Voyages aux sources du Saint Coran (partie 3/4)

Cet entretien avec l’éminent Professeur François Déroche constitue la troisième partie de l’étude

mercredi 1 décembre 2004

Voyages aux sources du Saint Coran (partie 3/4)

 

Cet entretien avec l’éminent Professeur François Déroche constitue la troisième partie de l’étude du Dr Abadllah intitulée « Voyages aux sources du Saint Coran ». François Déroche est directeur d’études d’histoire et codicologie du livre manuscrit arabe à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes.

Vous êtes le titulaire de la chaire de paléographie et de codicologie à l’université de La Sorbonne (Paris) pouvez-vous brièvement présenter à nos lecteurs votre spécialité, tellement savante que les termes qui la désignent ne sont même pas dans mon dictionnaire "Petit Larousse" ?

D’abord je suis plus exactement dans les bâtiments de la Sorbonne, mais au sein de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (E.P.H.E.) ; il s’agit d’une institution dont les origines remontent au second empire et qui a toujours manifesté son orientation dans le domaine des sciences un petit peu pointues que sont notamment les sciences auxiliaires de l’histoire.

La paléographie est une spécialité française, si j’ose dire, dont le nom a été inventé au XVIIIe siècle par Bernard de Montfaucon et il existe une longue tradition de cette discipline à l’E.P.H.E.. La paléographie c’est l’étude et la connaissance des écritures anciennes. La capacité de déchiffrer des textes écrits dans des écritures qui n’ont plus cours de nos jours.

La codicologie en revanche est une discipline plus récente. Elle a été "inventée" dans les années soixante. Elle pourrait être définie comme une archéologie du codex (le codex étant le livre tel que nous le pratiquons encore de nos jours, c’est-à-dire un volume avec des pages que l’on tourne et non pas un rouleau tel qu’on les utilise parfois ou un livre en éventail ou tout autre type de support de l’écrit).

Ainsi, la datation des codex anciens se fait surtout sur l’analyse du style d’écriture. Que donnent les procédés physiques de datation dont le plus connu utilise le carbone quatorze ?

Effectivement l’écriture est un très bon critère pour dater les manuscrits, mais pour arriver à cela, il faut commencer par mettre au point un système qui repose sur l’existence de manuscrits datés. Chose qui n’est pas toujours possible. Il y a des périodes de la tradition manuscrite pour lesquelles nous ne disposons plus de témoins datés. Dans ces cas-là, on est obligé de travailler d’après des appréciations qui sont parfois personnelles.

Nous avons la chance d’avoir des manuscrits datés pour le monde musulman à partir du troisième siècle de l’hégire, neuvième siècle de notre ère : il s’agit alors de manuscrits pourvus d’une note plus ou moins proche chronologiquement de la date de fabrication du manuscrit, ce qui permet la datation. Il faut mettre de côté, pour le moment, tous les manuscrits qui sont signés d’un des grands personnages du début de l’islam, dans la mesure où leur statut est un petit peu à part et l’historien a quelque réticence, fondée sur des éléments précis, à admettre spontanément leur valeur de témoignage historique.

Le carbone quatorze est effectivement une ressource, qui maintenant devient d’autant plus intéressante pour le manuscrit ancien copié sur du parchemin, que les échantillons dont on a besoin ont considérablement diminué de taille. Il y a de ça une trentaine ou une quarantaine d’année, il fallait une demi-page de parchemin pour obtenir une datation, actuellement, un centimètre carré permet d’obtenir le même résultat. Il devient beaucoup plus facile d’y recourir car on peut convaincre un conservateur de sacrifier un tout petit morceau de marge, sans que le manuscrit en souffre énormément.

La précision de la datation au carbone quatorze sur ces manuscrits, c’est de l’ordre de l’année, de la décennie, du siècle, des cinq siècles ?

La précision du carbone quatorze est variable, en fait on vous donne une fourchette avec des pourcentages de probabilité, exprimés en écart-type. L’éventail le plus mince représente une trentaine d’années en entre les deux extrémités de la fourchette, avec une probabilité de cinquante à soixante pour cent ; puis on va arriver à des datations beaucoup plus imprécises, pour lesquelles on peut avoir trois siècles d’écart type ! Dans la présentation des résultats, des laboratoires peuvent placer en évidence une date précise, mais il ne faut pas se hâter de conclure que la méthode permet de déterminer l’année exacte de production du manuscrit.

On a comme ça des Corans sur lesquels des datations ont été faites et pour lesquelles, par exemple, les physiciens proposent pour une extrémité de la fourchette la plus large une date de 550 de l’ère chrétienne, ce qui, bien sûr, est totalement impossible ! Mais il faut savoir que la manipulation des dates du carbone quatorze est également un petit peu difficile pour le proche orient dans la mesure où les corrélations avec la dendrochronologie, c’est à dire la datation avec les cercles de l’aubier du bois n’ont pas été toutes réalisées.

Les premières datations réalisées avec le carbone quatorze et que je vois arriver, me paraissent un peu trop vielles, d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années, par rapport à mes propres estimations. C’est le cas, par exemple, pour le Coran de Sanaa (Inv. 20-33.1) que les Allemands avaient fait dater : eux-mêmes reconnaissent qu’il est probablement un peu plus tardif que la première fourchette donnée par le carbone quatorze. Et puis, bien sûr, il y a d’autres types d’analyses qui sont possibles, on peut penser à la palynologie, qui peut donner des résultats.

La palynologie, excusez-moi, je ne vais pas trouver ce terme dans mon Petit Larousse...

La palynologie consiste à relever sur un document les pollens qui ont été capturés en surface, ou en profondeur. S’il s’agit de papier, par exemple, le pollen peut être tombé dans la pâte et à ce moment-là, il peut fournir un moyen de localisation. Si l’on trouve, par exemple, du pollen d’un palmier, on saura qu’il vient plutôt d’une région où ce palmier pousse, en revanche, si l’on trouve des arbres qui sont plus septentrionaux, on s’acheminera vers une autre région. Et puis on peut éventuellement le corréler avec des phénomènes climatologiques et aboutir à une datation de cette manière.

On rattache en général le style coufique ancien à la ville de Couffa. En dehors de l’étymologie du terme qui désigne ce style, y a-t-il des éléments matériels faisant penser que ce style est forcément postérieur à la création de cette ville ? Ne peut-on pas imaginer que les scribes Couffa se soient appropriés un style qui leur était antérieur ?

Je suis, depuis longtemps, très réticent face à cette terminologie dans la mesure où elle a longtemps vécu. Le coufique est connu par les auteurs arabes et dans les différents dictionnaires depuis une date assez ancienne et jusqu’à une date assez récente. On rencontre cette définition qui fait du coufique la plus ancienne écriture du monde musulman. Ce qui est, du point de vue de l’historien, une aberration puisque de toute façon, la ville de Couffa n’existait pas au début de l’islam, mais a été fondée en 17/638. Donc, cette explication n’est pas très saine.

Ensuite, il est d’un côté absolument certain, grâce aux sources textuelles, qu’il y a eu un style coufique. Le seul problème, c’est que nous n’avons aucun manuscrit où le copiste ait jugé bon de dire : "et moi, untel, j’ai écrit ceci dans le style de Couffa". Si tel était le cas, on pourrait dire : ça, c’est du coufique ! Mais malheureusement, nous n’avons pas ça. Donc je suis réticent face à cette terminologie, d’autant qu’elle sert un peu de fourre-tout : je me suis déjà livré à ce divertissement qui consiste à passer une série de diapositives avec les différents styles qu’on qualifie traditionnellement de coufique, les spectateurs se rendent très vite compte qu’il y a tout et n’importe quoi.

Vous êtes l’auteur de très nombreux ouvrages et conférences, en particulier sur les manuscrits coraniques de type Higazi, et sur les Corans des premiers siècles de l’hégire. Pouvez-vous nous faire une brève description des Corans les plus anciens connus à ce jour ? Comment sont-ils parvenus jusqu’à nous ? N’y a-t-il pas, de la part des chercheurs liés aux différentes collections, une tendance à prétendre que leur Coran est plus ancien que celui du voisin ?

Les Corans les plus anciens sont de format vertical, c’est-à-dire qu’ils se présentent comme les livres que nous connaissons, comme le livre moderne arabe. Ils sont copiés sur parchemin ; nous avons quelques fragments copiés sur du papyrus, mais on ne sait pas s’il s’agissait de copies partielles, en particulier à vocation d’amulettes, où s’il y avait de véritables manuscrits copiés sur du papyrus. Il est possible que l’on ait pensé qu’il était un peu trop fragile pour servir de support au Coran. On va le laisser pour le moment.

Les manuscrits sont de format vertical, l’écriture est d’un type extrêmement particulier qui est penchée du côté droit de la main, assez élancée, assez fine. Elle a surtout une particularité orthographique : les longues de l’arabe classique, l’exemple traditionnel, le A long de « qaala » (il a dit), ne sont pas indiqués et l’on écrit qof, lam, pratiquement comme si on écrivait « qoul », c’est à dire l’impératif de ce même verbe (dis).

Outre cette spécificité, il en existe une deuxième qui est le caractère extrêmement mobile de l’écriture : les scribes n’ont pas de référence claire en matière de calligraphie, il n’y a sans doute pas d’école où l’on apprend à calligraphier, chacun écrit à sa façon. On connaît plusieurs manuscrits qui ont été copiés par deux copistes, qui ont grosso-modo la même orthographe, qui écrivent en inclinant les lettres vers le côté droit de la main : l’on reconnaît très bien le travail de A du travail de B sans risque de confusion. Alors qu’ultérieurement, tout l’effort de l’enseignement de la calligraphie visera à gommer toute différence, de manière à ce qu’on ne reconnaisse plus l’individu derrière une écriture donnée.

Les collections nous sont parvenues du fait de la piété des musulmans vis-à-vis de la chose écrite. Nous avons des traités qui montrent que le monde musulman médiéval, et jusqu’à une époque assez récente, avait pour l’écrit une révérence qui n’était pas très éloignée de celle que l’on constate dans les milieux juifs. En particulier la notion de « guéniza » (sans le nom) semble avoir été connue des musulmans.

Des traités de droit hannafite en particulier montrent bien qu’il était recommandé de recueillir les écrits anciens pour les mettre dans un endroit à l’abri ou les détruire par le feu de manière à éviter qu’ils ne soient souillés. Des fatwas médiévales examinent également tous les problèmes que peuvent poser les papiers qui traîneraient et sur lesquels on risquerait de marcher, alors que dessus se trouvent par exemple le nom de Dieu ou le nom du prophète.

Donc cela a réellement été un sujet de préoccupations et l’on a vu apparaître dans différents points du monde musulman des sortes de dépôts à vieux manuscrits. On en connaît un à Sanaa, bien médiatisé récemment, on en connaît un à Foustat (le vieux Caire), on en connaît un autre à Kairouan et un dernier à Damas ; enfin, il n’est pas impossible qu’à Machhad, on ait une structure de ce type. Il y a donc une habitude qui est très diffusée et qui est assez œcuménique puisque dans le fond de Damas, que je connais le mieux, il y a également de l’hébreu, du latin, du syriaque, de l’arménien, bref, toute sorte de document écrit que, par précaution pour ne pas courir de risque, les gens mettaient de côté.

Bien sûr, entendons nous bien, ce n’était pas systématique : il y avait ceux qui avaient très fortement conscience de cela et ceux qui ne le faisaient pas. Une petite anecdote pour conclure, à l’époque où je commençais à enseigner ces choses-là, une de mes étudiantes, une algérienne m’avait dit : "mais Monsieur, en Algérie, on fait la même chose, on n’utilisera pas le journal en arabe pour envelopper les légumes alors qu’on le fera avec celui qui est en caractères français..." Cette attitude est donc encore vivante de nos jours ; je ne sais pas si elle se perpétue mais, en tout cas, il y a encore quelques années c’était bien le cas.

Je n’ai pas répondu à la question concernant « l’esprit de clocher » des conservateurs, ou « de bibliothèque », mais il existe, c’est certain ! On cherche à avoir le plus et le mieux.

L’état de conservation des manuscrits de style Higazi est étonnant, ils sont souvent parfaitement lisibles. On peut supposer qu’aucun livre de papier ne se serait conservé de cette manière durant quatorze siècles, ont-ils bénéficié de restauration ? Quelles techniques ont alors été utilisées ? Leur conservation nécessite-t-elle des conditions particulières ?

Le parchemin est un matériau qui est résistant, il traverse les âges. Un ennemi c’est bien sûr le feu ; le parchemin ne brûle pas très bien, mais dès qu’il y a un incendie, ça brûle. L’humidité, en revanche, est beaucoup plus ennuyeuse. L’expérience de Sanaa montre qu’un restaurateur moderne peut réussir à retourner une situation qui a l’air désespérée : Ursula Dreibholtz qui travaillait sur cette collection a mis au point des techniques qui permettent de redonner leur jeunesse à des fragments qui étaient complètement recroquevillés sur eux-mêmes à la suite de longues séries d’écarts d’humidité importante comme on en a au Yémen où il pleut et après ça il fait très sec.

Ces manuscrits sur parchemin se conservent donc bien, l’encre peut avoir tendance à s’effacer. Tout dépend de la recette utilisée. À l’époque on utilise plutôt des encres avec un mélange de tanin avec un sel minéral, qui s’accroche relativement bien au parchemin, mais pas totalement. Dans certains cas, l’écriture a pâli, et dans le cas du fragment de la Bibliothèque Nationale Arabe 328 a, on remarque que des gens, un ou deux siècles après, ont repassé certains mots pour les rendre plus lisibles. Donc il y a une possibilité d’effacement. L’état de conservation est extrêmement variable, mais je dirais, à tout prendre, en ce début de troisième millénaire, la santé de ces fragments est meilleure qu’il y a de ça un siècle.

Ces manuscrits sont désormais à l’abri dans des colletions. À la BNF, les efforts de restauration ont surtout visé à nettoyer le parchemin, à le mettre à plat ; la collection Asselin de Cherville qui constitue le gros du fond de corans anciens de la BNF, a été reliée au XIXe siècle sans que les restaurateurs modifient sensiblement leur état. Plus récemment, à Sanaa et à Kairouan, le nettoyage et la remise à plat ont représenté l’essentiel d’une intervention très respectueuse du matériel. Il faut cependant noter qu’un nombre important de copies du Coran de cette période ont disparu au cours des âges : j’en veux pour exemple, toujours dans la collection de Paris, des petits bouts de parchemins conservés sous les cotes Arabe 7191 à 7203.

Propos recueillis par le Dr Abdallah

 

 

A suivre...

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