Une biographie très différente, “sérieuse” ?

Le livre de Ian Hamel La vérité sur Tariq Ramadan vient de sortir et on l’a présenté ici et là comme un

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mercredi 31 janvier 2007

Le livre de Ian Hamel La vérité sur Tariq Ramadan vient de sortir et on l’a présenté ici et là comme une biographie qui se démarquait de tout ce qui avait été écrit jusqu’à présent. Une biographie sérieuse, du “vrai travail de journaliste” cautionné d’ailleurs par la préface de Vincent Geisser. Voire.

Commençons par le commencement : je dois dire que je ne comprends pas que l’on continue à s’épuiser à écrire sur ma vie et mon travail. C’est bien étrange, mais enfin. Cela étant si l’on s’engage dans cette entreprise, le minimum requis est la rigueur de l’exposé, la justesse des informations en évitant le sensationnalisme. Je n’attends pas de louanges, uniquement de la probité intellectuelle. Pas plus, pas moins.

J’ai depuis le début – ainsi que tous les membres de ma famille (à l’exception de mon grand oncle qui ne le connaissait pas) – refusé de rencontrer Ian Hamel dans le cadre de l’écriture de ce livre. J’avais déjà eu affaire à lui dans des circonstances très désagréables. Alors que j’étais en Indonésie, en juillet 2003, il avait écrit un article dans Le Matin de Suisse révélant que j’aurais eu des relations douteuses avec un membre d’al-Qaida vivant en Espagne. L’annonce faisait la manchette du journal sur tout le territoire de la Suisse romande. Le journaliste annonçait par ailleurs qu’il avait essayé de m’atteindre au téléphone et qu’il avait laissé des messages sur mon répondeur. Ce n’était pas vrai. L’article était tendancieux, mal écrit et surtout mensonger et manipulateur. Il allait surtout répandre la suspicion à partir d’informations peu fiables vite démenties par la suite. Mais il s’agissait d’un bon scoop, qu’importent les conséquences !

Le journaliste n’a cherché à me rencontrer que dans les mois qui suivirent… je suis resté prudent, je n’avais aimé ni la méthode ni les insinuations et les conséquences avaient été lourdes. Les articles qu’il écrivit après coup semblaient plus objectifs mais toujours avec des ambiguïtés quant à ce qui était dit ou non dit, voire des versions différentes selon les lieux de parution. Le contenu des articles publiés sur Oumma.com ne correspond pas au contenu de ceux du Matin ou d’ailleurs. Pourquoi ?

La biographie « sérieuse » a donc été publiée. Il est vrai que sur certains points, le journaliste se démarque de la stupide diabolisation à laquelle j’ai dû faire face ces dernières années en France. Mais cela suffit-il pour faire de cet ouvrage une référence probante et sérieuse. Je propose aux lecteurs de le lire et de vérifier les affirmations, les relations chronologiques, les citations et les analyses : cela fait frémir. Sur le plan général, ce qui traverse le livre relève des bonnes vieilles méthodes de la communication utilisée pour faire parvenir des messages doubles : parler d’un fait, d’une information ou d’une analyse clairement sujets à caution (voire absolument non établis ou argumentés), faire mine de prendre ses distances vis-à-vis des interprétations courantes mais en avoir profité quand même pour rapporter l’information qui sème le doute, entretient la suspicion. A quelques exceptions près, Ian Hamel insinue plus qu’il n’établit et laisse des flous tout à fait suggestifs.

Après les premiers chapitres sur Hassan al-Banna (porteur d’une « idéologie totalitaire », rien que cela !) et l’Egypte – dans lesquels on ne compte plus les erreurs factuelles (j’en ai dénombré au moins 38 dans les 135 premières pages) et les approximations dans l’analyse ; le journaliste s’attaque au cœur du sujet et les erreurs factuelles (63 !!! jusqu’à la page 272…après, franchement, ma lassitude m’a empêché de compter…) s’accumulent et les interprétations sont souvent tendancieuses, ou les références clairement fausses.

Certes, pour Ian Hamel je ne suis pas le diable. Merci ! Mais pourquoi ne s’en tient-il pas aux faits ? Pourquoi ces interprétations qui, en prenant apparemment le contrepied de ce qui est dit par mes « détracteurs diabolisateurs », restent très insidieuses. Cela commence mal… dans son Avant-propos (p.23)… Ian Hamel fait mine de me citer mais le propos n’est pas de moi et il évite de mentionner la source (pas de note). Une maladresse, un oubli ? En page 57 (note 53), il utilise le même procédé. Je serais donc « un fondamentaliste » parce que je me présente moi-même comme un « réformiste salafi »… cet argumentaire tiré directement des élucubrations de Caroline Fourest en dit long sur le manque de compétence de l’auteur quant à la terminologie et aux catégorisations des courants islamiques anciens et contemporains : on savait Fourest malhonnête, manipulatrice et bien ignorante de l’univers de référence islamique… subrepticement, en passant, sans le dire, Ian Hamel utilise son analyse et entretient le doute… et le malaise. Tout est à l’avenant ! Je n’ai ni le temps ni la patience de reprendre une à une ces erreurs et approximations…il y en a tant. Le lecteur vérifiera.

Notons simplement que la chronologie est souvent fantaisiste. Des recoupements tendancieux, des dates inexactes… comme cette analyse sur mon engagement à l’université Notre Dame aux USA - qui serait apparue comme une planche de salut après mes déboires en France - alors que le contrat avait été signé près d’une année avant ces derniers. Les réflexions relatives à mes positions sur la biologie, ma (non)formation islamique, l’obtention de ma thèse, mon engagement pour le moratoire prêtent simplement à sourire. Les dates et les faits sont souvent erronés et les interprétations sont dignes d’un bien mauvais roman policier. Certaines phrases sont reprises telles quelles d’autres articles ou ouvrages sans guillemets ni références… (Du type… « avec lui un tiède devient très vite un traître »)…Curieux travail, curieuses investigations.

Ce n’est pas tout. Ce livre révèle « LE » grand scoop comme cela est annoncé par la bande rouge qui orne la couverture : « Vers un lobby musulman en Europe ? » Mes appels et mes encouragements à aller voter, mes analyses purement factuelles (il existe près de 3 millions en France de citoyens dont le vote aura forcément une influence à l’avenir…) révéleraient en fait ma volonté de former « un lobby musulman »… un peu à l’image de celui des juifs aux Etats-Unis. Quelle contre-vérité ! Quel gros mensonge ! C’est aux Etats-Unis même que je disais aux musulmans qu’ils devaient voter pour des principes, des compétences et des projets et qu’il fallait refuser de fonctionner comme des lobbies. En Europe, en France et partout ailleurs j’appelle les individus à voter, à accomplir leurs devoirs civiques (sans jamais donner une consigne de vote) et j’ai critiqué toutes les tentations lobbyistes au niveau local comme national. Présenter ce mensonge comme la thèse centrale du livre en dit encore une fois long sur le contenu et la portée du livre…qui « dé-diabolise » un homme au fond bien dangereux…Le message à deux entrées passera, mine de rien.

J’ai refusé de rencontrer Ian Hamel dans le cadre de ce livre et j’en suis heureux. Vincent Geisser a écrit la préface de ce texte et il en assume les responsabilités. J’en suis surpris, mais plus rien ne me m’étonne dans le fond… Je suis prêt à affronter la critique mais j’aimerais simplement avoir affaire à autre chose qu’aux mensonges de Fourest ou aux insinuations de Hamel. Entre autres…

Ou alors un peu de silence, ça me va aussi.

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Auteur : Tariq Ramadan

Dernier livre paru, Faut-il faire taire Tariq Ramadan ?, éditions Archipel, janvier 2005  (Cliquez ici pour vous procurer ce livre)
Professeur à l'université d'Oxford (St. Antony's College) et Senior Research à la Lokahi Foundation. (site internet : www.tariqramadan.com)

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