Violence archaïque illégitime contre violence structurelle légitime

Oumma.com a interrogé l’historien Rochdy Alili pour lui demander ce qu’il a pu voir dans les agitations r

mardi 13 décembre 2005

Oumma.com a interrogé l’historien Rochdy Alili pour lui demander ce qu’il a pu voir dans les agitations récentes des banlieues françaises. Il nous répond, dans la perspective la plus globale possible, par une démarche d’identification, de conceptualisation et de catégorisation du phénomène. Il nous propose une abstraction opératoire avec le seul souci de soumettre une lecture complétant les nombreuses analyses pertinentes qui ont pu être faites par ailleurs, sur oumma et d’autres médias, dans de multiples registres.

Rochdy Alili, vous avez eu l’écho, comme tout le monde, en plein milieu de l’automne 2005, de l’agitation des banlieues défavorisées dans presque toutes les grandes villes de France, et des moins grandes. Nous avons eu droit aux interprétations et aux prises de position les plus diverses à cette occasion, dont certaines très inquiétantes et indignes. Nous voudrions demander à l’historien du long terme quelles réflexions peuvent lui inspirer les événements eux-mêmes. Comment les avez-vous reçus et qu’y avez-vous vu ? En un mot, pourriez-vous dire de quoi il s’est agi exactement, de votre point de vue ?

En général, l’historien attend un peu pour considérer les événements, sinon il n’est pas historien, mais journaliste. Mais enfin, il n’est pas interdit de se déterminer en tant que citoyen, un citoyen un peu éclairé par l’expérience de la longue durée. Pour ce qui me concerne, je n’ai pas manqué de me souvenir d’abord, pendant cette période que vous évoquez, une dizaine de jours avant les premières agitations, je n’ai pas manqué de me souvenir de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris. Nous avons eu ensuite le 11 novembre, désormais marqué, tenant compte de l’idéologie de notre temps, qui ne peut plus adhérer à ce qui constituait les mentalités de l’époque, désormais marqué, disais-je, par le rappel des mutineries et de leur répression. Cela au moment même où se déroulaient les troubles sur lesquels vous me demandez mon analyse.

Et vous avez fait des rapprochements entre les trois événements ?

Oh je me garderai bien de tout rapprochement ! Aucune situation ne peut se rapporter à une autre situation dans de tels domaines, mais des réminiscences vous viennent à l’esprit et ce peut être parfois intellectuellement stimulant et pédagogiquement efficace, en dehors de toute comparaison. Je profiterai simplement de la rencontre chronologique des faits que je viens d’évoquer, deux historiques et l’un d’actualité pour éclairer la question dans le sens que vous souhaitez et peut-être répondre à votre souci de savoir de quoi il s’agissait comme fait d’histoire, si cela devient un jour un fait d’histoire notable, ce que ni vous ni moi ne pouvons préjuger.

En ces trois affaires, qu’il n’est pas question de confondre dans la moindre similitude, nous avons eu des contestations de la violence légitime qu’exerce l’Etat à travers des instances de nature institutionnelle ou non ; une violence légitime permettant de contraindre en permanence, à priori dans le sens de l’intérêt général, les membres du corps social vivant sur le territoire de la nation.

Cette violence est un fait structurel, elle n’est pas une anomalie ni un dysfonctionnement, bien au contraire. De plus, elle n’est ni bonne ni mauvaise en elle-même. Lors des événements historiques que nous évoquons, elle a permis de mobiliser globalement la nation française pour résister aux ambitions du militarisme allemand pendant la guerre dont nous venons de commémorer une nouvelle fois l’achèvement ce 11 novembre. C’est aussi en usant de cette violence légitime que l’on réprime « légitimement », au regard de l’opinion nationale du temps, les mutineries qui marquèrent parfois cette guerre.

La même violence s’est exercée pendant la période de colonisation et de décolonisation et les manifestations du 17 octobre 1961, qui sont aussi, parmi tant d’autres, des contestations d’une violence légitime d’Etat, ont suscité, de la part de cet Etat, une répression féroce et certainement inadaptée.

Cette violence opère également, d’une manière moins martiale et plus sournoise, mais tout aussi structurellement brutale, dans la prédation incessante des ressources des pays non développées et occasionnellement par des agressions caractérisées à leur encontre, lorsque les possibilités de cette prédation paraissent remises en cause.

Il est donc arrivé et il arrive encore que l’exercice de cette violence structurelle, nationale ou internationale, apparaisse illégitime, abusif ou injuste à certains individus ou groupes et que s’élèvent des contestations sous les formes diverses de la manifestation, de la mutinerie ou de la dissidence qui ne sont pas nécessairement violentes. Au surplus, à un degré plus grave de conflit, lorsque la contestation revêt franchement les formes de l’émeute ou de l’affrontement civil, il se déploie une violence archaïque conjoncturelle, visible et non institutionnalisée, une violence pour ainsi dire « physique », « primitive », opposée à la violence continue, structurelle, économique, sociale, politique et symbolique d’un système cohérent.

Vous direz donc violence archaïque contre violence structurelle pour caractériser ces événements ?

Oui, je le dirai. Violence archaïque contre violence structurelle, comme dans beaucoup de conflits opposant des dominés, incapables de se légitimer eux-mêmes, à des puissances légitimées d’avance par la force d’un système symbolique et répressif efficace. Pour le cas qui nous occupe, je ne crois pas que cette violence archaïque de l’automne se soit inscrite dans un cadre vraiment cohérent, avec un minimum de maîtrise des objectifs et des procédures. Cependant, de manière pour ainsi dire naturelle, elle s’est exercée selon un schéma relativement classique du point de vue de son application et des cibles visées. Les premières de ces cibles ont ainsi été les agents apparents et présents de la violence légitime et structurelle de l’Etat, en particulier ceux qui peuvent être appelés à contribuer par la force à l’ordre public.

La police par exemple.

Par exemple, surtout lorsque les contestataires s’estiment fondés à croire que sa contribution à l’ordre public s’exerce injustement et brutalement à leur égard, sur quoi d’ailleurs je ne me prononcerai pas ; je ne suis pas là pour édicter des jugements de valeur, mais pour comprendre de quoi il a retourné structurellement et faire saisir la logique interne de fonctionnement qu’implique cette structure dans sa cohérence même. Ainsi, les secondes cibles, tout aussi classiquement, ont été les symboles institutionnels de toute nature pouvant être vus comme des vecteurs par ou s’exerce la puissance d’Etat, y compris dans des lieux voués aux fonctions d’éducation, d’assistance ou autres, quelle que soit la manière dont ces fonctions sont remplies et à fortiori si les contestataires de la violence légitime structurelle d’Etat estiment qu’ils ont mal bénéficié de ces fonctions.

L’école en l’occurrence, ce qui a été mal perçu.

Oui, et pas seulement l’école, mais les pompiers, qui bénéficient en France, à juste titre, de la plus grande popularité. En effet, cette violence archaïque suburbaine conjoncturelle a su adopter des modalités de visibilité et calculer ses impacts sur les organes d’information avec un vrai souci d’efficacité, mais sans considération de certains effets négatifs sur l’opinion. Il faut dire aussi que l’école et les pompiers répondaient également aux critères qui caractérisent les troisièmes catégories de cibles ; des cibles qui sont tout bonnement d’opportunité et de facilité dans de tels événements, où les possibilités tactiques des émeutiers sont extrêmement limitées. Elles avaient en effet, ces pauvres cibles, la malchance d’être à portée, d’être directement atteignables par les acteurs de la violence archaïque, comme d’ailleurs les biens des malheureux habitants de ces quartiers, tout autant victimes par ailleurs des formes diverses de la violence légitime structurelle, et à ce titre pris entre deux feux au sens propre et figuré du terme.

Je dirai aussi que la violence archaïque qui s’est donné cours ici a fonctionné selon les modalités actuelles de la société du spectacle et s’est voulue avant tout spectacle, voire jeu, utilisant les capacités de répercussion des outils audio visuels contemporains, s’élevant même, se répercutant, du fait de ces capacités de reproduction. C’est un fait à tenir en compte désormais dans de multiples manifestations de la violence archaïque, dans le monde développé en particulier. Quant au reste, à ma connaissance, le phénomène n’a pas vraiment duré et n’a pas été suffisamment maîtrisé par des volontés individuelles ou collectives pour que des enjeux plus importants et plus subtils se soient fait jour. Mais je ne préjugerai de rien. En tout cas, puisque vous m’avez posé la question de savoir de quoi il s’agissait, j’ai osé sortir de mon rôle d’historien pour un fait si récent, mais j’ai essayé, en historien, d’éclairer un peu les choses et de vous soumettre ce j’appellerai un diagnostic de structure.

Un modèle en quelque sorte.

Surtout pas. Il faut utiliser avec beaucoup de précaution le terme de modèle. Je dirai juste que j’ai tenté de vous brosser un schéma de la structure des rapports de force fondamentaux qui me paraissaient en jeu et pouvaient intervenir dans l’éclairage du fait évoqué. A partir de là, je me suis permis de relever quelques mécanismes un peu connus dans ces sortes d’occurrences. Vous m’avez demandé : « de quoi s’agit-il ? », ni plus ni moins, sans autre considération que de situer dans sa réalité d’objet, avec un peu de recul historien, un fait encore d’actualité. Je vous dis qu’il s’agit de l’affrontement d’une violence archaïque conjoncturelle à une violence légitime structurelle. C’est une lecture d’historien qui peut éclairer la compréhension du phénomène en amont des considérations de conjoncture multiples qui ont pu être faites. Elle ne se substitue pas à ces considérations, elle ne cherche pas à les effacer ni à les subordonner. Elle tente d’apporter à un débat brûlant un peu de recul conceptuel, toujours utile à une bonne compréhension des choses.

Vous contribuez donc à ce débat par un diagnostic, un schéma clinique, sans considération morale, un schéma permettant de catégoriser l’agitation du milieu de l’automne 2005 en France, sans justifier ni la violence légitime ni la violence archaïque.

Oui, je ne m’implique pas dans ces qualificatifs de légitime et illégitime. Est légitime ce qui dispose d’une capacité à « justifier sa force »[1], avec des moyens symboliques et politiques. Est illégitime ce qui ne dispose pas de cette capacité. Cela ne veut rien dire d’autre. Mais cela dit déjà beaucoup. Vous connaissez la formule de Pascal : « faute de pouvoir fortifier la justice, on a justifié la force ». J’accepterai de prendre le terme « justifier » dans son sens le plus noble et le plus positif et nous nous contenterons de ce moindre mal. Et puis de temps en temps, ne soyons pas pessimistes, nous avons pu en certaines occasions, fortifier un peu la justice, c’est notre travail constant d’hommes de bonne volonté, toujours recommencé. Et puis encore, qu’on le veuille ou non, il faut d’abord justifier la force, c’est-à-dire rendre la force moins injuste, pour pouvoir fortifier la justice. C’est ainsi que se fonde, tant bien que mal, une violence légitime qui transcende les violences destructrices des conflits primitifs. Elle contribue à l’organisation des individus et groupes divers en un vrai corps social homogène, selon des critères, des normes, des mécanismes multiples. A cette fin elle s’est charpentée, institutionnalisée, pour empêcher la multiplication des violences archaïques. Mais les contraintes qu’elle exerce légitimement au regard de la majorité du corps social, par le biais de ses organes et institutions, par les forces publiques qu’elle mobilise, peuvent être perçues comme injustes par des individus ou des groupes ne disposant pas de possibilités d’exercer, eux, une violence légitime et conduits de ce fait à la violence archaïque.

Dès lors le bon gouvernement[2] doit viser à mettre fin à cette dernière, toujours déstructurante à terme. Cela peut se faire en déployant des dispositifs effaçant les injustices secrétées par le système de la violence structurelle légitime, et ce n’est pas facile, mais cela peut être efficace terme. C’est à vrai dire la seule solution. Il reste à envisager les modalités de sa mise en œuvre. On semble s’en préoccuper, mais cette volonté affichée sera-t-elle durable ou devra-t-on attendre la prochaine flambée de violence archaïque ? L’avenir nous le dira. Tout ce que l’historien peut affirmer, c’est qu’il n’y a pas de causalité univoque en histoire. Un événement n’est pas l’effet d’une seule cause, mais d’un faisceau de causes qui agissent dans des conditions particulières et pas dans d’autres. C’est donc de ces causes et de ces conditions qu’il conviendra de prendre conscience pour agir opportunément.

Les sociétés humaines sont des choses compliquées.

Je ne vous le fais pas dire. C’est pourquoi il faut se méfier des brutes politiques adeptes de l’idéologie du coup de balai sous tous ses avatars technologiques. Il faut se méfier de leurs conceptions expéditives et de leur pouvoir de persuasion sur des masses qui ont été réduites, par la violence légitime d’un système politique, économique et symbolique, au statut exclusif de producteurs consommateurs[3] et n’aiment pas plus que ces dites brutes les choses compliquées. Car il existe malheureusement aussi, parallèlement à la solution structurelle raisonnée, une solution qui accentue la contrainte de la violence légitime et sa répression des éléments qui la contestent. Cette dernière solution ne se préoccupe pas du rétablissement des équilibres et des harmonies établies dans le cadre de la difficile dialectique entre force et justice. Elle est choisie par des hommes avides de pouvoir personnel qui savent combien la rhétorique de l’ordre et de la force est rentable lorsque l’on peut jouer sur des peurs elles aussi archaïques. C’est dans cette optique peut-être que ces émeutes suburbaines auront été un événement historique, plus par leurs conséquences que par leur existence même.

En tout cas, à l’heure actuelle, je ne vois rien d’acquis dans le sens de la première solution. Je ne vois rien qui ressemble à un usage approprié, raisonnable et raisonné d’une violence légitime soucieuse de s’exercer avec équité, sinon dans une rhétorique des bonnes intentions. Je vois en revanche, par un certain nombre de décisions prises par des institutions d’Etat, fonctionner déjà les formes disproportionnées de cette violence, qui affaiblissent toujours sa légitimité et limitent ses capacités d’harmonisation du corps social, dans ces moments où les peurs des uns confortent les peurs des autres et instaurent plus d’injustice encore et plus d’occasions de susciter de nouvelles violences archaïques. Le danger dès lors est que disparaisse le consensus qui avait permis d’accepter les justifications de la force pour transcender initialement l’affrontement primitif des violences archaïques. Dans de telles circonstances, c’est le plus souvent une des violences excessives en acte, structurelle ou archaïque qui parvient à se légitimer et impose son arbitraire à l’ensemble du corps social, ou du moins crée un rapport de force tel que l’équilibre de ce corps en est atteint.

Je vous laisse imaginer les formes que cela pourrait prendre, les exemples ne manquent ni dans l’histoire ni dans les temps présents.

Propos recueillis par la rédaction

Rochdy ALILI est historien. Auteur de nombreux articles dans diverses revues, il a publié en 1996, aux éditions La Découverte, Qu’est-ce que l’islam ? Un ouvrage d’initiation précis dont la lecture est vraiment recommandée. Son dernier ouvrage a pour titre L’éclosion de l’Islam paru aux éditions Dervy en 2005.



Notes :

[1] Et à délégitimer la force archaïque s’opposant à elle, naturellement. Si l’on mesure la capacité de la violence légitime structurelle à délégitimer, dans les événements récents, la violence archaïque qui s’est exercée, on pourrait relever une déperdition d’efficacité des formules anciennes sous toutes les formes de la dénonciation, de la négation ou de la criminalisation, malgré les efforts de certains, dont le premier responsable des forces publiques appelées institutionnellement à intervenir dans de telles occurrences. En effet, il semblerait que s’installe progressivement un autre type de dé légitimation, moins frontal, plus sournois et pervers, passant par une apparence d’écoute et de prise en compte de ce qui s’exprime dans la violence archaïque. Cette écoute et cette prise en compte de façade visent à se donner le temps de toutes les récupérations, de tous les détournements et de tous les contrôles institutionnels ultérieurs, eux-mêmes manifestations d’une violence structurelle exercée sans souci réel d’une harmonisation nouvelle des équilibres qui ordonnanceraient le corps social en tenant compte des facteurs ayant engendré violence archaïque.

[2] J’utilise ici le terme de gouvernement dans son sens français « action de diriger la politique d’un pays ». Vous me permettrez de faire encore de la résistance à la sémantique récente qui voudrait introduire le terme de « gouvernance », qui n’a jamais existé, dans la langue française, que pour désigner semble -t-il une circonscription administrative d’ancien régime dans les provinces de Flandre et d’Artois. Nous verrons ce que l’avenir décidera, mais je m’en tiens encore sur ce point aux préceptes de l’Académie.

[3] Il y a fort à parier d’ailleurs que l’idéal des boutefeux suburbains de ce milieu d’automne vise à ce statut, qui n’a rien de méprisable, même s’il peut paraître insuffisant à combler toutes les aspirations humaines.

Il y a fort à parier de même, malgré les paranoïas déployées ici ou là dans les fantasmes de certains observateurs, que leur dénonciation rhétorique de la France républicaine soit plus celle d’enfants dépités d’être tenus à l’écart de cette condition moyenne que celle de révolutionnaires véritables rêvant d’imposer un ordre autre que celui qui domine actuellement ; serait-ce un ordre « communautariste » que les immigrés maghrébins et africains n’ont jamais été en état de seulement rêver, contrairement à d’autres groupes, organisés très « communautairement », et qui sont donnés en exemple « d’intégration » par les pourfendeurs d’une prétendue idéologie « communautariste ». On n’est pas à un paradoxe près dans ce genre d’affaires.

(Ces notes font état des principaux commentaires annexes apportés par l’interviewé dans le cours de l’entretien)

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