victimes menée contre les peuples : oui, établir aux quatre coins de la planète des bases militaires, refuser le Protocole de Kyoto, s’opposer à l’interdiction des mines anti-personnel, imposer les OGM, combattre l’existence d’un Tribunal Pénal International, …etc, constituent autant d’actes de guerre.

Lorsque nos « experts » auront enfin compris ce que signifie les mots « résistance » et « guerre du peuple » entre Golfe et Méditerranée, seront-ils capables de réviser leurs concepts de polémologie… en y intégrant le seul facteur décisif : le peuple4 ?

 

Seul le gouvernement d’Ankara a cherché, vainement, à les instrumentaliser.

2 Au point que certains, dans cette même logique, peuvent se demander si l’incendie du Reichstag n’était pas un acte de guerre contre la République de Weimar : on connaît la suite.

3 Notons qu’aux Etats-Unis, le Vietnam n’a pas été oublié par le peuple américain : la plupart des vétérans sont hostiles à la guerre en Irak.

4 Au lieu et place de cette vision orientaliste qui ne veut connaître que chiites, sunnites, kurdes… voire Tikritis.

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Auteur : Michel Gilquin

Sociologue, auteur de « Les Musulmans de Thaïlande » Editions IRASEC /L'Harmattan, Paris/Bangkok 2002 (Cliquez ici pour vous procurer ce livre).

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