Vous voulez faire du lobbying musulman ? Chiche…

Différentes voix musulmanes s’élèvent depuis quelques années afin que Marianne revoie sa copie au sujet

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mardi 8 mai 2007

L’idée sous-jacente au « pour qui voter ? » exprimée par de nombreux musulmans est celle de la nécessité de constituer un « lobby » afin de défendre les intérêts communautaires. Pas mal, encore faut-il se mettre d’accord sur ce qu’on entend par là. Le terme de lobby désigne de façon générale toute action d’influence pour peser sur des décisions publiques.

En France, il est connoté de façon plutôt péjorative, bien qu’il existe clairement en son sein des groupes d’intérêts formés par des acteurs économiques, politiques, sociaux, religieux, etc. Cela est donc une réalité bien française, elle possède un sens et, de surcroît, n’est absolument pas illégale. Faire du « lobbying musulman », pourquoi pas ? A condition d’être réaliste, et de commencer par le commencement. Etudier par exemple les capacités et surtout le sens des mobilisations des « musulmans ».

Sachant également qu’il convient d’interpréter le terme de musulman dans son acception la plus large et sans discrimination intra-islamique, à savoir toute personne qui se revendique de l’islam, indépendamment de son degré d’attachement à la pratique cultuelle.

Mais avant d’entrer plus en détails dans l’argumentation, trois remarques s’imposent. La première : promis, je ne ferai dans mon texte aucune critique frontale d’organisation musulmane ni de quelque prédicateur que ce soit. Mais il est fatiguant de voir certains lecteurs ne retenir d’une contribution de plusieurs pages que le petit paragraphe où ils pensent s’être reconnus.

D’autres vont juger la pertinence de votre article sur votre (in)capacité à porter des critiques à leur encontre. En résumé, si vous mentionnez une divergence de point de vue, vous êtes un semeur de fitna ou un rebelle que l’on menace de censure ou d’excommunication. On pourra toujours ensuite se faire les chantres de l’appel aux musulmans à accepter la divergence d’opinions et le débat interne…

Cela m’amène immédiatement à une seconde remarque, sur l’attitude contradictoire des « diffuseurs de discours » sur l’islam et des responsables d’organisations musulmanes qui veulent émerger sur la scène politique. D’un côté, ils appellent les musulmans à s’investir dans l’action, à se joindre à eux et à ne pas hésiter à faire des critiques constructives, et dans le même temps ils jettent leur courroux sur leurs coreligionnaires qui manifestent des désaccords sur le discours, les stratégies ou les actions. Il faudrait donc savoir ce que veulent in fine les gérants de la demeure « islam de France ».

Dans le droit fil et pour faire vite, une troisième remarque, sous forme de postulat : le « contributeur au débat », qu’il soit expert, intellectuel ou représentant d’une entité quelconque n’est pas un gourou, ni un rebelle invétéré, ni un opposant systématique à je ne sais quelle mouvance ou autre sensibilité de l’islam de France. Son rôle consiste avant tout à donner des outils permettant de faire surgir et de promouvoir des réflexions et des mobilisations collectives.

Tout un programme dont le fondement repose sur le fait qu’aucun individu – aucune organisation d’ailleurs -, quelle que soit sa dimension intellectuelle, son degré d’expertise ou ses années de militantisme, n’est en mesure d’apporter à lui seul des orientations ou des solutions exhaustives aux problèmes qu’affrontent les musulmans, car le monde contemporain est bien trop complexe. Il appelle des réflexions et des actions concertées, issues de collectifs ayant une expérience concrète des réalités – depuis le local jusqu’à l’international - dans lesquelles ils évoluent.

C’est en mettant en cohésion l’ensemble des acteurs ayant ces différentes expériences que l’on pourra aboutir à des évolutions concrètes dans les rapports entre les musulmans et la société. Bien malin celui qui sera en mesure de faire prendre la mayonnaise, mais c’est là justement où l’on doit respecter les personnes qui essaient d’apporter des contributions et des éléments de réflexion, de même que l’on doit respecter le débat critique en interne.

Et bien, celles et ceux qui sont prêts à jouer le jeu et à mouiller la chemise, peuvent cogiter quelques pistes afin de constituer cette fameuse dynamique musulmane de France et, pourquoi pas, ces lobbies tant revendiqués. Dans la présente contribution, j’expose l’idée qu’il est maintenant possible de dresser des ponts entre les organisations musulmanes – cultuelles et culturelles – les acteurs économiques et les intellectuels musulmans, afin de rendre les mobilisations sur le terrain plus efficaces.

Pour cela, il est nécessaire de ne pas se « mélanger les pinceaux ». Il y a, d’un côté, l’action pour la reconnaissance de l’identité religieuse et la visibilité cultuelle. D’un autre côté, il y a les démarches de lobbying consistant à investir des structures politiques, économiques ou encore intellectuelles pour y exercer, de l’intérieur, des actions d’influence. Les enjeux ne se recouvrent pas totalement, ce qui ne doit pas empêcher de faire émerger des « espaces » de collaboration intra-communautaire ni de définir des enjeux communs. Encore faut-il apprendre à communiquer, prendre le temps de se parler, et être capable de puiser dans les expériences des autres acteurs musulmans.

Partant de là, je voudrais tout de même pointer la responsabilité des organisations musulmanes, qui tiennent une place de première importance dans l’affirmation de l’identité confessionnelle, et qui doivent être respectées pour cela. Celles-ci agissent cependant comme si l’action de lobbying devait se concentrer exclusivement sur la revendication religieuse, et absorber les énergies et les capacités des musulmans, tout en écartant – de façon consciente ou inconsciente - les potentiels qui s’offrent à elles.

De plus, par un discours centré sur l’identité cultuelle et la norme religieuse, elles freinent les ambitions et/ou les possibilités des acteurs musulmans à fort potentiel, lesquels s’interrogent de façon anormale sur la pertinence de leur contribution « non religieuse » au service des musulmans. Il convient donc de réfléchir à la façon dont ces organisations et les autres types d’acteurs musulmans peuvent se rencontrer et trouver des modalités de collaboration.

Voici donc quelques éléments de réflexion :

1 . Pour mobiliser efficacement, il faut passer de la protestation stérile à l’action réfléchie

Différentes voix musulmanes s’élèvent depuis quelques années afin que Marianne revoie sa copie au sujet de l’acceptation de sa composante musulmane. Cela est on ne peut plus légitime, à condition que la protestation ne devienne pas une fin en soi. Aussi, force est de constater qu’une part de musulmans sont prisonniers d’une rhétorique empêchant toute mobilisation réfléchie, entretenant le discours victimaire et l’approche purement affective de leur condition.

J’irai même franchement plus loin, cela entretient un immobilisme chez les hitistes (1) traditionalistes et les hitistes radicaux. Le hitiste traditionaliste vous passe en revue la situation de l’islam et des musulmans pour aboutir à la conclusion suivante « ahh ouddi, ach ghad dir, hadha houwal maktoub dialna » (Ben quoi, que veux-tu faire, alors que c’est notre destin ?).

Le hitiste radical, lui, tire à vue sur tout ce qui bouge dans le sens d’un dialogue avec les personnes ou entités ne respectant pas ce qu’il qualifie tantôt de « nos valeurs » ou de « nos principes », tantôt de « notre culture » ou de « nos choix ». Ces deux attitudes ont prouvé leurs limites, et appellent une réflexion sur les stratégies à mener dans le rapport à l’environnement. Cela se fera de manière beaucoup plus efficace en s’appuyant sur les expériences de musulmans lucides et posés, ayant réussi à développer des réseaux de relations et de partenariats au plan local comme à l’échelle nationale, dans les différents champs de la société. Par cette démarche, nous serons alors déjà un peu plus dans un véritable échange d’expériences et de bonnes pratiques, voire dans un début de transfert de compétences entre musulmans.

2. Pour constituer un lobby, il faut cesser de vivre dans l’utopie communautaire et se donner les moyens concrets de pénétrer la société

Cesser de rêver et partir de la réalité : il n’existe en France aucun groupe religieux, philosophique ou idéologique ayant la capacité d’unifier les comportements de ses membres. Et il en est de même chez les musulmans : aucune organisation confessionnelle et aucun leader ne seront en capacité de susciter des mouvements de masse, c’est de l’utopie à l’état pur. Nonobstant cette réalité, combien de diffuseurs de discours musulmans déploient une critique acerbe et simpliste des supposés lobbies juif, franc-maçon, catholique, etc, comme si les ficelles de la société étaient tirées par un petit groupe de personnes qui en orientent le devenir.

En réponse, ils développent un discours « oummatiste » qui consiste essentiellement à culpabiliser les musulmans qui n’adhèrent pas à leur lecture de l’islam. Alors, très brièvement, qu’en est-il de ces lobbies. Les juifs ? Cela fait belle lurette que les juifs de France ont cessé de former une entité homogène au plan religieux comme au plan politique. Les francs-maçons ? La dizaine d’obédiences maçonniques présentes en France sont toujours divisées sur la nécessité d’agir ou non dans le « monde profane ».

Tous ces groupes sont en fait extrêmement hétérogènes. Par contre, ils ont réussi une chose qui fait cruellement défaut aujourd’hui aux musulmans, ils ont appris à se parler entre eux et à s’unir pour faire valoir des intérêts communs, de même qu’ils savent tirer profit de leurs membres présents dans les sphères politique, économique, médiatique et intellectuelle.

C’est ce qu’on appelle du lobbying concret et réaliste. Ah, mais à propos, j’allais oublier les homosexuels ! Ces derniers se sont organisés sur une longue période, mais cela ne les a pas unifiés pour autant. Par contre, objectivement parlant, aujourd’hui les homosexuels sont les plus proches des musulmans en terme de combat pour l’accès aux droits, car les formes de discrimination que les deux groupes subissent sont tout à fait similaires.

Là, ça devient plus compliqué pour les musulmans, surtout lorsque des militants pour la non-discrimination à l’encontre des homosexuels leurs proposent, dans un souci d’efficacité, de collaborer pour lutter conjointement contre les deux formes de discrimination. En réponse, des musulmans se plaignant de l’islamophobie rampante dans la société se découvrent subitement homophobes radicaux.

C’est là quand même où des diffuseurs de discours et des responsables d’organisations musulmanes tiennent une part de responsabilité. Notamment lorsque, pour eux, l’interaction avec l’environnement doit respecter un « cahier des charges » islamique complètement décalé par rapport à la réalité, dans ce sens où il place des interdits qui ne sont pas réalistes au regard de la situation des musulmans. Et c’est là où l’on est en droit de questionner la pertinence de discours sur la société fondés uniquement sur une argumentation religieuse.

Ces discours pourraient justement s’appuyer sur des analyses, des expertises, des études de terrain ou des propositions pertinentes élaborées en lien avec des experts et des professionnels musulmans. Mais non, leur légitimité est fondée essentiellement sur La vérité révélée, laquelle n’est bien souvent qu’une lecture idéologique ou ethnocentrique des textes de l’islam. Directement ou indirectement, cette attitude conditionne la réflexion et les démarches d’action des acteurs non religieux puisqu’elle les oblige à se définir par rapport à des lectures de l’islam relativement coercitives au plan de la norme et de la marge de manœuvre du musulman dans sa relation à la société.

3. Pour être efficace, le temps est venu de mettre en cohésion les trois sphères de mobilisation existantes chez les musulmans

Dans la logique de ce qui précède, il faut maintenant analyser quelles sont les capacités concrètes de mobilisation, chez les musulmans, et pour quoi faire. Au niveau des capacités, à mon sens, trois éléments nécessaires à des mobilisations coordonnées sont maintenant présents, ce sont (1) l’existence d’un référentiel d’appartenance, (2) la capacité économique et (3) la dimension intellectuelle.

Le référentiel d’appartenance renvoie bien entendu à l’islam, mais il ne se cantonne pas à sa dimension cultuelle ou à un degré d’orthopraxie. C’est un vecteur d’identification, très faiblement voire pas du tout idéologisé, qui se traduit par une pluralité de modes d’appartenance à l’islam, au-delà d’un simple attachement à la pratique religieuse. La capacité économique est clairement visible, aussi bien dans la dimension des projets des lieux de culte que dans l’évolution globale des musulmans au plan socioprofessionnel. Quant au volet intellectuel, il se concrétise par la présence de nombreux musulmans en second et troisième cycle universitaire, mais également dans des sphères professionnelles très étendues.

Dans le panel des actions potentielles, chaque sphère doit trouver sa place et être reconnue en tant que telle. De même, elle doit pouvoir interagir, au moins partiellement, avec les deux autres. Reste à savoir, maintenant, pourquoi ces trois sphères peinent à faire émerger des mobilisations coordonnées et efficaces.

J’y vois pour ma part deux raisons. La première est qu’elles ne se rencontrent quasiment pas, faute de lieu qui pourrait les rassembler. La seconde réside dans le fait que les actions « musulmanes » sont pensées essentiellement en termes religieux, comme si le terme musulman était un label réservé à certains types d’acteurs ou d’organisations estampillées du tampon « islamiquement correct ».

En conséquence, il y a énormément d’acteurs musulmans à forts potentiels, qui sont persuadés de ne pas être productifs « pour la communauté » ou qui, refusant d’être enfermés dans une identité religieuse exclusive, ou dans une idéologie fermée, sont mis en marge des sphères associatives qu’ils pourraient faire monter en compétence.

A l’opposé, différents types de regroupements de professionnels musulmans commencent à voir le jour, depuis les chercheurs en sciences humaines jusqu’aux professionnels de la finance et du droit. Pourtant, ces initiatives sont le plus souvent ignorées ou rejetées à la périphérie par les organisations musulmanes, sous prétexte qu’elles n’apportent pas de poids à une revendication religieuse directe, ou bien que leurs membres ne sont pas adhérents aux sensibilités islamiques de ces organisations.

L’argument posé est, encore une fois, contradictoire puisqu’on demande aux musulmans de contribuer, par leurs compétences, à l’essor de « la communauté » alors que, dans le même temps, on juge la possibilité d’intégrer un musulman dans une association non pas sur sa compétence mais uniquement sur sa pratique religieuse et sa proximité idéologique. D’où les expressions du style « Celui là, il n’est pas trop fiable parce que ce n’est pas un « frère » (idem pour la « sœur ») ». De ce fait, on rencontre de plus en plus de groupements de professionnels musulmans qui considèrent ces organisations en total déphasage avec la réalité, ce qui ne contribue pas à renforcer l’interaction entre les différents acteurs se revendiquant de l’islam.

Pour dépasser cette situation, il faut partir de la conviction qu’il existe un avenir pour le monde associatif musulman, lequel doit prendre conscience de l’exigence de rigueur et de performance dans l’affirmation d’une identité musulmane forte, notamment par la gestion efficace des potentiels intra-communautaires. Ces associations devraient massivement intégrer ces potentiels, dans leurs sphères dirigeantes ou pour l’expertise et la conduite de leurs projets, sous peine d’être disqualifiées à cause des lacunes très visibles de leurs projets, tant au plan du management qu’à celui de la connaissance du droit ou même de la capacité d’élocution et de médiatisation de leurs projets.

D’un autre côté, les professionnels musulmans possédant une spécialité devraient faire émerger et/ou rendre plus visible des groupements d’experts et développer des réseaux d’échanges en interne, en précisant clairement les enjeux dans lesquels ils se situent, et en mettant à disposition de leurs coreligionnaires leurs capacités de formation et d’expertise.

4. Pour être efficace, il faut que les musulmans développent leur capacité à œuvrer pour des intérêts communs

Un vœu pieux : faire en sorte que les musulmans se parlent, qu’ils soient capables de faire converger leurs intérêts, tout en respectant leurs identités et leurs différences. Actuellement, les conditions objectives sont réunies, mais les mentalités sont elles prêtes ? Elles le seront si chaque musulman accepte que son (sa) coreligionnaire puisse construire différemment son rapport au référentiel islam, si chacun reconnaît la spécificité et les potentialités des autres musulmans, sans jugements de valeurs sur son rapport à la religion.

Elles le seront si les diffuseurs de discours sur l’islam cessent de donner la prééminence à un référentiel d’appartenance centré sur un degré de conformisme à leur lecture de l’islam. Elles le seront si l’on accepte qu’il puisse y avoir, à côté de discours revendicatifs sur la reconnaissance de la visibilité de l’identité religieuse musulmane, d’autres dynamiques de musulmans basées sur des centres d’intérêts dépassant largement le culte.

Ces dynamiques peuvent même entrer en contradiction avec un principe « dérivé » de l’islam (c’est-à-dire ne relevant pas des fondements) au profit d’un intérêt général beaucoup plus important pour la condition des musulmans et/ou pour la cohésion de la société. Elles le seront, enfin, si l’on cesse de dire au musulman « bouge toi pour ta communauté ! » et dans le même temps on le renvoie à des problématiques globales qui le dépassent totalement et qui appellent des mobilisations à l’échelle étatique.

Reste à savoir maintenant quel(s) intérêt(s) précisément les musulmans auraient à s’organiser en groupes d’influence, et comment. Sur le pourquoi, je pense qu’il n’est pas si facile de formaliser quels peuvent être justement les intérêts communs à des groupes ou à des lobbies musulmans. Mais on peut apporter au moins deux éléments de réponse : on se bouge pour obtenir des droits, au plan de l’acceptation de l’identité islamique et de la visibilité de l’islam en France.

On agit également pour faire reconnaître l’existence sociale des musulmans, à travers leur contribution à la cohésion de la société et en affirmant leur poids dans les divers champs politique, économique, etc. Cela commence à être expérimenté au niveau européen par des organisations musulmanes qui font du lobbying auprès de l’Union Européenne, ainsi que dans les domaines politique et économique nationaux. Mais je me concentrerai ici sur le local, car il correspond plus à la réalité de la majorité des musulmans. D’ailleurs, c’est à partir du local qu’on peut plus facilement donner des pistes de réflexion sur le « comment ».

Ce comment peut consister tout d’abord dans la création de groupes rassemblant des acteurs capables de travailler ensemble pour un intérêt commun, qu’ils doivent définir ensemble au-delà de leurs différences. Et ce n’est pas une lapalissade ni une réponse de Normand que de dire cela. Petite illustration : quand, dans une ville, les responsables des mosquées abreuvent leurs coreligionnaires de fraternité et, dans le même temps, se « tirent dans les pattes » pour obtenir un avantage substantiel en terme de leadership local, tout en inféodant des collaborateurs non pas sur la base de leurs compétences mais sur des systèmes d’adoubement ethniques ou idéologiques, comment peuvent-ils être crédibles auprès de leurs interlocuteurs ?

Le comment peut également consister dans le recensement local des compétences musulmanes et non musulmanes prêtes à collaborer avec les acteurs musulmans. Je vise par là l’élaboration d’une véritable banque de curriculum vitae, qui peut être constituée par des étudiants, des musulmans insérés professionnellement, etc. Elle serait mise à disposition, sous conditions, aux acteurs musulmans locaux. Mais sa vocation première serait de mettre sur pied des réseaux de réflexion et d’échanges sur des thématiques définies par les groupes locaux, en fonction des réalités dans lesquelles ils se trouvent.

Troisièmement, le comment peut se traduire par la constitution d’une banque d’expérience dans les domaines touchant l’islam dans un sens large, afin de ne plus perdre de temps à refaire ce qui à déjà été fait. Rassembler ce qui est épars, en termes de dossiers de mosquées, de regroupements de sépultures, d’actions en justice lorsque, le cas échéant, certains acteurs musulmans demandent réparation, est laborieux mais fait gagner un temps précieux et développe les capacités à agir. Certains sites d’action anti-musulmane se sont d’ailleurs organisés depuis plusieurs années, alors même que les sites communautaires musulmans en sont encore à des foires aux questions et autres forums essentiellement focalisés sur les questions basiques de pratique du culte.

Quatrièmement, conséquence logique de cette nécessité de montée en compétence : alors que les musulmans disposent déjà d’une pléthore de séminaires théologiques et spirituels, pourquoi ne consacrent-ils pas des séminaires au management de projet et au leadership ? Combien de leurs coreligionnaires spécialisés dans ces domaines seraient en mesure de faire littéralement « exploser la baraque » sur ces thématiques alors qu’ils sont relégués dans la passivité faute de réceptivité des acteurs associatifs et des collectifs de musulmans obnubilés uniquement par des séminaires religieux ?

C’est par ce type de séminaires que les musulmans pourront réellement engager un transfert de compétence et développer leur capacité à agir dans leur environnement. D’ailleurs, sur ce point, vous pouvez faire une petite expérience : lorsque vous assistez aux conférences et aux séminaires « musulmans », prenez un cahier et un chronomètre. Le cahier pour consigner les propos du locuteur et le chronomètre pour mesurer la répartition des temps de parole. Vous vous apercevrez, au final, de deux choses.

Primo, le locuteur aurait pu dire en moitié moins de temps les idées qu’il a développées. Secundo, sur une heure, le locuteur occupe quasi systématiquement 90 % du temps, et la soi-disant réflexion collective n’est que pure illusion. D’ailleurs, à l’issue d’une conférence, l’animateur demande le plus souvent à la salle « est-ce que vous avez des questions à poser ? » alors même qu’il devrait demander, par respect et humilité « est-ce que vous avez des contributions ou des réflexions critiques sur ce qui vient d’être exposé ? » Tout cela entretien une espèce de rapport pervers entre « celui » qui détient la vérité et ceux qui la quémandent.

En définitive, les conditions de mobilisation des musulmans sont aujourd’hui présentes. Mais elles ne pourront donner naissance à des actions concrètes que si ceux-ci acceptent d’opérer une véritable révolution dans leur façon de penser leurs rapports intra-communautaires et leur conception du monde qui les entoure, à partir de références moins imprégnées d’une lecture normative ou coercitive de l’islam. Alors, de véritables lobbies réalistes de leurs capacités et de leur pluralité émergeront, au plan politique, économique, intellectuel. Aussi, seule la capacité des musulmans à dialoguer entre eux et à fédérer leurs compétences au-delà de leurs intérêts pourra les faire avancer dans ce domaine. A chacun d’apporter sa petite contribution à l’édifice.

(1) Du vocable dialectal maghrébin hit, issu de l’arabe hâ’it, le mur. Le hitiste désigne celui qui « tient le mur ».

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Sociologue de l'ethnicité et des religions (Maghreb, islam). Spécialiste en politiques publiques et management de la diversité.

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