Un nouveau Mur en Europe ?

le vote suisse a agit comme un détonateur. Partout, la parole s’est libérée et on a rarement vu autant de

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mardi 22 décembre 2009

La votation en faveur de l’interdiction des minarets en Suisse préfigure des années difficiles pour les communautés musulmanes d’Occident. Les conséquences de ce référendum dépassent largement les frontières de la confédération helvétique et l’Europe commence à se poser des questions quant à l’avenir de la présence des musulmans sur son territoire. Sans vouloir tomber dans un affolement irrationnel, il n’est pas vain de penser que le séisme suisse sera suivi de répliques brutales.

L’onde de choc provoqué par le référendum du dimanche 29 novembre 2009 vient de faire entrer l’Europe dans une période d’incertitudes, de crispations et de graves tensions dans la manière d’appréhender la question de l’islam. Plusieurs raisons convergent qui font craindre que l’avenir de la deuxième religion européenne n’est pas reluisant tout comme l’est le devenir du vivre-ensemble et de la paix sociale.

Il y a d’abord les faits qui sont déjà suffisamment graves pour tirer la sonnette d’alarme. Dans un pays où la communauté musulmane pratiquante est quasiment l’une des plus faibles d’Europe (selon les estimations, il y aurait 400 000 musulmans en Suisse dont seulement 50 000 pratiquants pour une population de 7,5 millions d’habitants), et dans un contexte ou l’islam n’a jamais posé problème, il y a de quoi s’interroger sur le résultat de cette consultation populaire.

Les raisons du rejet massif n’est sans doute pas à chercher dans le problème que poserait les 4 minarets existants sur le sol helvétique mais bien plus dans la peur, les amalgames et cette forme de racisme diffus qui semble gangrener une grande partie de l’Europe et qui vient de sévir dangereusement de l’autre côté des Alpes. En cela, le cas suisse est un cas d’école qui inquiète car rien ne semblait prédire cette malheureuse – et éclatante - victoire de l’intolérance. Le pire, c’est que si cette même consultation devait avoir lieu dans d’autres pays européens, il est quasiment sûr que le résultat serait similaire.

C’est inquiétant et il nous faut prendre la mesure du bouleversement tectonique qui vient de frapper le continent européen. Car le vote suisse a agit comme un détonateur. Partout, la parole s’est libérée et on a rarement vu autant de commentaires et de prises de position enflammées depuis ce “Dimanche noir“. L’effervescence sur internet est à son comble et les sites de plusieurs journaux européens, tout comme le site identitenationale.fr, ont été saturés de messages. Du Der Spiegel à El Mundo, en passant par les sites de la presse française, le message est presque unanime : l’hostilité à la religion musulmane progresse. Le vote suisse a ainsi permis au refoulé de se manifester et c’est peu dire que certaines prises de position relèvent du scandale.

En France, c’est le président de la République qui a allumé la mèche en proclamant « que les gens, en Suisse comme en France, ne veulent pas que leur pays change, qu’il soit dénaturé. Ils veulent garder leur identité ». D’autres élus de la majorité n’ont pas tardé à lui emboîté le pas et même à déraper davantage. Du porte parole de l’UMP, Frédéric Lefebvre, en passant par Xavier Bertrand et jusqu’à Christine Boutin, les propos à l’emporte-pièce se sont succédés, la palme revenant à André Valentin, maire UMP de la commune de Gussainville, qui n’a pas hésité à affirmer : "Il est temps qu’on réagisse, on va se faire bouffer". "Par qui ?" lui demande un journaliste. "Y en a déjà 10 millions", "10 millions que l’on paye à rien foutre (1)... On connaissait la lepénisation des esprits, voilà maintenant arrivé le temps de la xénophobie des propos.

Les partis populistes ne s’y sont pas trompés et n’ont plus qu’à se frotter les mains devant cette excitation collective. Leur sombre démarche est finalement prometteuse puisqu’ils viennent de réaliser la prouesse de placer l’incompatibilité de l’islam avec les valeurs européennes au cœur du débat public européen. Oskar Freysinger, un des principaux artisans de l’interdiction des minarets en Suisse, le constate fièrement en déclarant que le vote du dimanche 29 novembre ouvrait de « nouvelles perspectives » autour de « l’islam qui va devenir l’un des sujets numéro un pour l’Occident dans les cinquantes prochaines années ».

En proie à un désenchantement idéologique, taraudée par des questions identitaires, mise à mal par une mondialisation qui bouscule les frontières, menacée dans son existence par une démographie qui n’assure même pas, dans nombre de ses pays, le renouvellement des générations, l’Europe va mal. Ce désarroi se voit renforcé par une crise économique violente qui, outre ses effets ravageurs sur le champ social, consacre son déclin sur la scène internationale.

L’irruption de l’islam dans ce contexte finit d’accréditer l’idée que le vieux continent est fatalement voué à disparaître et que sans une réaction énergique des “européens de souche“, cette fin n’est plus qu’une question de temps. En période de crise et de résurgence identitaire, ce discours simpliste est attractif, notamment en période électorale. De l’UDC en Suisse à Nicolas Sarkozy en France comme ailleurs sur le continent la formule fait mouche : on préfère lancer des polémiques sur l’identité nationale, la burqa ou les “mariages gris“ plutôt que de régler les problèmes de fond tels le chômage, le logement ou les discriminations.

Cette évolution est dangereuse. Car derrière l’islamisme ou l’intégrisme qu’on prétend combattre c’est en réalité la présence de plus en plus visible des musulmans qui pose problème et qui devient insupportable. L’Europe se voit touchée dans ce qu’elle a de plus cher et de plus profond : son histoire, son identité, son héritage, son patrimoine que l’arrivée massive des musulmans ces trente dernières années remet en question. Dans des sociétés très largement sécularisées, façonnées par la culture chrétienne mais où les églises se vident, il y a comme un malaise à voir se multiplier les lieux de culte musulman, symbole d’un islam conquérant et allogène. Toute la question des prochaines décennies est de savoir si ce malaise se résorbera progressivement ou si cette situation débouchera sur une confrontation que d’aucuns prédisent comme inéluctable

. A cet égard, la responsabilité des acteurs publics est fondamentale et ces derniers portent une lourde responsabilité dans le climat délétère qui s’installe aujourd’hui. La parole sereine, modérée et apaisante qu’on souhaiterait voir sortir de la bouche des hommes politiques, des leaders d’opinion ou des journalistes a laissé la place à un discours simpliste aux relents racistes. En panne de projet social alternatif, ces derniers ont préféré surfer sur les thématiques chères à l’extrême-droite qui dominent désormais le débat public. Des Pays-Bas à l’Italie en passant par la Belgique, l’Autriche ou la France, le constat est le même : les débats sont biaisés et les manipulations grossières alternent avec les récupérations bassement électoralistes.

Ce n’est pas de cette manière que les choses avanceront dans le bon sens. Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins et soit l’Europe s’assume et admet de voir l’islam comme faisant partie intégrante de son identité, soit on s’oriente vers une exacerbation des tensions avec pour résultat à moyen terme de potentielles explosions aux effets dévastateurs. Dans son dernier ouvrage, l’universitaire Tariq Ramadan relève qu’il ne faudra pas moins de deux générations avant de voir les choses s‘améliorer. Le problème c’est qu’avant de voir cet apaisement s’accomplir, on risque de passer par une période de fortes turbulences.

Pour prévenir ces possibles dérapages, les musulmans d’Occident ont également leur rôle à jouer. Il leur appartient de normaliser leur présence, d’assumer totalement leur identité européenne, de ne pas se perdre dans des débats futiles et de proposer un véritable projet qui puisse donner du sens à leur présence. Leur responsabilité dans la situation actuelle n’est pas à minimiser et si l’on veut construire un avenir meilleur pour les futures générations, il nous appartient de sortir de la marginalité et de prendre à bras le corps les défis du XXIe siècle dont nous sommes trop souvent absents.

Le lourd climat qui vient de s’abattre sur l’Europe n’est pas à sous-estimer. Après la destruction du Mur de Berlin dont on vient à peine de célébrer la commémoration, un autre Mur, plus insidieux et peut-être plus dangereux émerge dans les consciences. Celui de l’incompréhension, de la peur et de la méfiance réciproque. Comme l’a courageusement rappelé Daniel Cohn-Bendit récemment, il faut tout faire pour s’y opposer. En gardant en mémoire que la tentation fascisante a toujours commencé par l’exclusion de “l’Autre“. Avec les résultats que l’on connait.

Note :

Les Suisses auraient-ils voté tout haut ce que les Français pensent tout bas ?, Le Monde, 2 décembre 2009

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Auteur : Nabil Ennasri

Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, est actuellement doctorant à l'Université de Strasbourg et étudiant en théologie musulmane.

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