Une première victoire pour l’islamophobie et l’intimidation

Il est essentiel d’analyser plus profondément l’islamophobie en France. Le phénomène n’est pas reconn

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dimanche 10 avril 2005

La loi contre le port du foulard à l’école est l’une des plus violentes offensives contre les libertés individuelles de ces dernières années. Elle brime les individus jusqu’au plus profond de leur être, et légitime les réactions racistes. Ce grave retour en arrière montre que la France conserve encore bien des traits d’un pays raciste et assimilationniste, qui opprime sa minorité musulmane.

Au moment où nous bouclons cette revue, les premiers conseils de discipline à l’encontre des lycéennes et collégiennes qui portent le foulard, ou même le bandana, viennent d’avoir lieu. Plusieurs jeunes musulmanes ont déjà été exclues des collèges en Alsace (région dans laquelle, par ailleurs, les cours de religion chrétienne sont obligatoires dans la plupart des établissements publics). D’autres exclusions sont en cours.

Malgré des résistances éparses contre la loi, l’intimidation et l’islamophobie ont remporté une première victoire. La gauche et l’extrême gauche ne manquent pas de raisons d’en avoir honte. La confusion et l’ignorance qui règnent au sujet de l’islam, et au sujet de l’impérialisme, ont paralysé l’ensemble des organisations qui auraient dû réagir contre cette loi liberticide et discriminatoire.

Otages et manipulations

L’émoi suscité par l’enlèvement des journalistes français en Irak a été méticuleusement utilisé par le gouvernement. L’équipe de Jean-Pierre Raffarin a réussi à rallier les principales organisations musulmanes derrière lui, isolant encore plus les filles musulmanes qui résistent à la loi. Il faut dire que le Conseil français du culte musulman et en partie l’UOIF (Union des organisations islamiques de France) jouaient la carte de la respectabilité et attendaient la moindre occasion pour abandonner la lutte revendicative qu’ils n’avaient entreprise qu’à moitié.

Des organisations plus petites, plus jeunes et plus militantes, telles que le Collectif des Musulmans Français (CMF) ou Participation et Spiritualité Musulmanes (PSM)1, se sont organisées pour s’opposer à la loi, en alliance avec des militants antiracistes de différentes organisations de gauche.2

Ces organisations travaillent, avec d’autres, dans le collectif « Une école pour toutes et pour tous », qui, bien que ne rassemblant que quelques centaines de personnes, est devenu le vecteur essentiel de la résistance à la loi. Là où le collectif n’est pas implanté, des comités improvisés se sont organisés autour des filles qui risquent l’exclusion, comme « Paix et voile » dans les Yvelines.3

Environ 20% des français sont opposés à la loi. Ce chiffre est suffisant pour organiser un réel mouvement d’opposition. Les mobilisations sont restées marginales, car la gauche et l’extrême gauche sont au mieux, incapables d’analyser cette offensive, et au pire, la soutiennent.

Ostensible hypocrisie

Le texte adopté le 10 février dernier est simple : « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. » Derrière le vocable « ostensiblement », on cherche à nous faire croire que toutes les religions sont considérées sur un pied d’égalité. Or il n’en est rien. A l’école, les seules qui sont susceptibles de porter un signe religieux ostensible sont les jeunes musulmanes.

La majorité des musulmans n’est pas dupe. La question de Cheb Mami, le prince du raï, tombe sous le sens : « Pourquoi en cent ans n’a-t-il jamais été question de faire une loi contre le port de la croix ou de la kippa à l’école ?  »4 La nature liberticide et discriminatoire de la loi tient en un seul mot. Il aurait été plus simple de dire que « le foulard islamique est interdit dans l’enceinte de l’école  ». Mais non, tout est dans le sous-entendu : la loi doit dire sans dire, interdire sans interdire.

L’adverbe « ostensiblement » est ainsi le meilleur mot trouvé par les dirigeants pour désigner, sans le nommer, le port du foulard islamique. Le Parti socialiste voulait certainement éliminer tout recours possible en écartant les signes « visibles » et non plus seulement « ostensibles ».5 Par cette substitution, les dirigeants socialistes voulaient interdire tous les signes religieux à l’école, quels qu’ils soient. Ils souhaitaient passer d’une loi discriminatoire et liberticide envers les musulmans, à une loi liberticide à l’égard de tous les croyants. Cette tactique est non moins hypocrite - le but de la loi aurait été quand même principalement de faire des concessions aux racistes,  tout en évitant de se faire taxer de raciste.

En faisant voter sa loi, le gouvernement a joué au funambule. Une loi directement contre le foulard islamique aurait pu être condamnée par un tribunal international des droits de l’homme, ce qui aurait été gênant pour le gouvernement. Aussi voulaient-ils une formulation qui permettraient justement aux organisations musulmanes officielles de faire semblant qu’il ne s’agit pas d’une loi anti-musulmane, sans perdre entièrement leur crédit auprès de leur base.

L’embarras du gouvernement vis à vis de la communauté sikhe prouve bien que la loi n’était destinée qu’aux musulmanes. En portant un turban sur la tête, les hommes sikhs tombent eux aussi sous le coup de le la loi. Alors le gouvernement tente de trouver des arrangements, sans pourtant s’attaquer aux sikhs comme il l’a fait pour les musulmans. Le ministre de l’éducation François Fillon a expliqué « Il y a une communauté sikhe qui est très réduite, qui ne pose aucune difficulté, mais la loi s’applique à tout le monde... » Il sous-entend bien sûr que les musulmans, eux, posent bien des difficultés...6 Par la suite, on a vu le cirque ridicule de l’école publique qui supplie les écoles catholiques d’accepter les élèves sikhs refoulés des lycées publics !7

Laïcité et faux dialogue

A droite comme à gauche, chacun se prévaut de défendre la laïcité, en se référant à la loi de 1905. Cette loi avait pour mérite de prôner la liberté de conscience face à l’omniprésente religion catholique. Le rappel défendant cette liberté de conscience constitue même la première phrase des principes de la loi8. Elle n’avait pas pour but d’écarter les croyants, (l’instruction religieuse resta obligatoire jusque dans les années 1920) et encore moins ceux qui appartenaient aux religions minoritaires.

Quant à elle, la fausse loi sur la laïcité de 2004 a eu pour conséquence d’accentuer les discriminations à l’égard de la population musulmane, et de façon plus générale, le racisme contre les arabes.

Le texte modifiant le Code de l’éducation prévoit que « le règlement intérieur rappelle que la mise en œuvre d’une procédure disciplinaire est précédée d’un dialogue avec l’élève ». Mais de quel dialogue s’agit-il lorsque de toute façon l’une des deux parties imposera son point de vue ? Les médias nous informaient que le nombre de lycéennes au foulard diminuait de jour en jour grâce au « dialogue. » Il s’agissait en fait d’une entreprise d’intimidation contre les musulmanes savamment orchestrée par l’encadrement de l’Education nationale, et pitoyablement relayée par une bonne partie des enseignants. On était censé croire qu’en quelques jours, les brillants arguments de l’encadrement pédagogique avaient réussi à convaincre les lycéennes en question, lycéennes qui avaient longuement réfléchi avant d’oser défier la loi. Le travail fondamental que fait l’essentiel des enseignants au jour le jour pour tenter d’améliorer l’égalité des chances ne les préserve pas forcément des pires préjugés concernant l’islam. Il n’est pas du devoir des militants de gauche de faire des concessions devant les préjugés des enseignants.9

Mis à part les cas les plus médiatiques, il y a des centaines d’autres cas, passés sous silence, parce qu’un compromis a finalement été accepté, portant souvent préjudice à la jeune musulmane. Parfois, ne supportant plus la pression, les filles quittent d’elles-mêmes l’école publique. Khadija raconte ainsi son enfer au lycée, alors même qu’elle ne portait pas le foulard à l’école : « Dans mon lycée, le voile était interdit, je ne le portais qu’une fois dehors. Mais on me disait : ‘Eloignez-vous des portes du lycée quand vous le mettez !’ Un jour j’ai croisé une prof dans le métro. J’avais mon foulard. Je lui ai dit bonjour. Elle ne m’a même pas répondu. Des élèves m’appelaient ‘la cinquième femme de Ben Laden’ »10. Khadija partira de l’école, sans même qu’on ait à l’exclure...

Dans la majorité des cas d’exclusion, comme dans la majorité des cas où les musulmanes retirent leur foulard, l’affaire ne fait pas de vagues. Les chiffres avancés par l’Education nationale ne faisaient état que de 100 à 120 cas où les élèves refusent d’enlever leur foulard au bout d’une semaine11. Mais la réalité est toute autre. « La plupart des exclusions se produisent sans heurts. On dit aux jeunes filles : vous ne restez pas. Les parents se contentent d’une décision orale. Très peu prennent la peine de faire appel de la décision », rappelle Saïda Kada, responsable de l’association Femmes françaises musulmanes et engagées12.

Parfois même, l’administration fait preuve d’acharnement contre des jeunes musulmanes. En troisième, Chérifé a été exclue en septembre 2003 de son collège de Bron dans le Rhône13. Alors qu’elle voulait prendre des cours par le CNED -qui sont vraiment un pis-aller, l’inspection académique lui a refusé l’inscription, car le CNED est officiellement réservé aux élèves malades, handicapés ou vivants à l’étranger !

L’application de la loi dans les établissements a permis à beaucoup de proviseurs de laisser libre cours à leurs envies de répression et de pouvoir. D’innombrables « dérapages » ont eu lieu, d’abord dans le traitement des jeunes en « phase de dialogue », ensuite sur des autres cas non prévus par la loi. Les élèves en attente de conseil de discipline sont isolées de leurs camarades, doivent souvent faire la récré à des heures différentes, et n’ont parfois pas le droit d’aller à la bibliothèque.14 Dans un cas, on leur a interdit de regarder leurs camarades par la fenêtre !

Le pouvoir arbitraire se développe. Un proviseur, face à la question du bandana (en principe pas interdit par la loi car pas forcément religieux), déclare « pour moi, si je ne vois pas tes oreilles, c’est religieux ! ». D’autres utilisent toutes les tactiques de manipulation qu’ils connaissent (« Tu as de si jolis cheveux, enlève-le pour moi...  »).

Les proviseurs plus réactionnaires s’en donnent à cœur joie. Il y a eu des cas de jeunes femmes ne portant rien sur la tête à qui on dit « Votre jupe est trop longue et trop sombre, il faut venir vêtue autrement. ». Des élèves portant des habits traditionnels africains, sans rien sur la tête, sont également sous pression dans certains lycées. Dans d’autres on en profite pour interdire des signes politiques, les sous-vêtements apparents, les décolletés « trop » plongeants.15

Et nous avons confirmation que la loi n’a rien à voir avec la protection de mineures. Dès qu’ils ont vu que l’intimidation avait empêché une résistance massive à la loi au lycée, les plus anti-musulmans sont allés plus loin. Dans au moins deux départements déjà, les directeurs d’écoles sont soumis à une forte pression pour interdire aux mères qui portent le foulard d’accompagner les sorties scolaires. Puisque le décret d’application de la loi de 2004 déclare explicitement qu’elle ne concerne pas les parents d’élèves, cette interdiction prétend se baser sur une loi de ...1976 ! Ces provisions seront introduites dans les règlements intérieurs des écoles courant novembre. Les effets sont terribles. Toute une partie de la communauté musulmane, abasourdie, est en train de tirer la conclusion que l’école est contre elle. Les racistes sont confortés. L’extrême droite exulte. 

La loi de février 2004 augmente donc significativement l’oppression des musulmanes en particulier, des musulmans et des Arabes de façon plus générale.

D’ailleurs, cette loi crée des problèmes là où il n’y en avait pas. Les sikhs vont devoir désormais se plier à une règle inique et humiliante pour eux. La religion sikhe oblige les hommes à sortir enturbannés. A Bobigny, en région parisienne, trois lycéens sikhs ont commencé l’année à la cantine avec quelques bouquins, car ils ont été renvoyés de classe, à cause de leurs turbans16. A l’heure où nous écrivons, ils attendent la décision du tribunal. Comble du ridicule, dans d’autres écoles, les sikhs ont été admis après avoir accepté de changer leur turban pour un ... foulard !17

La loi vient semer également le trouble à Mayotte, territoire français entre Madagascar et le Mozambique. Dans cette collectivité départementale d’outre-mer, de nombreuses élèves venaient en cours avec le foulard, sans que cela ne pose le moindre problème. Des fonctionnaires pouvaient porter des signes d’appartenance religieuse18. Cette tranquillité n’a pas plu au gouvernement qui a jugé bon de la perturber : l’article 2 de la loi du 10 février 2004 précise bien que le texte doit s’appliquer « dans la collectivité départementale de Mayotte »19.

Confusions

L’esprit de cette loi va être traduit par les tribunaux qui auront à traiter les cas d’exclusion. Un avocat s’interroge encore sur l’application de la loi : « Entre le permis et le défendu, quelle sera la taille du foulard, sa couleur, son tissu, son positionnement sur la tête des jeunes filles ? Faudra-t-il aussi compter les poils de la barbe d’un adolescent pour définir le nombre à partir duquel il devient provocateur ? » 20.Certaines filles rouleront peut-être leur foulard en bandana, d’autres le mettront « à l’africaine »21 pour faire plus traditionnel que religieux, mais ce cirque humiliant n’évitera pas pour autant d’entamer la procédure d’exclusion. Si l’élève conteste cette procédure, il lui faudra aller devant le tribunal administratif, puis les cours administratives d’appel puis devant le Conseil d’Etat, avant enfin de pouvoir se porter devant la Cour européenne de justice. Un processus extrêmement long qui brisera la scolarité de la jeune musulmane. De toute façon cette cour a déjà montré ses préjugés lorsqu’il a approuvé le licenciement d’une institutrice en foulard :22 La Cour a jugé « difficile de concilier le port du foulard avec le message de tolérance, de respect d’autrui, d’égalité et de non-discrimination que, dans une démocratie, tout enseignant doit transmettre à ses élèves »23.

Réactions internationales

Dans leur grande majorité les pays étrangers sont opposés à la position française sur le foulard. Mais certains aiment bien ce genre de discrimination. En Allemagne, les lands de Bavière, de Bade-Wurtemberg et de Basse-Saxe interdisent désormais le foulard aux enseignants. En Bavière, certaines classes publiques sont décorées d’une croix, et des religieux peuvent venir y faire cours. L’un des partisans d’une interdiction du foulard, l’ancien candidat à la chancellerie Edmund Stoiber, défend « l’identité allemande marquée par le christianisme »24. La Sarre, la Hesse et Berlin veulent que tous les fonctionnaires soient interdits de foulard. Si le débat existe en Allemagne sur les enseignants et les agents de la fonction publique, les élèves ne sont pas concernés.25

En Belgique, deux députés ont tenté vainement de proposer une loi contre le foulard à l’école26. Si les cours de religion sont obligatoires dans tous les établissements belges, publics ou privés, la religion musulmane peut y être enseignée au même titre que la religion catholique ou juive. 27.

En Angleterre, la loi française est tellement incomprise que certains tentent de mobiliser contre elle, outre-manche ! Ken Livingstone, le maire de Londres, a ainsi écrit à Jean-Pierre Raffarin, quelques jours avant l’adoption solennelle du texte en France, pour lui demander de « reconsidérer la restriction des libertés religieuses contenue dans le projet de loi »28. Ken Livingstone a même organisé un rassemblement, le 10 février, jour de l’adoption de la loi en France. Dans les écoles anglaises, le port du foulard est admis s’il respecte la couleur de l’uniforme. Les enseignants ont même à leur disposition un manuel pour mieux comprendre les besoins des élèves musulmans29.

Aux Etats-Unis, cette atteinte à la liberté de conscience choque énormément. Elle y suscite des inquiétudes, même si le secrétaire d’Etat américain Colin Powell garde ses distances et assure qu’il s’agit d’une « affaire interne à la France »30. Signe qui ne trompe pas, CNN en a fait une « Breaking news », information relevant de la plus grande priorité.

La France a même été dénoncée pour islamophobie par une instance des Nations Unies. La commission des droits de l’homme de l’ONU a approuvé un rapport qui souligne que les attaques contre l’islam « peuvent atteindre un degré d’intensité jamais connu »31. A la conférence des ministres de l’éducation du Conseil de l’Europe, à Athènes en novembre 2003, un Norvégien ironisait : « Vous n’avez plus qu’à prôner la tenue d’Adam et Eve dans toutes les classes ! »32. Aucun doute donc, pour Jocelyne Césari, chercheuse au CNRS : « la peur de l’infiltration de l’islam radical dans et par l’école reste très française »33.

Si les institutions d’autres pays trouvent incompréhensible l’attitude du législateur français, les militants de gauche partout dans le monde sont abasourdis par la position de la gauche française. Lors du Forum social européen à Londres en octobre 2004, les quelques Français présents qui défendaient l’interdiction du foulard se sont retrouvés totalement isolés parmi les militants de gauche venant de dizaines de pays différents.34 Les militants non-français n’arrivaient pas à comprendre que des antiracistes ne défendent pas la liberté de choix de porter le foulard ou non.

Echecs coloniaux et islamophobie

Cette spécificité française trouve une explication. Trois facteurs ont poussé la classe dirigeante française a opté en faveur d’une loi interdisant le port du foulard à l’école : les besoins de l’idéologie d’un pays dominant, le désir des grands partis traditionnels de récupérer les voix de Le Pen, et la détermination du gouvernement de mater la révolte des enseignants après les mouvements de 2003.

Le premier événement marquant a agi à l’échelle de la planète entière. Il s’agit des attentats du 11 septembre 2001, qui ont dynamisé une puissante vague d’islamophobie dans le monde occidental. Sur le plan extérieur, George Bush parle de « croisade » ; sur le plan intérieur, il supervise l’arrestation de centaines d’opposants et d’immigrés. Cette poussée islamophobe mondiale trouve une caisse de résonance particulière en France, pays effectivement bercé par une histoire coloniale gigantesque.

Seul le Royaume-Uni détenait un Empire colonial plus grand que celui de la France. Mais contrairement aux Anglais, les dirigeants français ont opté en partie pour l’affrontement armé lors de la vague de décolonisation qui traversa le monde après la seconde guerre mondiale. Mal lui en a pris. La guerre d’Indochine d’abord (1946-1954), mais surtout la guerre d’Algérie ensuite (1954-1962) ont laissé de profondes cicatrices et certaines élites ne s’en sont clairement jamais remises. Contrairement aux autres dépendances, le territoire algérien relevait du ministère de l’Intérieur, ce qui témoigne de l’importance de l’Algérie pour la France. Pour beaucoup de Français qui ont fait la guerre d’Algérie, ou vécu cette période, le sujet est encore tabou aujourd’hui.

La « perte » de l’Algérie a eu des conséquences très importantes sur le racisme envers les populations étrangères, et plus particulièrement sur celles venues du Maghreb. Ce racisme épidermique a été conforté par la mentalité impérialiste de la classe dirigeante française, mentalité qui s’est perpétuée après la décolonisation. La France a effectivement continué à s’impliquer dans la politique intérieure de ses anciennes colonies. Parfois, comme fréquemment en Afrique, elle y envoie ses troupes. Dans d’autres cas, des contrats commerciaux et militaires sont conclus pour garder des liens de dépendance (lire les articles de Hassan Berber et de Stéphane Lanchon dans ce numéro). Comme tout pays impérialiste, la France donne des leçons, et déteste en recevoir. L’islamophobie n’a donc pas attendu le 11 septembre 2001 pour s’y développer.

Il est essentiel d’analyser plus profondément l’islamophobie en France. Le phénomène n’est pas reconnu par la plus grande partie de la gauche et l’extrême gauche. Dans Critique Communiste Léon Crémieux signe un article titré simplement « Oui, l’islamophobie existe », tellement ceci a été nié.35 François Duval dans la même revue balaie avec mépris l’idée de « islamophobie »  qu’il qualifie de « vocable tendance ». Mais ne pas voir que l’islamophobie existe relève d’un grave aveuglement. Il est évident que la population immigrée sujette au racisme est identifiée à l’islam dans l’opinion publique. Des sondages récents montrent que le terme « islam » est perçu comme « positif » par 23% de la population et comme négatif par 66% d’entre eux. Pour le judaïsme les chiffres correspondants sont de 30% de « positif » et 20% de « négatif » ; pour le christianisme il s’agit de 52% de « positif » et 13% de négatif !36 Des livres tels que celui de Vincent Geisser analysent en détail les préjugés et les discriminations à l’égard des musulmans en France.37

De Le Pen au foulard

La machine impérialiste a besoin des préjugés racistes. Cela a permis, avec la crise économique chronique, la montée du Front national, devenu un élément incontournable de l’échiquier politique. Il s’agit du deuxième événement marquant de ces dernières années en France : l’arrivée du FN au deuxième tour des élections présidentielles, le 21 avril 2002. Le centre de gravité politique s’est tout d’un coup retrouvé très à droite, entre Chirac et Le Pen.

Toute la classe politique a accéléré un phénomène qui existait pourtant déjà avant cette date : les concessions aux idées et à la politique du Front National. La droite, qui a fait le ménage social et sécuritaire version Sarkozy, était en quête d’un gros coup pour séduire l’électorat raciste. La gauche parlementaire, PS en tête, au lieu de combattre avec fermeté cette loi réactionnaire, s’est prise au piège de ses contradictions électoralistes, lors du « débat » sur le foulard islamique. Fabius suggère même que personnellement il voudrait aller plus loin « Des signes religieux ostentatoires n’ont pas lieu d’être dans des endroits publics [nous soulignons NDLR] et encore moins dans les écoles publiques  » a-t-il déclaré lors du congrès de Dijon en 2003.38

Paralyser les enseignants

Enfin, le troisième événement majeur de ces dernières années en France est certainement celui qui a le plus pesé en faveur du vote d’une loi contre le port du foulard à l’école. En mai et juin 2003, les enseignants se lancent dans un mouvement de grève qui sera le plus important depuis mai 68 dans cette profession. Ils seront ponctuellement rejoints par le reste des salariés qui se sont mis en grève contre le projet de réforme des retraites. Mais ce mouvement massif n’a pas trouvé d’autres bastions de la classe ouvrière sur lesquels il pouvait s’appuyer pour étendre durablement le conflit et mener à la grève générale.

Affolé par la radicalité des masses, exprimée lors de la première grève du 13 mai 2003 où 2 millions de personnes ont arrêté le travail, François Chérèque, le dirigeant de la CFDT -syndicat le plus droitier, s’est précipité à Matignon pour conclure un accord sur les retraites, deux jours seulement après le début du mouvement. Jean-Pierre Raffarin l’attendait à bras ouverts. La direction de la CGT, qui aurait pu donner une autre tournure au mouvement, s’est refusée à appeler à la grève générale, alors qu’elle se faisait déborder par sa base.

Les événements de mai-juin 2003 constituent une défaite pour le mouvement ouvrier et une victoire pour le gouvernement. La clique au pouvoir est donc sortie de ce bras de fer victorieuse, mais considérablement affaiblie. Les enseignants posaient toujours problème, car ils n’avaient pas eu le temps, en un seul été, de digérer les milliers de suppressions de poste dans l’Education nationale.

Une occasion pour Raffarin

En septembre 2003, l’arrivée de deux élèves voilées au collège d’Aubervilliers n’a donc pas constitué une affaire de foulard à l’école comme une autre, comme celles qui avaient été médiatisées ces dernières années en France. Le gouvernement a saisi la balle au bond pour relancer l’idée d’une loi interdisant le port du foulard à l’école. Jean-Pierre Raffarin savait ce qu’il faisait. Le monde enseignant, au-delà des préjugés racistes auxquels il n’échappe pas, se compose en partie de « laïcards de gauche », pour qui la séparation de l’Eglise et de l’Etat revient à rejeter l’appartenance religieuse des citoyens. Ou plus précisément, l’expression de l’appartenance religieuse. Ce rejet constitue en soi une grave atteinte aux libertés fondamentales. Combattre l’influence des idées religieuses est une chose, combattre leur expression en est une autre. Malheureusement, beaucoup d’enseignants ne font pas la différence.

Le port du foulard à l’école remet en cause également un aspect de la doctrine éducative française, auquel les enseignants sont, par leur fonction, particulièrement attachés. Il s’agit de l’universalisme républicain que la France est censée inculquer au monde entier. Cette idéologie historique se heurte de plein fouet à la réalité sociale, aux différences de richesses entre les élèves, aux manques de moyens pour enseigner. Alors si le gouvernement a utilisé la loi contre le foulard pour faire diversion et montrer qu’il répondait -sur un sujet au moins- aux demandes des professeurs, il est clair que la loi a servi également d’exutoire aux enseignants. Ce « débat » a catalysé toutes les passions, et fait rejaillir tout le malaise de centaines de milliers d’entre eux. Il a servi d’étouffoir à la contestation.

Vous avez dit féminisme ?

Le mouvement féministe s’est trouvé divisé par la loi. Si certaines, à l’instar de Christine Delphy (interviewée dans ce numéro) sont parmi les plus actives contre la loi et contre l’islamophobie, de nombreuses féministes approuvent la loi. Thérèse Filippi et Raymonde Coudert estiment que la seule chose que menace la loi « c’est la ‘liberté’ machiste universelle, à l’intérieur d’un microcosme fondamentaliste »39. Ces deux féministes nient les multitudes d’autres significations qu’a le port du foulard, considérant que les femmes en foulard ne peuvent qu’être des victimes. L’ethnologue Camille Lacoste-Dujardin va même encore plus loin. Pour elle, le voile peut conduire les filles « à une sorte d’autoexclusion »40. Les filles devraient donc se conformer à la norme commune... voilà qui semble bien loin des revendications féministes. L’intégration dans un moule dominant n’a pas grande chose d’émancipateur. Nacira Guénif-Souilamas parle à juste titre du « discours encore et toujours discriminatoire de l’intégration »41. 42

Beaucoup de partisans de la loi ont fait des rapprochements erronés avec le cas iranien, où le pouvoir islamique en place impose le port du voile aux femmes. Il va de soi que nous soutenons les femmes iraniennes qui se battent pour avoir le droit de ne plus porter de foulard. Les femmes doivent avoir le choix, et aucune loi, islamiste ou républicaine, ne doit leur dicter leur conduite. Chahdortt Djavann abonde dans le sens des amalgames lorsqu’elle dit : « La prise de position des dictatures islamiques contre cette loi, ingérence manifeste dans les affaires intérieures françaises, prouverait, s’il en est besoin, le lien étroit entre la prolifération du voile et l’offensive islamiste »43.

Une « preuve » bien légère ! Supposer que le port du foulard par les jeunes femmes en France est le premier pas vers un régime à l’iranienne, c’est ne pas vouloir entendre les raisons données par les femmes en question, mais préférer se faire peur en agitant l’épouvantail intégriste tout-puissant.

Même à l’extrême gauche on entend ce raisonnement. Dans Critique Communiste, François Duval écrit : « Pourquoi donc les femmes - et seulement les femmes, évidemment - devraient-elles cacher aujourd’hui leurs cheveux et, demain, l’ensemble de leur corps, visage inclus ? »44 L’analyse d’un phénomène social est remplacée par la dénonciation d’une logique proprement diabolique, logique « évidente » qu’on n’a pas besoin de démontrer ...

N’est pas objectif qui veut...

Souvent, les erreurs des féministes
 comme ceux de beaucoup d’autres personnes- prennent racine dans la question de la « signification objective » du foulard. Le foulard aurait une signification en soi, qui primerait sur toutes les autres considérations, sociales notamment. En croyant dans la signification objective de ce bout de tissu, le voile prend une même signification en Iran, en France ou en Algérie. Les filles qui portent le foulard en France le porteraient toutes pour la même raison.

L’ancienne directrice du droit des femmes à l’Unesco, Wassyla Tamzali, pense que le foulard « est réellement le symbole de l’oppression »45. En donnant une définition objective au foulard, les féministes Suzy Rojtman, Maya Surduts et Josette Trat aboutissent à des raisonnements déraisonnés. Pour ces militantes du Collectif national pour les droits des femmes, le foulard « est un moyen de faire le tri entre les femmes ‘pudiques’ et les autres ». La suite logique est donc toute trouvée : « Les femmes non voilées, musulmanes ou non, sont ainsi désignées comme ‘impudiques’ et rendues responsables des agressions et des viols qu’elles peuvent subir »46. Ainsi par un étrange jeu de logique, le sens que la femme donne à son propre foulard disparaît et elle devient agresseur et non plus agressée. On n’explique jamais pourquoi il ne faudrait pas avoir la même position envers la tradition de devoir couvrir les seins en public, devoir généralement réservé aux seules femmes.

Une méfiance très forte envers toute femme qui porte le foulard est présente chez bien de féministes. Au FSE à Londres, Danièle Atlan de la FSU a annoncé « moi, je serai peut-être prête à débattre avec les femmes [voilées] présentes à cette tribune quand elles auront exprimé leur position sur le droit à l’avortement, sur l’excision et sur l’homosexualité. » Les vieux préjugés qui font de l’islam une religion barbare refont ici surface. Léon Crémieux explique : « Dans cette stigmatisation de l’islam, on en vient à considérer les musulmans comme une catégorie globale, cohérente, encline forcément à partager les positions les plus rétrogrades et réactionnaires. »47

C’est l’argument « féministe » qui a eu le plus de succès à l’extrême gauche. Dans la revue trimestrielle de la LCR, Critique Communiste, qui a le mérite de publier un réel débat sur la question, François Duval, représentant la position majoritaire dans la direction de la LCR, écrit « La signification objective du port du voile ne devrait pas faire de doute. Ce n’est pas principalement un ‘signe religieux’ ni un ‘symbole’ de l’oppression des femmes, mais un instrument efficace de celle-ci, premier pas vers l’enfermement et l’apartheid sexuel. »

C’est une conception qui nous éloigne énormément de la méthode matérialiste qui a caractérisé le mouvement marxiste depuis ses origines. Les révolutionnaires ont toujours eu le souci d’analyser les phénomènes sociaux et culturels dans leur pratique quotidienne, dans leurs racines dans la société. Si on nous dit maintenant que les pratiques culturelles ont des significations objectives, plus besoin d’analyser.48 Nous pouvons attendre de François Duval ou d’autres de savoir la signification objective du turban sikh, du football, du fait de laisser le nombril à l’air, de la musique rock ou de la violence... Pourquoi le fait de couvrir les seins ou de se raser la barbe n’auraient-ils pas de la même façon une signification objective ?

Si la signification objective du foulard est l’enfermement par l’homme, comment expliquer qu’il existe dans certains pays des ministres, des députés, des avocates, des chirurgiens, des athlètes olympiques qui portent le voile ? Comment expliquer que les femmes qui choisissent de mettre le foulard sont aussi des femmes célibataires, qui vivent seules ?

Le malaise du camarade Duval est suggéré par la floraison de figures de style dans son article (« Au nom de quoi devons-nous nous taire » etc. etc.). Tel argument est dénoncé comme « proprement aberrant », tel autre comme « déplaisant » ou « surprenant ». Ces figures cachent un manque de logique impressionnant. Car c’est en effet une drôle de manière de préparer l’enfermement des femmes, que celle d’insister qu’elles puissent aller à l’école, et participer à la vie publique normalement. Quand on sait les pressions actuellement faites pour éviter que les femmes au foulard soient élues déléguées de parents d’élèves dans les écoles, on voit que l’enfermement, en France, ne vient pas des femmes qui portent le foulard....

La signification objective du port du foulard n’existe pas. Pourtant, cette thèse permet de rejoindre l’essentiel du discours médiatique, qui considère que la parole des femmes qui portent le foulard n’a aucune importance et n’a pas lieu d’être écoutée.49

Mobilisations

Les éléments de la gauche et de l’extrême gauche qui n’étaient pas d’accord avec la loi ont été paralysés. De grandes organisations syndicales telles que la FSU, la FCPE et des organisations politiques importantes telles que le MRAP ou la Ligue des Droits de l’Homme, ont dénoncé la loi, mais ces organisations refusent de se mobiliser contre la loi, ou même contre les « dérapages » tels que les interdictions faites aux parents d’élèves. De peur de diviser leurs propres rangs, la lâcheté prend le dessus.

En même temps, ces organisations ne sont pas spécialement fières de leur rôle. C’est pourquoi la défense active de la loi et l’opposition au collectif Une école pour tous sont laissées à des organisations bien plus marginales, telles que L’union des Familles laïques ou, dans une certaine mesure, Ni putes ni soumises. Ces organisations, en particulier l’UFAL, se prétendant de gauche, manient les mensonges diffamatoires (ils accusent le collectif d’avoir des moyens financiers énormes venant des intégristes, de s’associer à des négationnistes...) avec un discours haineux et peu politique. 50 Dans Le Nouvel Observateur on a pu voir des attaques similaires contre « les gauchistes d’Allah », définis comme tout révolutionnaire qui ose travailler avec des associations musulmanes contre l’islamophobie.51

Révolutionnaires

On peut le voir, la gauche réformiste n’est pas à une contradiction près. Mais la gauche révolutionnaire a raté le coche. D’un côté, on trouve la position catastrophique de Lutte ouvrière. LO a de fait pris position pour la loi. Ainsi, Arlette Laguiller s’est retrouvée dans la manifestation du 6 mars célébrant le Journée internationale des femmes, au coude à coude avec Nicole Guedj, la secrétaire d’Etat aux droits des victimes. Pour Arlette Laguiller, « Seulement les Ni putes ni soumises avaient un langage clair sur le voile »52. Les Ni putes ni soumises n’ont pourtant fait que reproduire le discours dominant (lire l’interview de Christine Delphy dans le présent numéro). Les articles de Lutte Ouvrière mettent l’accent sur les dangers de « barbarie moyenâgeuse » et déclare que le foulard « c’est commencer à leur réserver[aux femmes] un ghetto, à leur imposer une vie d’esclave... »53 La revue d’une fraction de Lutte Ouvrière va jusqu’à comparer le foulard à l’étoile jaune .54 Des enseignants militants de Lutte Ouvrière ont joué un rôle important dans l’organisation de certaines exclusions. Traversant une période difficile55, Lutte Ouvrière a cru trouver dans cette question une occasion pour se différencier à l’extrême gauche.

D’un autre côté, la direction de la LCR n’a pas su trancher. Sa position du « Contre la loi et contre le voile » s’est révélée intenable. Dans les faits, la LCR, ne pouvait pas combattre la loi, en soutenant le droit des jeunes musulmanes, tout en demandant à ces mêmes musulmanes d’enlever leur foulard.

Cette position du « Ni ni » s’est révélée désastreuse à la rentrée, lorsque les musulmanes avaient le plus besoin de soutien. Le choix de la LCR sur la question était un non-choix, qui semblait avoir pour seul but de mettre un terme aux divisions internes. Le résultat a été une authentique paralysie. Rouge ,l’hebdomadaire de la LCR s’est révélé quasiment le seul journal en France qui n’a rien écrit sur le foulard à la rentrée. La position majoritaire dans la LCR s’est révélée impossible à défendre en pratique. Pire encore, cette paralysie a empêché la LCR de s’impliquer en tant que tel contre d’autres discriminations (par exemple celles faites à l’encontre des mères d’élève.)

Pourtant, contrairement à beaucoup d’organisations, la LCR a su organiser un réel débat en son sein, avec des dizaines de textes et de réunions. Et il semble qu’il s’esquisse un lent progrès sur la question.56La minorité sur cette question est souvent active dans les mobilisations contre la loi .

La place de la majorité de la LCR dans le débat sur le port du foulard à l’école, n’est pas sans rappeler celle occupée par l’organisation en 1999 lors de la guerre au Kosovo. La LCR affichait alors un « Ni OTAN, ni Milosevic », qui fort heureusement ne s’est pas traduit, quatre ans plus tard, par un « Ni Bush ni Saddam Hussein ». Qu’il s’agisse d’un Etat agressé par des vautours impérialistes, ou de minorités écrasées par un Etat oppresseur, il est impossible de s’asseoir entre deux chaises sans se faire écarteler.

Face à ce vide politique, les musulmanes n’ont même pas pu compter sur les représentations religieuses pour les soutenir. Dans un premier temps, le président du Conseil français du culte musulman, Dalil Boubakeur, était contre les manifestations, tandis que l’Union des organisations islamiques de France adoptait une ligne de « soutien sans participation »57. Puis, une semaine avant la rentrée scolaire, au moment de l’affaire des otages français en Irak, les grandes organisations musulmanes se sont toutes ralliées à l’union nationale savamment orchestrée par le gouvernement. Seuls quelques responsables musulmans ont critiqué l’application de la loi, trop stricte à leur goût. En notant que certains établissements scolaires ont inscrit dans leur règlement intérieur l’interdiction de porter des couvre-chefs, le président de l’UOIF Lhaj Thami Breze peut constater : « en réalité, les chefs d’établissements scolaires sont en train d’interdire les signes visibles »58.

Heureusement, quelques manifestations d’opposition à la discrimination ont eu lieu. Certaines ont rassemblé jusqu’à 20 000 personnes dans toute la France59. Puis, à la rentrée 2004, alors que la pression et l’isolement étaient énormes, près de 150 lycéennes ont manifesté à Mantes-la-Jolie dans les Yvelines, pour pouvoir porter ce foulard en cours. A Strasbourg, elles étaient environ 60 à avoir organisé une manifestation, rassemblant collégiennes, lycéennes, étudiantes et mères de famille60. La faiblesse de ces mobilisations est due à l’isolement dans lequel les jeunes musulmanes sont placées, et dont les organisations de gauche sont en premier lieu responsables

Les manifestations des opposants à la loi ont été mal perçues, voir combattues. Malika Ben Lardi, collaboratrice du maire UMP d’Argenteuil dans le Val-d’Oise, estime tout simplement que les manifestations à l’appel de certaines organisations musulmanes étaient « de la manipulation » et que cela allait « encore faire retarder de dix ans l’intégration »61. Venant de la droite, ce genre de propos n’est pas étonnant. Mais venant de la gauche, ils ont de quoi surprendre. Khédidja Bourcart est adjointe à la mairie de Paris, en charge de l’intégration et des étrangers non communautaires. Pour cette militante des Verts -parti pourtant opposé à la loi, les organisateurs des manifestations sont « des gens d’extrême droite (...) Ils rejoignent le Front national et servent Le Pen »62.

L’opposition à la loi et à l’islamophobie organisée autour du collectif « Une école pour toutes et pour tous » a été longue à structurer. Abandonnés de fait par toutes les organisations de gauche, et par les plus importantes des organisations musulmanes, les militants ont dû bricoler une activité et apprendre à travailler ensemble. Un des énormes bénéfices à émerger d’une situation très mauvaise est le fait que les organisations de jeunes musulmans telles que le Collectif des Musulmans de France et Participation et Spiritualité musulmanes ont pu convaincre une partie de la communauté musulmane de la nécessité de travailler avec des organisations non-musulmanes. Les militants de la LCR, des Verts, ou du MRAP, ainsi que les militant du milieu féministe ou anarchiste ont dû à leur tour apprendre à travailler avec des gens que nous connaissions très peu. C’est une collaboration qui pourra aller bien plus loin que la seule question du foulard. Beaucoup des militants musulmans sont par ailleurs engagés dans d’autres luttes sociales et syndicales.

Nombre de responsables à gauche espèrent que cette question qui divise tellement nos rangs va disparaître d’elle-même. Il n’en est rien - le « retour à l’islam » d’une partie de la jeunesse est un fait réel ; l’islamophobie monte et une bonne partie de la gauche continuera à faire des concessions à celle-ci. Comme l’écrivent des camarades de la LCR dans Critique Communiste « la lutte contre l’obscurantisme recouvre malheureusement bien souvent d’épaisses couches de mentalité archéo-coloniale. » La gauche ne peut pas faire l’économie d’une remise en cause sérieuse des « évidences » au sujet de la laîcité et de l’islam.

Thomas Mitch et John Mullen

Article paru dans le numéro 11 de la revue Socialisme International
http://www.revue-socialisme.org

Notes :

1 http://www.psm-enligne.org/

2 www.ecolepourtoutes-tous.org

3 Voyant son crédit s’amoindrir, l’UOIF a établi au dernier moment les comités « 15 mars et liberté » qui ont tardé à s’activer, mais suivent une démarche juridique -dénonciation de certains « dérapages » devant les tribunaux, plutôt qu’une démarche protestataire. Dans leurs propres mots « Le “Comité 15 mars et Liberté” regroupe des femmes et des hommes d’expérience qui mettent leurs compétence au service des collégiennes et lycéennes de France qui pourraient être victimes de mauvaises interprétations de la loi du 15 mars 2004. Il s’agit de les informer à la lumière de l’ensemble des dispositions de protection des libertés religieuses, de la véritable portée de cette loi et de leurs droits fondamentaux à une éducation à la hauteur de leurs compétences.....Le Comité affirme avec force son apolitisme, son absence d’ambition autre que celle de servir les élèves et son absence de volonté de se constituer en groupe de pression. »

4 VSD, 26 février 2004, « Les profs font un amalgame, port du foulard=danger ».

5 Le Parisien, 22 janvier 2004, « Signes religieux : Luc Ferry sème le trouble ».

6 François Duval dans Critique Communiste montre une autre attitude assez courante à gauche. Il parle du « port des turbans, des kippas ou des (grandes) croix dont, franchement, on se fout un peu. » La critique de la religion s’efface devant le mépris à l’égard des croyants.

7 Le Parisien , lundi 18 octobre 2004

8 Pour connaître l’intégralité du texte de la loi de 1905, consulter le site http://www.legifrance.gouv.fr/texteconsolide/MCEBW.htm

9 Sur cette question, on doit constater qu’à l’extrême gauche on peut souvent percevoir une confiance exagérée dans l’institution scolaire. Dans le débat dans Critique Communiste,N°172 La loi contre le voile en débat François Sitel accepte sans critique l’idée que les rôles d’enseignant et d’élève sont « définis par la relation d’éducation et de connaissance » (p 123) ce qui lui permet de faire confiance aux solutions de « compromis » trouvés par les « équipes pédagogiques ». Cette vision exclut une analyse du rôle de l’école aussi comme producteur de valeurs de conformisme appropriées à la dictature du profit sous laquelle nous vivons. Il faudrait y revenir.

10 Libération, 24 janvier 2004, « Exclues du collège à cause du voile, et après ? ».

11 AFP, 10 septembre 2004, « Loi sur la laïcité : une rentrée 2004 plus apaisée que prévu ».

12 Le Monde, 11 février 2004, « Pour nombre d’élèves voilées et exclues, l’école s’arrête définitivement ».

13 Le Monde, 11 février 2004, « Pour nombre d’élèves voilées et exclues, l’école s’arrête définitivement ».

14 Le Monde | 01.10.04 |

15 Témoignages communiqués au Collectif « Une école pour toutes et pour tous ».

16 AFP, 7 septembre 2004, « A Bobigny, trois lycéens sikhs envoyés à la cantine à cause de leurs turbans ».

17 vendredi 22 octobre 2004, 15h53 - Reuters

18 La vie, 5 février 2004, « A Mayotte, le voile si on veut, comme on veut ».

19 Pour connaître l’intégralité du texte de la loi
 relativement court, consulter le site http://www.assemblee-nat.fr/12/ta/ta0253.asp

20 Libération, 2 février 2004, « Voile, liberté et ordre public ».

21 France Soir, 6 mai 2004, « Du voile au bandana, et vice versa, les filles ont parfois l’embarras du choix ».

22 La Croix, 22 avril 2004, « Les tribunaux auront à nouveau à interpréter la loi ».

23 Le Monde, 8 janvier 2004, « La jurisprudence de la Cour européenne de Strasbourg n’est pas favorable au port du foulard islamique ».

24 Le Monde, 8 janvier 2004, « En assimilant voile et croix, le président Rau déclenche une tempête en Allemagne ».

25 Nous devrons revenir dans un numéro futur de la revue sur la question du foulard porté par les enseignants. En effet, nombre de ceux qui défendent le droit d’une élève à porter un foulard considèrent que le cas de l’enseignant est différent.

26 Le Nouvel Observateur, 12 février 2002, « Le voile divise la Belgique ».

27 La Croix, 28 janvier 2004, « En Belgique, la question du voile se gère au niveau des écoles ».

28 Le Monde, 12 février 2004, « ‘Ken le Rouge’ en guerre contre l’interdiction du voile ».

29 Ateacher’s guide to meeting the needs of Muslim pupils. Stoke-on-Trent : Trentham Books Limited

30 Le Figaro, 4 mars 2004, « Pas d’autre législation en Europe ».

31 Le Monde, 25 mars 2004, « La France dénoncée pour ‘islamophobie’ devant les Nations unies ».

32 Le Monde de l’éducation, 1er janvier 2004, « Europe : la France est montrée du doigt ».

33 Le Monde de l’éducation, 1er janvier 2004, « Europe : la France est montrée du doigt ».

34 Le Nouvel Observateur 21.10.2004

35 Critique Communiste  N° 172 p110

36 Cité par Dominique Vidal dans Le Monde Diplomatique septembre 2004

37 La Nouvelle Islamophobie de Vincent Geisser, Françoise Lorcerie La Découverte 2003. Un des faits marquants du débat (très émotif) sur le foulard est la détermination d’une bonne partie de ceux qui agitent le danger intégriste de ne pas lire les livres qui analysent l’islam en France, dont plusieurs sont sortis cette année.

38 Cité sur World Socialist Website
http://www.wsws.org/francais/News/2003/sept03/130803_IslamFrprt.shtml

39 Le Monde, 5 février 2004, « Les revenantes et le plafond de chiffon ».

40 Libération, 16 janvier 2004, « Fichu hidjab, uniforme islamiste ».

41 Le Monde, 24 février 2004, « Un foulard raconté à mes enfants ».

42 Il semble qu’il s’esquisse une différence pourtant entre générations de féministes. Il a été plus facile, dans l’ensemble, d’intéresser des groupes de jeunes féministes à la défense des lycéennes exclues.

43 Libération, 29 janvier 2004, « Contre l’islamisme le citoyen ».

44 Critique Communiste N° 172 p99

45 Libération, 14 janvier 2004, « Féministes,jevous écris d’Alger ».

46 Libération, 27 janvier 2004, « Contre le racisme et pour les femmes ».

47 Critique Communiste N° 172 La loi sur le voile en débat p112

48 La méthode rappelle celle des livres populaires du genre « Interprétez vos rêves chez vous », où une liste de rêves est accompagnée d’une liste des significations, à l’encontre de la théorie de Freud qui souligne l’enracinement de chaque symbole dans la vie individuelle de chacun.

49 Soit dit en passant que l’argument similaire qui justifie l’interdiction d’un « symbole d’oppression » ne tient pas debout. Pour ne prendre qu’un exemple, la mode grandissante chez les jeunes Noirs pour des produits qui défrisent les cheveux peut facilement être vue comme le reflet de l’oppression - avoir les cheveux « plus occidentaux » est considéré comme étant plus beau. Imaginons la fureur si on suggérait d’exclure des écoles les jeunes qui utilisaient ces produits...

50 Celui qui en doute peut consulter leur site web www.ufal.org

51 Le Nouvel Observateur 21.10.2004

52 Le Monde, 9 mars 2004, « La question du voile a divisé les manifestants en faveur des droits des femmes ».

53 Lutte Ouvrière 19 septembre 2003

54 Convergences Révolutionnaires N° 30 novembre-décembre 2003

55 L’hostilité de Lutte Ouvrière aux mouvements altermondialistes et son refus de construire les manifestations anti-Le Pen de 2002 lui ont coûté assez cher.

56 Le trimestriel Critique Communiste y a consacré un dossier ( N° 172). Il y a eu également des bulletins internes, et un très long débat fraternel à l’université d’été. Le numéro de Critique Communiste constitue une lecture indispensable car on y trouve une large variété de positions très argumentées qui éclairent l’état du débat à gauche. Plusieurs camarades impliqué(es)s dans le collectif « Une école pour toutes et pour tous » y interviennent.

57 Le Figaro, 20 janvier 2004, « Le débat sur le voile divise les musulmans ».

58 AFP, 9 septembre 2004, « Responsables musulmans : l’esprit de la loi sur la laïcité pas assez respecté ».

59 Le Figaro, 20 janvier 2004, « Le nombre de manifestants a-t-il été surestimé ? ».

60 AFP, 9 septembre 2004, « Des lycéennes manifestent pour le foulard islamique à Strasbourg ».

61 Le Figaro, 20 janvier 2004« Malika Ben Lardi : ‘De quoi alimenter tous les fantasmes’ ».

62 Le Figaro, 20 janvier 2004, « Khédidja Bourcart : ‘On surestime beaucoup la menace islamiste ».

Lire aussi notre dossier dans le numéro 9 de la revue sur Islam, foulard et politique. www.revue-socialisme.org

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Auteur : Thomas Mitch

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