Etre sourd aux « inquiétudes » et aux « demandes de fermeté » de « l’opinion », ce serait « faire le jeu du Front National »... À ces discours rebattus, il faut opposer une toute autre hypothèse : et si le racisme venait d’en haut ? Et si la demande xénophobe était produite par les « réponses raisonnables » des élites ?
Etre sourd aux « inquiétudes » et aux « demandes de fermeté » de « l’opinion
 », ce serait « faire le jeu du Front National »... À ces discours
rebattus, il faut opposer une toute autre hypothèse : et si le racisme
venait d’en haut ? Et si la demande xénophobe était produite par les «Â
réponses raisonnables » des élites ?
Les grands médias se sont remis, ces derniers jours, à s’inquiéter de la «Â
lepénisation des esprits  ». On pourrait se réjouir de cette prise de
conscience si ladite lepénisation n’était pas si mal définie et analysée. En
effet, on se contente le plus souvent d’évoquer les progrès des idées
lepénistes dans « l’opinion  », mesurée par sondages, sans se poser la
question de la genèse de ces progrès - et plus précisément du rôle
primordial que jouent la classe politique et les grands médias. On fait
mine de croire que le racisme émane des profondeurs de la société civile,
que les médias ne font que l’observer et l’enregistrer, et que la classe
politique ne fait qu’en « tenir compte ». Cette analyse n’est pas nouvelle
 : les partisans des politiques d’immigration menées depuis vingt ans ne
cessent d’invoquer les « émotions » et les « peurs des Français », qu’ils
opposent à leur propre « raison  ». Ils se disent « à l’écoute » de ces «Â
émotions  » et de ces « peurs  » dans le but de les contenir. Car,
disent-ils, être sourd aux « inquiétudes » et aux « demandes de fermeté » de
« l’opinion », ce serait « faire le jeu du Front National »... Or, à  ces
discours rebattus, il faut opposer une toute autre hypothèse : et si le
racisme venait d’en haut ? Et si la demande xénophobe était produite par les
« réponses raisonnables » des élites ?
Les résultats électoraux confirment cette hypothèse : les régions les plus
touchées par le vote FN ne sont pas celles où il y a le plus d’immigrés ou
d’étrangers, mais souvent celles où les élus ont rivalisé de démagogie et de
xénophobie avec le FN. Au cours des années 1980 et 1990 notamment, il est
devenu de plus en plus fréquent de rendre les étrangers responsables du
chômage, de la délinquance et des déficits publics, de prophétiser
l’invasion, la fin de la République ou le « choc des cultures », de
fantasmer sur l’Afrique, la polygamie, le foulard islamique ou les «Â
banlieues-ghettos », et de défendre « l’identité française », le « droit du
sang » ou la « préférence nationale ». Ce sont des Présidents de la
République et des Premiers Ministres, toutes tendances confondues, qui ont
appelé à « remplacer la main d’œuvre immigrée par une main d’œuvre
nationale », et qui ont parlé d’ »invasion », de « seuil de tolérance
dépassé », d’ »overdose d’immigrés » ou de « bonnes questions du Front
National ». L’homme qui s’est plaint du bruit et de l’odeur des « immigrés »
est aujourd’hui à l’Élysée [1].
Cette banalisation des stéréotypes racistes ou xénophobes doit beaucoup,
également, aux faiseurs d’opinion que sont les grands médias. Les
journalistes, les éditorialistes et les intellectuels médiatiques apportent
en effet à ces stéréotypes le semblant de sérieux et de respectabilité
morale qui leur manque, et que ne suffit pas à leur apporter le monde
politique, largement discrédité. Les déclarations de Jean-Marie Le Pen
l’attestent, par exemple lorsqu’il invoque l’autorité scientifique de
Jean-Claude Barreau, ancien Président de l’INED (Institut National d’Études
Démographiques) et conseiller spécial de François Mitterrand puis de Charles
Pasqua et Jean-Louis Debré :
« De la bouche même du spécialiste, il est entré en trente ans dans notre
pays plus de 10 millions d’étrangers dont 5 millions de musulmans, et qu’il
compte aujourd’hui plus de 6 millions de légaux plus 1 ou 2 de clandestins
en plus » [2].
Toutes les estimations sérieuses (par exemple celles du Bureau International
du Travail) ont beau évaluer à 300000 le nombre de sans-papiers, que peut-on
répondre à Le Pen puisque le président de l’INED donne effectivement raison
à ses fantasmes d’invasion ?
Il faut se rendre à l’évidence : la « bataille du vocabulaire », chère Ã
Bruno Mégret [3], a été remportée par le Front National et perdue par les
démocrates.
« LA BATAILLE DU VOCABULAIRE  »
Au fil des années, la majorité des dirigeants politiques et des
éditorialistes, ainsi qu’un nombre conséquent de journalistes et de
chercheurs, ont en effet adopté sans s’en rendre compte un lexique qui a
toujours pour effet de mettre à distance l’étranger. Par exemple,
- en parlant sans cesse des « préoccupations des Français », ils excluent de
notre champ de vision les quatre millions d’étrangers qui résident en France
 ;
- en opposant « Français et immigrés », ils laissent entendre qu’un immigré
ne peut pas être vraiment français - alors que près d’un tiers le sont, par
naturalisation ou par mariage avec un(e) Français(e).
Le mot « immigré » lui-même fonctionne, dans le débat politique, comme une
catégorie raciale, puisqu’on appelle ainsi certains enfants d’origine
africaine ou maghrébine qui sont nés en France - et qui n’ont par conséquent
jamais immigré - et qu’inversement un cadre allemand ou américain qui arrive
en France n’est jamais appelé « immigré » - du moins s’il est « blanc ».
Tout le monde ne va certes pas aussi loin dans l’absurdité que l’ »expert »
Jean-Claude Barreau, qui parle d’ « immigrés nés en France » [4] ; mais
l’usage du mot « immigré » comme catégorie raciale se retrouve dans une
expression désormais courante : « immigrés de la seconde génération ».
L’immigration n’est alors plus un acte qu’on accomplit, mais un stigmate
transmissible de père en fils.
Une bataille sémantique importante a eu lieu également sur le nom des
étrangers en situation irrégulière : il a fallu plus d’un an de lutte pour
que, dans les grands médias, les « clandestins » deviennent des
sans-papiers. On a, à ce propos, assisté à d’étonnants retournements : on a
pu voir par exemple deux célèbres universitaires de gauche dénoncer la
connotation « criminalisante » du mot « clandestins », et user pourtant de
ce mot quelques années plus tard, lorsqu’ils s’employèrent à justifier les
lois Chevènement, qui maintenaient l’essentiel des lois Pasqua [5].
Plus généralement, le nom donné aux « immigrés » en lutte manifeste souvent
une fascination pour leurs origines lointaines et une indifférence totale Ã
l’enjeu de leur lutte : on a plus souvent parlé des « Maliens de Vincennes »
ou des « Maliens de Nouvelle France » que de mal-logés ou de résidents de
foyers. Seuls les « Africains de Saint Bernard » ont réussi à imposer un
nouveau nom : sans-papiers.
Une autre bataille importante s’est jouée autour du foulard dit « islamique
 », ou rebaptisé « voile » ou « tchador ». Ces jeux de langage ont suscité ou
favorisé un terrible amalgame : pour beaucoup, un simple morceau de tissu
évoque désormais l’intégrisme iranien ou afghan, dont les exactions font
régulièrement la une des journaux télévisés. Certains intellectuels ont même
entretenu la confusion en parlant de voile « islamiste » ; d’autres ont tout
bonnement assimilé le foulard au terrorisme, au fascisme et au nazisme, ou
affirmé que la scolarisation de quelques jeunes filles voilées marquait
l’avènement d’un « modèle d’intégration couleur taliban » [6]. La peur a
enfin été entretenue par les grands médias, y compris la presse magazine
dite modérée : lors des rentrées scolaires de 1989, puis de 1994, les
kiosques se sont couverts d’images de femmes en tchador, accompagnées de
légendes menaçantes :
- « Fanatisme : la menace religieuse »
- « La poussée islamiste en France »
- « Foulard : le complot. Comment les islamistes nous infiltrent »
- « La pieuvre islamiste ». [7].
Il n’est donc pas étonnant que les attentats du 11 septembre 2001 aient
provoqué, dans un très grand nombre de médias français, une immense campagne
de dénigrement et de stigmatisation de l’Islam sous toutes ses formes. La
notion extrêmement floue de « nébuleuse islamique » a permis aux amalgames
les plus grossiers de ressortir : la communauté musulmane dans son ensemble
a été sommée de « s’expliquer » sur son rapport à Oussama Ben Laden, les
banlieues ont été montrées du doigt, les contrôles au faciès multipliés et
plusieurs unes, dont celle du Point et celle du Nouvel Observateur, ont Ã
nouveau fait voisiner l’image du tchador et le mot Islam :
- « Islam : le temps de l’autocritique »
- « Islam et terrorisme : la vérité »
Le couronnement de cette « nouvelle islamophobie » a été l’hystérie
politique et médiatique qui s’est déclenchée autour du « voile à l’école »
et qui a abouti à une loi d’exclusion.
La peur de l’ « immigré » est également omniprésente, de manière implicite,
dans les nombreux discours incantatoires qui en appellent à la « raison » ou
à la « modération », et qui dénoncent « l’irresponsabilité » de certaines
revendications comme la régularisation de tous les sans-papiers, le droit de
vote des étrangers ou l’égalité complète des droits sociaux entre français
et étrangers. En effet, en parlant d’irresponsabilité, ces discours laissent
entendre qu’il existe un danger lié à la présence des résidents étrangers,
ou du moins à la reconnaissance de leurs droits - sans jamais dire
précisément quel danger .
Un autre lieu commun entretient la peur et le rejet : l’assimilation de
l’arrivée de nouveaux immigrants à un afflux de « toute la misère du monde
 », qui occulte toute la richesse produite par l’exploitation des
travailleurs immigrés. Une circulaire officielle datant de 1998 et signée
Jean-Pierre Chevènement est à cet égard explicite : elle encourage les
préfectures à refuser des titres de séjour aux parents et aux conjoints de
français ou de résidents réguliers, autrement dit à séparer des familles, et
donc à violer la Convention Européenne des Droits de l’Homme, en prétextant
que l’atteinte à la vie familiale n’est « pas excessive » par rapport au «Â
but légitime » qu’est « la protection du bien-être économique du pays » [8].
Au regard malveillant ou méprisant porté sur l’ « immigré » s’oppose un
regard on-ne-peut-plus complaisant sur les politiques d’immigration. Et au
langage brutal, voire ordurier qu’on adresse à l’un, s’oppose une langue
suave et euphémisée : on dit qu’on « renvoie chez eux » les expulsés, alors
qu’ils ont leur chez eux en France’’ et qu’on les en chasse. Et l’on
emploie le mot « reconduite », qui évoque plus les joies du retour au foyer
que la douleur du bannissement.
Bien d’autres lieux communs méritent un examen critique, parmi lesquels :
- la tenace mythologie coloniale qui imprègne le discours médiatique et
politique sur les « banlieues », conçues comme des « zones de non-droit » Ã
« reconquérir » [9] ;
- les métaphores biologiques comme l’ « assimilation » ou le « seuil de
tolérance », qui légitiment les réactions racistes en les faisant apparaître
comme des réflexes de défense du « corps social » - rejetant l’aliment trop
différent ( « inassimilable ») ou trop abondant (en « overdose »).
UN CONSENSUS LOURD DE CONSÉQUENCES
Il faudrait aussi s’interroger sur les raisons de cette dérive : la
conviction souvent, mais parfois aussi le calcul politique à court terme ou
le désir éperdu d’apparaître proche du peuple - ou encore le plaisir
infantile de se singulariser en « défiant le politiquement correct ». Sans
oublier la simple incompétence et l’absence de sens critique face aux
poncifs ou aux chiffres fantaisistes assénés par les démagogues à propos des
« immigrés ».
Ce dernier point est important : pendant deux décennies, il y a souvent eu,
chez les journalistes de télévision ou de radio qui recevaient
complaisamment des dirigeants d’extrême droite, un silence aux effets
symboliques redoutables. En effet, qui ne dit mot consent : en n’apportant
pas la contradiction lorsqu’un chiffre mensonger était avancé, lorsqu’un
argument fallacieux était énoncé ou lorsque la loi contre l’injure raciste
était bafouée, les journalistes ont souvent laissé des mensonges apparaître
comme des vérités, des sophismes apparaître comme des arguments et des
propos illicites apparaître comme des opinions respectables.
Les motivations peuvent être diverses, mais quelles qu’elles soient, elles
vont toujours de pair avec une profonde indifférence ou un profond mépris Ã
l’égard des « immigrés », et elles débouchent toujours sur les mêmes
conséquences : la banalisation et la légitimation de la violence raciste,
qu’elle soit verbale ou physique, individuelle, collective ou
institutionnelle. Car les mots engendrent des actes : le changement de
discours produit un changement de climat, qui entraîne chez tous ceux qui
ne prennent pas garde un changement de regard et donc de comportement. Il
suscite par exemple des réflexes d’inquiétude ou de méfiance lorsqu’un homme
jeune et basané entre dans une rame de métro. Il fait du moindre problème de
voisinage ou de la moindre altercation un psychodrame vécu comme un « choc
des cultures », et facilite ainsi le passage à l’injure, à l’agression ou
même au crime raciste.
La lepénisation du discours politique et médiatique se traduit aussi par une
lepénisation des pratiques administratives  : aux guichets des préfectures
ou des services sociaux s’est développée une attitude de soupçon
systématique face aux étrangers, parfois accompagnée de délation [10].
La lepénisation se répercute enfin dans le droit lui même [11] En vingt ans,
les résidents étrangers ont perdu une série importante de droits, alors
qu’il en restait encore beaucoup à conquérir. Notamment :
- le droit à l’asile politique (la gestion par le ministère de l’intérieur
et l’accélération de l’examen des dossiers se sont traduites par des
restrictions draconiennes du nombre de demandes acceptées) ;
-Â le droit au regroupement familial (des conditions de plus en plus
contraignantes ont été fixées) ;
- le droit aux titres de séjour (les « plein-droits » ont été perdus par
certaines catégories d’étrangers qui en bénéficiaient, et les garanties
d’inexpulsabilité ont été supprimées par l’usage incontrôlé - car
incontrôlable - de la dérogation pour raison d’ »ordre public ») ;
- le droit à un jugement équitable pour les actes de délinquance (perdu du
fait de la double peine, appliquée de manière de plus en plus systématique)
.
Pour se faire une idée du chemin parcouru, il faut se rappeler qu’en 1978,
le Parti socialiste soutenait le droit de vote des résidents étrangers aux
élections locales, l’abrogation de la double peine et l’interdiction des
expulsions forcées.
Â
Â
Le présent texte reprend, avec quelques modifications, un extrait de : Le
racisme républicain. Réflexions sur le modèle français de discrimination,
L’esprit frappeur, février 2002. Les analyses qu’il propose sont
développées de manière plus ample dans : S. Tissot et P. Tévanian,
Dictionnaire de la lepénisation des esprits, L’esprit frappeur, 2002
NOTESÂ :
[1] Il s’agit de MM. Chirac (en 1976), Barre (en 1978), Giscard d’Estaing
(en 1991), Mitterrand (en 1989), Chirac (en 1991) et Fabius (en 1984).
[2] J.-M. Le Pen, National Hebdo, 15/09/1994
[3] Bruno Mégret a toujours accordé une extrême importance au vocabulaire.
Lorsqu’il était encore membre du Front National, il diffusait auprès des
militants des listes de mots à dire et à ne pas dire (par exemple : ne pas
dire « les associations antiracistes », mais « le lobby de l’immigration » ;
ou encore : ne pas dire « les Arabes à la mer », mais « il faut organiser le
retour des immigrés du tiers-monde dans leur pays »). Il s’en expliquait le
16 juin 1990 dans le journal Présent :
« Notre stratégie de conquête du pouvoir passe par une bataille du
vocabulaire (...) Lorsqu’ils parlent d’identité, de libanisation, de classe
politico-médiatique, lorsqu’ils utilisent des termes comme l’établissement,
le cosmopolitisme, le peuple, le totalitarisme larvé, hommes de la rue,
journalistes et politiciens entrent dans notre champ lexical ».
[4] J.-C. Barreau, Le Monde, 28/04/1995
[5] Il s’agit de Patrick Weil et Pierre-André Taguieff, dans Esprit en 1990,
puis dans Libération, par exemple le 07/10/1997
[6] Il s’agit respectivement d’A. Finkielkraut, M. Agulhon, A. Glucksmann,
J. Tarnero. Cf. P. Tévanian, Le racisme républicain , ch. VI, 2 : « Clarté,
fermeté, laïcité »
[7] Il s’agit de la une du Nouvel Observateur (du 05/10/1989), de
L’Évènement du jeudi, de L’Express et de La Vie (septembre 1994). Cf. V.
Geisser, La nouvelle islamophobie, La découverte, 2003
[8] J.-P. Chevènement, Circulaire citée dans Charlie-Hebdo, 26/08/98
[9] Cf. P. Tévanian, « Le legs colonial », dans Le ministère de la peur ,
L’esprit frappeur, 2004
[10] Cf. Plein droit’’, n°27, « Dénoncer et expulser », mai 1995, et Causes
communes, « Le pouvoir du guichet : réalité du traitement des étrangers par
une préfecture », avril 2000
[11] Sur tous ces points, cf. P. Tévanian, Le racisme républicain , ch. II,
2 : « Topiques du discours gouvernemental ». Pour une analyse critique de
l’ensemble de la législation, cf. D. Fassin, A. Morice, C. Quiminal, Les
lois de l’inhospitalité, La découverte, 1997, et Plein droit, n°47-48, «Â
Lois Chevènement : beaucoup de bruit pour rien ? », janvier 2001. Sur les
garanties d’inexpulsabilité, cf. P. Tévanian, S. Tissot, Dictionnaire de la
lepénisation des esprits, L’esprit frappeur, 2002, article « Ordre public »,
op. cit., 1998, et B. Aubrée, Remarques sur les commissions d’expulsion.).
L’auteur, employé de la DDASS ayant siégé dans une Commission de séjour,
décrit l’usage aberrant que l’administration fait de la notion de « menace Ã
l’ordre public », et raconte comment il en est venu à démissionner.