Une fois encore...

De retour de congés je retrouve la pile des numéros du « Monde » qui sont arrivés pendant les vacances.

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mercredi 15 septembre 2004

De retour de congés je retrouve la pile des numéros du « Monde » qui sont arrivés pendant les vacances. En les feuilletant, je tombe, dans celui du 12 août, sur un gros titre « Je hais l’islam, entre autres... » article signé par Patrick Declerck, « psychanalyste et écrivain », dans les pages « Horizons », horizon qui me paraît singulièrement noir.

Que nous dit cet article ?

Tout d’abord "... la proposition : "je hais l’islam." Voilà bien quelque chose qui, en bonne compagnie, ne se dit pas".

Cela ne se dit pas, mais cela se fait : actes de vandalisme dans les cimetières musulmans, graffitis injurieux sur les mosquées et aux domiciles des responsables musulmans, voire menaces de mort ("Nabaoui à mort !" tagué devant le cabinet médical de l’épouse de l’intéressé)... Plus grave encore, détournements de la loi par des autorités publiques en principe chargées de la faire respecter dès qu’une association musulmane veut acheter un local, construire un lieu de culte, etc... Les cas sont légion sur la France entière. Il est étonnant qu’un psychanalyste en reste au niveau du langage et ne s’interroge pas sur ces passages à l’acte.

Le texte fourmille ensuite d’erreurs de fait ou de langage :

1/ "Le judaïsme tend à la névrose obsessionnelle : le rite pour le rite". De quoi parle-t-on ? De quel judaïsme ? N’y en aurait-il qu’un seul ? Comme l’islam et le christianisme, le judaïsme est parcouru de courants divers, certains plus ritualistes, d’autres plus intérieurs et spirituels... En outre, bien plus que l’observation du rite (on ne nous dit d’ailleurs pas lequel) le judaïsme est habité par une quête du sens, voire des sens, puisque la technique d’interprétation que l’on appelle le "hipouk" consiste, une fois que l’on a recherche le sens du mot dans le sens habituel de la lecture, à lire celui-ci "à l’envers" ; c’est de la conjugaison des ces deux recherches qu’un sens plus général, plus universel se dégage et permet de donner un sens aux Écritures.

2/ "L’islam, lui, tend à rendre fou parce qu’il instaure un partage entre les sexes extraordinairement et spécifiquement pathologique". C’est prendre la partie pour le tout, la périphérie pour le centre... Que sais-je ? Le "cœur de l’islam", pour reprendre la formule d’Eric GEOFFROY, n’est pas l’exploitation de la séparation des sexes mais la recherche spirituelle. Pour certains courants de l’islam (qui lui aussi est divers), être musulman consiste à rechercher et reconnaître un maître intérieur qui permet au "cherchant" d’opérer une remontée vers la lumière spirituelle, qui est une libération.

3/ "Pourtant je persiste à haïr l’islam, parce qu’en tant que système de pensée et d’être au monde, il permet la guerre sainte. Il permet la charia". Que signifie ce charabia ? La guerre sainte ? Outre qu’elle a été théorisée par Saint Augustin bien avant l’islam (ce refoulé me paraît intéressant chez un psychanalyste), signifie ici, très vraisemblablement, le "jihad". Combien de livres faudra-t-il écrire, qui ne seront pas lus, pour expliquer ce que ce terme signifie ? Ce terme veut dire précisément "travailler avec zèle" et recouvre trois réalités différentes : une réalité personnelle en tant qu’effort moral et spirituel sur soi-même, pour vivre suivant les principes de l’islam : c’est le "jihad majeur" ; c’est ensuite une réalité sociale en tant qu’effort intellectuel ("l’ijtihâd") ; c’est enfin une réalité universelle relative à l’extension de la foi musulmane et à sa défense, y compris par les armes et selon des conditions très précises : le "jihad mineur", qui ne saurait, par exemple, s’appliquer à l’encontre des "gens du Livre" (juifs, chrétiens, zoroastriens).

Pour autant, la notion de « guerre sainte » n’est pas spécifique à l’islam, loin s’en faut ! Si les tous premiers chrétiens refusèrent de porter les armes et furent persécutés par l’Empereur Dioclétien (285-305), la conversion de Constantin, en 312, allait amener l’Église à modifier ses positions : il fallait défendre l’Empire contre les « barbares » - en l’occurrence les Germains.

Le premier à avoir théoriser la notion de « guerre juste » est Saint Augustin (354-430) : « Sont dites justes les guerres qui vengent les injustices, lorsq’un peuple ou un État, à qui la guerre doit être faite, a négligé de punir les méfaits des siens ou de restituer ce qui lui a été ravi au moyen de ces injustices » - soit, notons le, au moins deux siècles avant l’apparition de l’islam.

Isidore de Séville (560-636), ajoutera à cette première définition : « Juste est la guerre qui est faite après avertissement pour récupérer ses biens ou pour repousser des ennemis  ».

En 1150 ces éléments seront repris dans un texte fondateur, le « Décret de Gratien », qui est l’un des fondements du droit canonique : « Une guerre est juste si elle est menée dans une intention droite, sous la direction d’une autorité légitime et dans un but défensif ou dans le but de reprendre un bien injustement pris »

Ce sont ces fondements qui vont servir, entre autres, à donner des bases juridiques et théologiques aux ordres religieux militaires qui vont fleurir au Moyen Âge et que nous connaissons tous : Templiers, Hospitaliers, Teutoniques...

Condamner la guerre chez autrui, c’est bien ; la condamner chez soi, c’est sans doute mieux. Mais là encore, les effets de la mémoire gommeuse sont à l’œuvre pour empêcher tout regard distancié sur les notions que l’on invoque.

4/ "Il permet la charia" ne veut strictement rien dire : la "charia" est un terme pour désigner la "voie" (on peut ainsi le traduire par "avenue" en français...) et, par analogie, a désigné la loi (tout simplement), qui permet aux gens de marcher "dans la voie" - si possible droite. De même que le judaïsme permet le droit rabbinique, le catholicisme le droit canon, effectivement, dans ce sens là, ’islam "permet la charia"...

En dernier lieu, revendiquer publiquement le droit à la haine d’une religion tout en reprochant à celle-ci de préconiser la guerre relève de l’acrobatie intellectuelle, pour ne pas dire de l’imposture. L’exprimer dans les pages d’un quotidien comme "le Monde" montre bien, après les précédentes déclarations de Claude IMBERT, que haïr se fait toujours, a pignon sur rue.

Une fois encore l’expression d’une haine « basique » s’exprime au grand jour. Même si l’on sait que la patience est une vertu musulmane, je commence, pour ma part, à trouver le temps long...

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Auteur : Jean-Michel Cros

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