« Vouloir interdire les minarets en Suisse ? C’est anticonstitutionnel »

Le 29 novembre prochain, les Suisses voteront pour ou contre la construction de minarets en Suisse. Ce vote n

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mercredi 25 novembre 2009

« Vouloir interdire les minarets en Suisse ? C’est anticonstitutionnel »

Le 29 novembre prochain, les Suisses voteront pour ou contre la construction de minarets en Suisse. Ce vote n’a pas été demandé par le Conseil fédéral (gouvernement) helvétique. Il s’agit d’une « initiative populaire ». À condition de recueillir au moins 100 000 signatures, un groupement de citoyens peut réclamer un vote sur une proposition de révision de la Constitution. Cette initiative vient de l’extrême droite, de l’Union démocratique du centre (UDC) et de l’Union démocratique fédérale (UDF), qui voient dans les minarets le symbole de l’islam conquérant. Il n’y a pourtant que quatre minarets en Suisse, à Genève, Zurich, Winterthur et Wangen bei Olten.

Ancien porte-parole de la Grande mosquée de Genève, installé en Suisse depuis 1972, Hafid Ouardiri dirige la fondation de l’Entre-Connaissance, qui s’est fixée pour but de tisser des liens entre la civilisation islamique et le reste du monde. Cet Algéro-marocain de 63 ans, beaucoup plus populaire chez les musulmans comme chez les non musulmans que Tariq Ramadan, espère que cette initiatique ne passera pas. « Il faudra à l’avenir entreprendre un vrai travail d’information auprès des Suisses qui auront voté contre la construction de minarets », estime-t-il.

- Comment réagissez-vous quand des affiches comparent les minarets à des missiles ?

C’est de la propagande. Il s’agit de faire peur car on sait que les gens qui ont peur ne raisonnent plus sereinement. En fait, ce ne sont pas les minarets qui sont en cause, mais l’islam et les musulmans. Les minarets ne sont qu’un prétexte. La fondation de l’Entre-Connaissance a insisté auprès des ambassades des pays musulmans en Suisse pour leur expliquer que cette initiative anti-minarets est conduite par l’extrême droite. Il faut souligner que la grande majorité des partis politiques suisses, de droite comme de gauche, rejette cette initiative.

- Malgré tout, Berne a accepté cette initiative…

Cette initiative est contre les droits de l’homme, elle est anticonstitutionnelle. Aucun pays européen n’a prohibé la construction de minarets. Titulaire d’un passeport suisse, je préfère dire que c’est une bizarrerie du système politique helvétique. Car il est important de montrer que les musulmans sont des démocrates, qu’ils acceptent les lois du pays où ils vivent. C’est pour la liberté que je suis venu vivre en France d’abord, puis en Suisse.

- Selon les derniers sondages, l’initiative anti-minaret ne devrait pas passer. Cela vous rassure-t-il ?

Je reste prudent, sachant que la peur mobilise. Même si l’initiative ne passe pas, il faudra comptabiliser combien de Suisses ont voté contre la construction de minarets, et continuer à se demander pourquoi. Les opposants aux minarets avancent des arguments et il faut leur répondre. Ils disent notamment que les minorités chrétiennes ne sont pas forcément bien traitées dans les pays musulmans. C’est vrai, et j’ajoute que les majorités musulmanes ne sont pas bien traitées non plus dans les pays musulmans.

- Les musulmans se sont faits discrets tout au long de cette campagne ?

Les 350 000 à 400 000 musulmans de Suisse (5 % de la population) ont une certaine réticence à s’exposer. Or, la plupart d’entre eux sont d’origine européenne, contrairement à la France. En effet, plus de la moitié vient des Balkans et 20 % de Turquie. Les Maghrébins sont très minoritaires. Il est très important de rappeler qu’il existe des musulmans européens et que ceux-ci ne réclament pas l’application de la charia, comme le prétend l’extrême droite suisse.

- Ce genre d’initiative ne favorise-t-il pas l’extrémisme chez certains musulmans ?

Si. Certains musulmans me reprochent de promouvoir le dialogue. Ils me disent : “Ils ne t’aiment pas, ils ne t’aimeront jamais ! ». Je leur réponds que je ne leur demande pas de m’aimer mais de me respecter. Il ne faut pas répondre à la provocation par la provocation. Mais il faut rester vigilant, même si l’initiative anti-minaret échoue, l’UDC et l’UDF ne baisseront pas les bras. Que vont-ils proposer ensuite ? De mettre les musulmans dans des camps ?

- La campagne électorale a tout de même mis l’accent sur des points sensibles, comme la place des femmes dans les sociétés musulmanes, l’excision, les mariages forcés ?

On peut effectivement reprocher aux musulmans de ne pas dénoncer certains travers. L’excision, les mariages forcés sont des fléaux et nous devons le dire. Il faut sanctionner ces comportements. Nous devons nous remettre en question. Il est important que les musulmans s’organisent et décident de choisir des responsables aptes à prendre la parole. La communauté ne doit pas être l’otage d’extrémistes religieux. Quant on invite à la télévision suisse un musulman qui réclame l’application de la charia, l’immense majorité des musulmans n’a rien à y gagner, bien au contraire.

- Définissez-vous la Fondation de l’Entre-Connaissance comme une association religieuse ?

Absolument pas. C’est un lieu de dialogue, de rencontre. Le plus important est de combattre l’ignorance. Les musulmans ne sont perçus que dans leur dimension religieuse. On nous enferme dans un carcan. Il faut que ça cesse. Pourquoi ne nous donne-t-on pas la parole concernant l’économie, le marché du travail, la culture ? On verrait mieux que les musulmans apportent une vraie valeur ajoutée à la Suisse.

Propos recueillis par Ian Hamel

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Auteur : Ian Hamel

Journaliste,  a publié “L’énigme Oussama Ben Laden” aux Editions Payot le 5 novembre 2008, auteur également du livre « La vérité sur Tariq Ramadan, sa famille, ses réseaux, sa stratégie » aux éditions Favre, préface de Vincent Geisser.

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