Je lui explique que ces jeunes sont français et qu’à l’heure où des milliers de Maghrébins tentent de traverser clandestinement la Méditerranée, je vois mal les Beurs faire le chemin inverse. Sa réponse mérite réflexion. « Oui.. peut-être... Mais je suis sûr qu’il n’y a pas de solution à leurs problèmes sans passage par le pays de leurs pères ».
Le premier est un chauffeur de taxi, la quarantaine à peine entamée, moustache
déjà grise et des yeux cachés derrière des lunettes de soleil. Le taxieur :
interlocuteur classique et incontournable du journaliste. A une seule
condition : ne jamais oublier que sous presque toutes les latitudes, et surtout
au sud, cette profession est la pourvoyeuse idéale en informations pour les
« services » en tous genres...
Sa Peugeot, peinte en jaune comme tous les taxis du pays (et
comme bientôt les taxis genevois mais ceci est une autre histoire), est
impeccable de propreté. Sur la lunette avant, fixée par de petites roses des sables,
est dépliée une carte récente de l’île de Jerba avec, dernière nouveauté,
l’indication de l’emplacement d’un élevage de crocodiles. « C’est la Tunisie d’aujourd’hui.
Le dinar à tout prix ! N’importe quelle idée est bonne pour faire de
l’argent », m’explique-t-il. Les sauriens attirent les touristes et leur cuir
servira à façonner quelques sacs et chaussures et à forger un nouvel artisanat
local.
Le taxi file vers la ville de Midoum. A un carrefour, le
panneau qui naguère indiquait en grosses lettres la direction de la très
ancienne synagogue de la Ghriba a disparu, remplacé par une publicité pour « le
club melibou ». Le taxieur soupire. Il n’a pas envie de parler de l’attentat de
mai 2002. Un choc. Une honte. Pour les natifs de l’île, le traumatisme est loin
d’avoir disparu. « Je n’aurai jamais cru que ça arriverait ici », dit-il enfin. Quelques
secondes passent et il avoue sa crainte : que cela recommence. En pire.
L’homme n’a pas besoin de préciser sa pensée. Le
gouvernement tunisien a récemment invité le Premier ministre israélien Ariel
Sharon à participer à l’automne prochain au sommet mondial sur la société de l’information.
Depuis, la majorité silencieuse du pays, celle qui n’a pas protesté dans la rue
contre cette initiative (mais qui n’en pense pas moins), prie Dieu que cette
invitation ne vaudra pas au pays des représailles sanglantes.
Le second est flic. Enfin, flic ou hnach (serpent) ou toute
autre fonction « d’encadrement » de la population. Il appartient à ce genre
d’indicateurs facilement repérables, qui traînent leur ennui et leur importance
ventripotente dans les halls d’hôtels ou les souks pour touristes. Des hommes Ã
l’affût qui, sans finesse aucune, tendent l’oreille à la recherche de
discussions subversives. Avec un sourire faussement amical, il me demande mon
métier. Je réponds que je suis journaliste et que lui est certainement flic.
Stupéfaction. Elle dure quelques secondes où visiblement il réfléchit à la
manière avec laquelle il doit réagir. Vient ensuite un rire franc. Beau joueur,
il propose de boire quelques bogas autour d’un guéridon. C’est un homme né dans
la région qui s’avoue heureux de sa présence dans l’île. Je lui demande ce qui
l’inquiète le plus. « Que Jerba finisse par ressembler au nord », chuchote-t-il.
Le nord, pour lui, c’est Hammamet, ville lupanar qui, cette
année, aux dires de mon interlocuteur, a attiré une partie de la racaille
pédophile qui sévissait jusque-là en Asie du sud-est. A Hammamet comme à Marrakech
ou Agadir, des Occidentaux sans scrupules ni morale sont en train de renforcer
l’influence des islamistes et de jeter les graines de futures violences que
l’on aura du mal à ne pas inscrire au tableau du choc des civilisations.
Le troisième est un pharmacien.
La France, il connaît puisqu’il y a fait ses études et qu’il y a même travaillé. « Dix ans dans
un laboratoire en région parisienne ». Depuis, il y retourne une semaine par an.
« En janvier. Quand il fait très froid mais qu’il y a des journées ensoleillées ».
Il s’amuse de la défaite de Paris face à Londres pour les JO de 2012 mais
s’interroge sur ce que pense Sarkozy de la Tunisie. « C’est vrai qu’il préfère le Maroc ? ».
Il ne reconnaît plus la jeunesse d’origine maghrébine et l’avenir des
Beurs l’inquiète. « Il faudrait qu’ils rentrent. Ce sera dur pour eux mais leurs
enfants auront moins de problèmes et en deux générations, ce sera réglé » Je lui
explique que ces jeunes sont français et qu’à l’heure où des milliers de
Maghrébins tentent de traverser clandestinement la Méditerranée, je vois mal les Beurs faire le chemin inverse. Sa réponse mérite réflexion.
« Oui.. peut-être... Mais je suis sûr qu’il n’y a pas de solution à leurs
problèmes sans passage par le pays de leurs pères ».
Le dernier est un autre taxieur. Véhicule poussiéreux,
sièges fatigués, guidoline du volant décollée. Chapeau de paille sur la tête,
visage buriné, mains calleuses, il est le digne représentant de ces paysans sans
âge, que l’on pourrait croire surgis du dix-neuvième siècle, lointains descendants
de ces travailleurs de la terre que les poètes de l’Antiquité célébraient pour
leur abnégation. Son accent rocailleux montre qu’il est vraisemblablement de la
région de Gafsa et en le détaillant, je pense immédiatement à ces oliviers qui
produisent encore et dont on affirme à Jerba qu’ils existaient déjà dans l’île
avant l’arrivée des premières légions romaines.
L’atmosphère antique et rurale disparaît soudain quand dans
la poche de sa chemise sonne un téléphone portable. En conduisant d’une main,
il reste un instant à regarder le nom qui s’affiche en arabe sur l’écran avant
de répondre. J’ai envie de lui demander s’il expédie des SMS en arabe mais je m’abstiens.
« Je connais bien l’Algérie. me dit-il. La première fois que j’y suis allé,
c’était en 1948. Ah, Alger ! C’était vraiment le petit Paris ».
Je m’attends à une tirade nostalgique mais l’homme change
brutalement de sujet de conversation. « Ici, nos jeunes sont contents. Ils ont du
travail et pas simplement grâce au tourisme. Avec le travail, ils ne sont pas
tentés de faire des bêtises. C’est important ». Des mots qu’il répète à deux ou
trois reprises avant de revenir à l’Algérie. « Oui, Alger, c’était le petit
Paris. Mais... Aujourd’hui... Votre problème, c’est les généraux ». Je lui
demande s’il peut me citer un seul pays arabe sans général. Silence immédiat. Une
pâleur subite s’installe sur son visage. A l’extérieur du véhicule, le soleil
commence à se coucher sur la lagune de Sidi Mehrez.
Source : Le Quotidien d’Oran
Jeudi 21 juillet 2005