Vendredi 10 février 2012

Un discours maladroit

Dimanche soir. Je commence à écrire les premières lignes de cette chronique alors que me parviennent du téléviseur les échos d’une série américaine où des policiers poursuivent un terroriste (musulman, faut-il le préciser ?) qui a subtilisé je ne sais quelle matière radioactive et qui, une fois arrêté, hurle le nom du Créateur (en arabe bien sûr, au cas où le téléspectateur n’aurait rien compris au message).

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Dimanche soir. Je
commence à écrire les premières lignes de cette chronique alors que me
parviennent du téléviseur les échos d’une série américaine où des policiers
poursuivent un terroriste (musulman, faut-il le préciser ?) qui a subtilisé je
ne sais quelle matière radioactive et qui, une fois arrêté, hurle le nom du
Créateur (en arabe bien sûr, au cas où le téléspectateur n’aurait rien compris
au message). Les temps ont bien changé. Il y a vingt ans, à la télévision ou au
cinéma, les terroristes étaient communistes (souvent originaires de RDA) ou
alors libyens, palestiniens, parfois iraniens ou chinois. Aujourd’hui, ils sont
musulmans, un point c’est tout, et il va falloir apprendre à vivre avec. C’est
en tous les cas un étrange hasard car le thème de cet épisode de « New York
911 », en l’occurrence « le terrorisme islamiste », coïncide avec ma réflexion
de la semaine.

Il y a quelques
mois, après la mort du pape Jean-Paul II, les médias occidentaux ont demandé à
plusieurs musulmans de donner leur avis sur le saint homme. Je me suis moi-même
plié à l’exercice et je n’ai pas hésité à dire tout le respect et l’admiration
que j’avais pour lui (1). A l’inverse, j’ai refusé, deux semaines plus tard, de
faire le moindre commentaire sur l’élection du cardinal Ratzinger. Conscient que
ce n’était pas le « Jean-Paul III » que nombre de catholiques (et de
non-catholiques) espéraient, j’étais néanmoins d’avis d’attendre et de juger sur
pièce. Les récentes Journées mondiales de la Jeunesse (JMJ) m’ont donc fourni un
premier enseignement et il est loin d’être enthousiasmant.

Disons-le tout de
suite, j’ai été désagréablement surpris par les propos tenus par le nouveau pape
à l’adresse des dignitaires musulmans qu’il a reçus à l’archevêché de Cologne.
Pour mémoire, le souverain pontife a demandé aux musulmans d’extirper de leur
cœur le sentiment de rancœur et de s’opposer à toute forme d’intolérance et à
toute manifestation de violence. En un mot, Benoît XVI, comme je l’ai compris et
comme l’ont répété toutes les grandes agences de presse occidentales, a demandé
aux musulmans de rejeter le terrorisme islamiste. Ces propos relèvent du bon
sens mais ils sonnent tout de même comme une réprimande implicite adressée à une
communauté qui renâclerait à prendre ses responsabilités. Le fait est que des
centaines de millions de musulmans n’ont pas attendu cet appel pour éviter de
céder aux rancoeurs en sombrant dans la violence. Si tel avait été le cas, la
planète serait aujourd’hui à feu et à sang. Combien sont-ils parmi nous à
vouloir semer le chaos ? Dix mille ? Cent mille ? Ces chiffres ne sont en rien
comparables à celui de ceux qui refusent l’extrémisme malgré l’injustice de ce
monde (faut-il encore reparler de la Palestine, de la Tchétchénie ou de
Guantanamo ?).

On peut penser que
ma réaction est marquée par une extrême susceptibilité. C’est fort possible mais
ce thème du terrorisme islamiste réveille trop de douleurs et d’émotion et il
oblige à rappeler certaines évidences. Des commentateurs occidentaux le
reconnaissent déjà, d’autres font mine de l’ignorer, mais la vérité c’est que ce
terrorisme ne menace pas simplement l’Europe ou les Etats-Unis. C’est d’abord
dans le monde musulman qu’il sévit et qu’il y fait le plus grand nombre de
victimes ! Ne croyez pas que j’attendais de Benoît XVI qu’il nous plaigne. Je
pense néanmoins qu’il aurait pu faire preuve de plus d’empathie en disant
simplement que l’ampleur de la division qui ébranle actuellement l’Oumma ne lui
est pas étrangère. Cela aurait eu le mérite d’empêcher toute connotation
moralisatrice de son propos. Mieux, cela aurait rendu inattaquable son appel au
rejet du terrorisme, « choix pervers et cruel », que je viens d’évoquer.

Mon
incompréhension est d’autant plus vive que Benoît XVI m’avait déjà dérouté la
veille de cette rencontre avec les responsables musulmans, en appelant juifs et
chrétiens à combattre ensemble les « forces du mal ». Certes, ces mots ont été
prononcés devant le mémorial des victimes de la Shoah à la synagogue de Cologne.
L’allusion au nazisme et à l’antisémitisme est évidente. Toutefois, dans la
conjoncture actuelle, on sait vers qui se tournent les regards du monde entier
lorsque l’expression « forces du mal » est employée... Nous ne sommes pas en
compétition avec telle ou telle religion pour être les principaux interlocuteurs
de la chrétienté mais nous ne tenons pas non plus à être exclus lorsqu’il est
fait appel à l’union sacrée - et d’égal à égal - des gens de bien. Cela est
d’autant plus vrai que l’islam est aujourd’hui la seconde religion d’Europe.

Dans la période
troublée dans laquelle nous vivons, les mots tout comme les gestes ont leur
poids. Ils doivent être choisis avec soin car ce n’est pas Gégé le serveur du
restau-bar du coin qui s’est adressé à près d’un milliard de musulmans mais le
chef de l’Eglise catholique. Une Eglise avec laquelle il est indispensable, pour
nous musulmans, de maintenir le dialogue et de célébrer la fraternité des
enfants d’Abraham. Par son manque de tact, Benoît XVI va malheureusement donner
du grain à moudre à tous les extrémistes, les paranoïaques et fous furieux qui
ne cessent de nous demander de prendre les armes contre « les croisés » et « les
infidèles ».

Un ami, catholique
pratiquant, m’explique que si Benoît XVI a tenu à être ferme dans son propos,
c’est qu’il entend vraisemblablement signifier que son Eglise en a assez de
tendre la joue et de se confondre en repentances. Peut-être. Pour ma part, je
n’ai jamais considéré que Jean-Paul II fût faible. Bien au contraire. Je n’ai
jamais eu la sensation que le Vatican se mettait en position d’infériorité
vis-à-vis des musulmans. D’ailleurs, les réactions à sa mort montrent bien que
le monde de l’Islam respectait Jean-Paul II et le considérait comme un arbitre,
un homme au-dessus de la mêlée qui, pour reprendre ses propres termes,
« plaidait auprès des puissants afin qu’ils surmontent les nombreuses injustices
qui alimentent les situations de conflit. » Je persiste à croire que ce respect
a constitué une formidable barrière à l’encontre de la violence. Il serait
dommage de voir cet acquis être dilapidé

Le quotidien
d’Oran , 25 août 2005

(1) Jean-Paul II,
Un « Renforceur De Foi », Témoignage Chrétien, 7 Avril 2005.

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