Un regard d’historien sur la référence par le pape Benoit XVI à un texte de l’empereur byzantin Manuel II dans son discours du 12 septembre 2006 à Ratisbonne.

Pour contribuer à une analyse rationnelle et raisonnable du discours tant controversé du pape à Ratisbonne,

mardi 19 septembre 2006

Pour contribuer à une analyse rationnelle et raisonnable du discours tant controversé du pape à Ratisbonne, nous nous sommes adressés à Rochdy Alili pour qu’il nous situe d’abord, en historien, le climat dans lequel avait pu être produit le dialogue de Manuel II sur lequel Benoit XVI a voulu asseoir les préludes à ses développements sur la foi et la raison. Nous espérons contribuer ainsi à une participation des musulmans à un débat intellectuel rigoureux et respectueux de chacun, sans hostilité ni complaisance mais avec la confiance que l’on se doit entre amis. Cela nous ramènera vers des périodes agitées et complexes et des aventures humaines qui ne manqueront pas, nous l’espérons, d’intéresser chacun.

Comment vous avez réagi lorsque vous avez eu connaissance des termes du discours du pape à Ratisbonne et des réactions qu’il a suscitées.

J’ai eu l’occasion d’entendre très vite, à des journaux télévisés rendant compte dès le 12 septembre du discours de Ratisbonne, les termes de sa citation de l’empereur Manuel II. J’avoue avoir été assez interloqué sur le moment. C’était un sentiment bizzare, différent de ce que l’on peut ressentir à l’audition habituelle des propos islamophobes des uns ou des autres sur divers organes d’information ; une sorte de surprise et de peine devant ce qui m’est apparu comme un lachâge, une trahison, un abandon, de la part du chef d’une instance qui marquait depuis des décennies un compréhension réelle pour les musulmans, une instance avec laquelle il nous arrivait de nous sentir en connivence sur de nombreuses questions malgré l’évident conservatisme de certaines attitudes en ce qui concerne d’autres problèmes.

Mais après tout, avec Jean Paul II et aujourd’hui Benoit XVI, est ce qu’un pape peut tenir un autre discours que celui d’une tradition cherchant à se perpétuer, depuis sa position institutionnelle de chef de l’Eglise catholique ? J’ai bien peur que non, dans le contexte d’abdication générale devant toutes les formes d’idolâtrie de la post modernité telle qu’elle s’impose au monde par la force de tous ses moyens. D’un autre côté, je ne pouvais pas ne pas entendre l’impatience et la déception de nombreux chrétiens demandeurs de changements plus hardis et d’initiatives plus audacieuses. J’avais le sentiment que les uns et les autres avaient leurs raisons de penser et dire ce qu’ils pensaient et disaient, voire même avaient raison tout simplement, contradictoirement raison.

Au-delà de cette réaction qui était au fond de l’affliction et de l’inquiétude, je me suis enquis du texte même de cette conférence pour me livrer à une vraie réflexion sur ce qui avait été dit. Je vous avoue que j’ai du alors réagir à nouveau devant ce qui m’est apparu comme un autre lâchage ; la difficulté de trouver une version officielle et définitive en français dès les jours qui ont suivi le discours. Je me suis dit que la tradition diplomatique établie ces derniers siècles d’user du français comme langue de communication internationale, à laquelle s’était conformé le Vatican jusqu’à ces dernières annnées avait disparu devant la pression de l’anglophonie déferlante, et j’en ai été un peu blessé, comme Français et comme francophone.

Mais il est possible que je n’aie pas cherché aux bons endroits et que cette version tant désirée m’ait échappé par ma faute.

Au-delà de ces premières réactions, qu’est ce que vous a inspiré le texte, une fois que vous avez commencé à le lire, dans l’une ou l’autre langue ?

Oui, excusez moi de faire état de ces « réactions ». Mais vous m’avez demandé comment j’avais « réagi » et c’est à cette question que j’ai répondu. J’y ai répondu parce que je crois utile de faire part à nos amis catholiques de ce qu’un musulman très éloigné des convulsions irraisonnées, mais hélas compréhensibles de peuples islamiques victimes de régimes autoritaires, voués au sous développement ou à l’économie de rente, souvent agressés militirement ou diabolisés par l’idéologie dominante, laissés dans l’analphabétisme dominant et repoussés volontairement dans l’arriération comme on le voit aujourd’hui en Irak, j’y ai répondu, disais-je,pour faire part de ce qu’un européen musulman peut aussi éprouver à ces propos.

Maintenant, passons au texte du pape. Il commence, après les civilités d’usage d’un intellectuel érudit au milieu de gens de savoir et de raison, ses semblables, par une évocation de sa vie universitaire à Bonn. La nostalgie d’une université non encore débordée par la masse et travaillée par la culture technologique mondialisée est perceptible et beaucoup pourraient la partager. Ce qui est essentiel néanmoins dans la démonstration, reste l’affirmation que le théologien, au milieu des historiens, des philosophes, des philologues, travaillait parmis eux « avec la même raison dans toutes ses dimensions » et « une responsabilité commune dans l’usage correct de la raison ». Le pape prend à cœur ainsi de convaincre, que, malgré l’expression parfois, de la part de certains collègues d’un « scepticisme radical », il restait indiscutable dans l’ensemble de l’université qu’il était « nécessaire et raisonnable de s’interroger sur Dieu avec la raison », ajoutant, « et cela doit être fait dans le contexte de la tradition de la foi chrétienne ». Bref, un plaidoyer pour l’usage de la raison chez les hommes de foi, auquel chacun ne peut que souscrire, surtout dans la forme parfaitement concise et assez peu discutable pour chaque croyant doté de bon sens que propose le pape, et que je répète ; il est : « nécessaire et raisonnable de s’interroger sur Dieu avec (ou au moyen de que je préfère) la raison ». Bien, c’est une belle leçon, bien commencée, les convictions de base sont posées, avec une référence vécue, un rappel un peu nostalgique, les objections possibles désamorcées à l’avance et une formule claire pour dire fermement de quoi l’on veut se convaincre et convaincre.

Et c’est là qu’intervient la référence si controversée à l’empereur byzantin Manuel II Paléologue et ses affirmations sur l’islam rapportées par le pape.

Oui, et Benoit XVI situe bien sa source et l’éditeur du texte le père catholique libanais Adel Théodore Khoury, et il nous trace aussi le cadre du dialogue, « dans le camp d’hiver d’Ankara en 1391 ». Et puisqu’on ne cesse de nous parler de contexte, parlons précisément de contexte pour savoir où et quand nous sommes et dans quelle histoire le pape est entré sans bien s’en rendre compte. Il faut dire en effet que Manuel II était alors coempereur avec son père Jean V, il avait repris l’année précédente Constantinople à son neveu Jean VII, dans le cadre de rivalités internes qui avaient fini d’affaiblir la dynastie des Paléologues, sur le trône de Byzance depuis 1261. A cette époque les ottomans avaient pris pied depuis trente ans dans la péninsule balkanique. Ils en avaient conquis une large part et ils allaient continuer. En réalité Jean V et son fils Manuel II ne possédaient plus que Constantinople et ses environs, avec bien plus au sud, la Morée, au milieu du Péloponnèse. Ils avaient été soumis au tribut et au ban, c’est-à-dire une collaboration militaire obligatoire par les ottomans. C’est donc contraint par ce ban que Manuel II se trouvait dans un camp d’hiver à Ankara, collaborant à l’entreprise guerrière du sultan d’alors, Bayazid 1er , qui consistait à réduire les autres principautés turques d’Asie mineure, concurrentes de l’empire naissant.

Il a été dit, dans certains médias, que Manuel II aurait été « débile et sanguinaire ?

Non, ce n’est pas exact. Comme le dit très bien Benoit XVI, Manuel II était un lettré, un docte personnage à la production intellectuelle abondante, et une des figures les plus attachantes de la fin de l’histoire byzantine. Au moins le débat nous permet-il d’évoquer sa figure. Il était très respecté du sultan Bayazid 1er qui l’avait accueilli à sa cour, dans la ville de Brousse, vers l’automne 1390. Cela ne l’empêcha pas de s’enfuir au mois de février 1391 pour regagner Constantinople à la mort de son père Jean V. Il ne règnera pas sur grand-chose et Bayazid 1er ne tarde pas à repasser dans les Balkans pour razzier le pays, conquérir des territoires et soumettre Constantinople à un blocus. Ses victoires et ses annexions inquiètent à ce point la chrétienté qu’une croisade fut organisée en 1396, avec l’assentiment des deux papes d’alors, car il ne faut pas oublier que nous sommes à l’époque du Grand Schisme d’occident et qu’il y eut deux papes concurrents pendant une quarantaine d’années, entre 1378 et 1417. Cette croisade est conduite par le roi de Hongrie et comporte de nombreux chevaliers d’occident, dont beaucoup de Français. Bayazid 1er remporte à Nicopolis, aujourd’hui Nikopol, au nord de la Bulgarie, sur la rive du Danube, à la frontière avec la Roumanie, une victoire tout à fait écrasante sur cette fugitive et folle entreprise en septembre 1396 et il continue sa pression sur les Balkans et Byzance.

C’est donc une période troublée que celle de Manuel II.

Vous avez raison de le dire et c’est dans le contexte de cette période troublée que ce pauvre empereur produit son oeuvre. Rappelons que le quatorzième siècle est tout de même celui de la grande peste et de la guerre de cent ans. Un an après le début du règne de Manuel II, le roi de France Charles VI devient fou et la triste situation de son royaume s’aggrave encore. L’Europe a vraiment connu de meilleurs moments et c’est dans le cadre de ce désarroi général et de la menace turque imminente qu’il convient de placer les écrits de Manuel II, du moins ce dialogue et de bien comprendre dans quelle rhétorique de combat ses démonstrations peuvent s’inscrire.

Après le long désarroi d’une pandémie qui vient de faire vingt cinq millions de morts en Europe (et à peine moins en Asie), dans le cadre d’une guerre interminable entre les deux plus grands royaumes d’occident, et qui touche alors une Espagne déchirée par des querelles dynastiques, avec enfin une papauté divisée, le surcroit d’angoisse que procure dans la décennie 1360, l’arrivée dans les Balkans de musulmans victorieux, alors que l’on est en passe d’en « débarrasser » la Péninsule ibérique, commence à ranimer, dans des registres à la fois anciens et nouveaux, la rhétorique anti musulmane née dans le haut Moyen-âge, prolongée par les Croisades et jamais vraiment éteinte. Cette rhétorique ne prend pas encore les formes extrêmes qu’elle revêtira au siècle suivant face au « péril turc », elle adopte des thèmes plus en conformité avec une connaissances améliorée de l’islam par rapport aux débuts du Moyen-âge, mais pas moins ignorante de son histoire vraie, de ses réalités profondes et reproduisant, comme l’on fait encore aujourd’hui, des erreurs fondamentales que nous tentons encore en vain de rectifier de nos jours. Voilà donc le climat, le contexte, l’idéologie, la rhétorique, l’état des connaissances dans lesquelles s’inscrit le dialogue rédigé par Manuel II au tournant des XIVe et XVe siècles, dans une Byzance menacée par les ottomans.

Vous dites que nous sommes à l’extrême fin du XIVe siècle, avec l’empereur Manuel II assiégé dans Constantinople par les ottomans, pourtant, la ville n’est pas prise à son époque, comme chacun sait, et il n’est pas le dernier empereur byzantin.

C’est vrai, il s’est passé des choses entretemps, qui ont retardé la prise de la capitale byzantine par les Turcs. Manuel II, face à la menace qui le pressait, envoie de multiples demandes aux souverains d’Europe occidentale et au pape de Rome, seul reconnu par lui. Rien ne se passe. Seul le pauvre roi de France, Charles VI, mande le maréchal de Boucicaut avec une troupe aguerrie de mille deux cents hommes, qui parvient à entrer dans Constantinople et participe aux combats contre les Turcs. C’est évidemment peu que mille deux cents hommes et Manuel II décide de se rendre lui même en occident pour engager des armées de secours. Il réussit à quitter la ville, laissée à son neveu et ancien rival, Jean VII. Il confie sa femme et ses enfants à son frère Théodore, qui gouverne la Morée, dont je vous ai parlé tout à l’heure, et il se met en route, à la fin de 1399, accompagné de Boucicaut. Le voyage est célèbre, il mène l’empereur à Venise, en Italie, à Paris puis à Londres, il contribue à faire mieux connaître Byzance dans les cours de ces villes, mais il ne permet pas à Manuel II d’accomplir son projet. Rentré de Londres, l’empereur s’attarde très longuement à Paris et c’est là qu’il apprend, en plein été, une nouvelle extraordinaire pour lui, la défaite du sultan Bayazid 1er , fin juillet 1402, face à un autre souverain musulman, le grand conquérant Tamerlan. Bayazid est emmené en captivité et meurt bientôt, la puissance ottomane est momentanément affaiblie, les fils de Bayazid se querellent et Byzance peut se reprendre à espérer.

Après s’être réinstallé dans sa capitale, Manuel II s’allie avec l’un des concurrents pour le pouvoir ottoman, Sulayman, puis ensuite Mehmet 1er (1413-1421), qui rétablit la vigueur de son empire mais reste en bonne intelligence avec Byzance. Sous le règne de ce sultan, Manuel II va passer une année dans la Morée, où survit brillamment la culture grecque et où s’épanouissait, dans la capitale de Mistra, à la fois une célèbre école de peintres d’icônes et pendant un certains temps, l’académie d’un humaniste byzantin, Gémisthe Pléthon, qui plaidait pour la restauration de l’hellénisme et des réformes politiques et sociales dans ce qui restait de terres byzantines.

En 1421 meurt le sultan Mehmet 1er, Manuel II abandonne la réalité du pouvoir à son fils Jean VIII et se retire dans un monastère où il s’éteint à l’été 1425. Deux ans auparavant, le fils de Mehmet 1er, Murat II (1421-1451), avec des forces ottomanes ranimées, assiège momentanément Constantinople en 1422, attaque la Grèce méridionale en 1423 et contraint Jean VIII à lui payer tribut en 1424. Byzance n’en a plus que pour trente ans. Elle survit non sans un dernier éclat dans la Morée avant l’assaut final des Turc sur Constantinople, le 29 mai 1453.

Voilà, ce qu’un historien pouvait vous dire de cet empereur grec exhumé de la mémoire par le premier pape du début du XXIe siècle. Dans la mesure où nous avons été très légitimement renvoyés au contexte, il nous convenait aussi d’identifier le climat global où le texte pris en référence avait été produit, de même que l’histoire et, plus ou moins, la personnalité de son auteur.

S’il faut parler franc, je ne vois pas quelle pertinence il peut y avoir à se référer à cette littérature de controverse de la fin du XIVe siècle et à poser, en tant que pape, dans une université allemande en 2006, la question de la foi et de la raison à partir d’un dialogue médiéval de ce type. Tenant compte de l’aliénation des masses musulmanes, entretenue par l’injustice du monde qui se dit développé, tenant compte de la célérité que mettent à les enflammer des autocrates tyranniques et des religieux rétrogrades, tenant compte de l’efficacité et de la vitesse des moyens actuels de communication, il aurait été préférable que l’éminent et docte Joseph Ratzinger choisît avec mieux de discernement ses références de départ. Le pape Benoit XVI eût évité ainsi de mettre en danger ses propres fidèles dans un monde malheureusement encore sous développé, sous éduqué, sous informé, sauf hélas de ce malheureux pas de clerc.

L’image d’églises endommagées, l’idée que des religieuses chrétiennes ont été victimes de musulmans parce qu’elles étaient religieuses, absolument insupportables à tout homme de foi et de raison, nous auraient peut être été épargnées et nous n’aurions pas encore à porter une culpabilité parce que musulmans, à une époque où tous les malheurs de la terre et de l’histoire vont bientôt nous être imputés. Alors, travaillons encore et toujours à faire en sorte que les conditions qui permettent de telles choses soient enfin éradiquées, n’oublions pas que nous avons beaucoup à nous pardonner les uns aux autres et sachons que l’on n’a guère de chance de se pardonner si l’on ne s’écoute point.

Pour le reste de ce discours si contesté, nous y reviendrons peut être, si Dieu nous prête vie et si nous en avons le temps.

Propos recueillis par la rédaction

Rochdy ALILI est historien. Auteur de nombreux articles dans diverses revues, il a publié en 1996, aux éditions La Découverte, Qu’est-ce que l’islam ? Un ouvrage d’initiation précis dont la lecture est vraiment recommandée. Son dernier ouvrage a pour titre L’éclosion de l’Islam paru aux éditions Dervy en 2005.

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