« Un climat de terreur à Roissy »

Après la sortie de l’ouvrage de Philippe de Villiers (1) dénonçant la présence d’organisations islamis

mardi 5 décembre 2006

Quelle fonction exerciez-vous à l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle et que s’est-il passé puisque vous n’y travaillez plus ?

J’étais agent d’escale et mon employeur était Pénauille Servisair. J’exerçais depuis 5 ans. Tout se passait bien jusqu’où jour où on m’a retiré mon badge. Fin avril dernier, j’ai reçu un courrier signé du préfet, où on me signifiait que mon comportement « pourrait nuire à la sûreté aéroportuaire » (sic).

Sans plus d’explications ?

Oui, le document est très confus, et très vague sur le fond, on ne me donnait aucun détail. Il était ajouté que j’avais dix jours pour y répondre par écrit en réclamant un entretien oral sous peine de voir mon badge abrogé. J’ai écrit immédiatement. Entre temps, le 31 mai, il y a eu le renouvellement de mon badge, je m’attendais à des difficultés mais ça s’est passé sans problème.

Je n’ai pas reçu de réponse à mon courrier. Jusqu’au jour où (nous étions en août) j’ai reçu un appel téléphonique de l’assistant du préfet. Après s’être présenté, il m’a dit que son appel faisait suite au courrier du préfet et m’a demandé si j’étais toujours d’accord pour un entretien oral jeudi ou vendredi, sinon on procèderait à l’abrogation de mon badge. Au début, j’ai demandé à repousser le rendez-vous car j’avais prévu une autre activité le vendredi mais apparemment, je n’avais pas le choix,

je devais venir à l’une de ces dates précises où on abrogerait mon badge. Le vendredi, j’y ai donc été avec un ami calé dans le domaine juridique, parce qu’on m’avait dit que je pouvais être accompagné. Lorsqu’on est arrivé, trois personnes nous attendaient, dont l’assistant du préfet. Deux personnes se trouvaient face à moi, une troisième derrière. L’assistant m’a dit « on vous écoute », mais j’ai rétorqué que je voulais connaître le but de l’entretien, je lui ai dit « vous m’avez convoqué, c’est à vous de vous expliquer ». Il s’est mis à toussoter, il y a eu un moment de gêne, il regardait ses collègues, ne sachant visiblement pas par quoi commencer.

Puis il a dit « nous allons entamer le domaine religieux », et m’a demandé si je priais dans une mosquée. J’ai répondu « oui, je prie dans une mosquée comme les chrétiens prient dans une église et les juifs dans une synagogue ». Ensuite, on m’a demandé dans quelle mosquée précise je me rendais, j’ai répondu que cela dépendait de la situation géographique où je me trouvais, que je n’avais pas de mosquée attitrée.

On m’a demandé aussi si j’avais effectué mon pèlerinage. J’ai répondu, « oui, c’est le cinquième pilier de l’islam ». On m’a alors demandé où je l’avais effectué, j’ai répondu que je l’avais fait à Médine et la Mecque, bien sûr, me disant surpris qu’ils ne le sachent pas.

On m’a demandé si j’avais été dans d’autres pays du Golfe. J’ai répondu que ma profession me permettant de disposer de billets de faveur, j’en ai profité. J’ai été effectivement à Dubaï mais aussi dans une quinzaine d’autres pays, la République Dominicaine, la Turquie, les Etats-Unis, etc.

On m’a demandé pourquoi je portais la barbe. J’ai expliqué que nous les Musulmans nous tentons de nous conformer à la Sunna du prophète, de lui ressembler, comme des Juifs portent la barbe en l’honneur de Moïse, des chrétiens en l’honneur de Jésus (d’ailleurs, les chrétiens orthodoxes portent une barbe bien plus fournie que la mienne). On m’a demandé si j’y tenais beaucoup. J’ai expliqué que ma femme m’aimait bien comme cela.

On m’a aussi demandé si je connaissais des salafistes. J’ai dit que j’en avais entendu parler comme tout le monde, surtout du fait qu’on en parle dans tous les médias. Mais que ceux dont j’ai entendu parler sont des radicaux, je n’ai rien à voir avec eux.

J’ai tenu à leur faire comprendre que la religion, c’est un mode de vie ; j’ai travaillé pendant 5 ans avec des femmes, des Juifs, des chrétiens, je paye mes impôts, j’ai toujours aimé travailler dans le « relationnel ». Comme j’ai parlé des femmes, mon interlocuteur a réagi en me demandant « ça ne vous pose pas de problème de leur serrer la main, de leur faire la bise ? ». Pour détendre l’atmosphère, mon ami a répondu « si ça se sait, sa femme le tue ! », ce qui les a fait rire.

On m’a demandé si je me sentais français. J’ai répondu que si j’ai fait une demande de naturalisation en 1999, c’est parce que je voulais être Français. J’ai dit que je me sentais français et musulman. Cela fait 30 ans que je vis en France, dans mon travail, je n’ai jamais eu une absence, je suis respectueux de mes collègues comme des passagers, je suis assidu, je n’ai jamais reçu une seule plainte.

L’entretien a duré vingt-cinq minutes, c’était le 25 août. Une semaine plus tard, j’ai reçu une lettre du sous-préfet qui m’informait que mon badge était abrogé parce que je représentais un danger « significatif » pour la sûreté aéroportuaire et que l’entretien n’avait pas donné la preuve du contraire ! Que je présentais une « vulnérabilité incompatible » avec ma fonction.

Là encore, y avait-il des éléments probants, des faits précis expliquant cette décision ?

Pas du tout. On a abrogé mon badge comme ça, et depuis cette date, je ne travaille plus. Je ne perçois pas non plus d’indemnités des Assedic, je n’ai que mes yeux pour pleurer. Je tente de faire valoir mes droits devant les tribunaux, j’ai pris un avocat. En tout, ils ont retiré le titre d’accès à 72 personnes, et parmi celles là, 14 personnes ont protesté et 4 ont eu gain de cause en référé il y a quelques semaines devant le tribunal administratif. J’ai été débouté.

On a dit que j’avais des liens avec des islamistes radicaux dans des pays du Golfe, mais sans plus de détails. Vous imaginez ? On vous accuse de choses très graves mais on ne prend même pas la peine de le prouver. Je voulais des noms, des dates, des lieux ! Mais je n’ai rien eu de tout cela. Ils ont encore menti en accusant aussi mon frère et en disant qu’il avait travaillé dans la même entreprise que moi, alors que c’est complètement faux !

Il suffira que mon petit frère réclame un certificat de travail à cette société où il censé avoir travaillé (un certificat qu’il sera évidemment impossible de lui délivrer puisqu’il n’y a jamais travaillé) pour prouver le mensonge. C’est d’autant plus honteux que mon frère est fragile, il a des problèmes psychologiques, ne sort jamais de chez lui et est suivi par des psychiatres.

Toutes ces accusations ne sont basées sur rien de concret, mais sur du flou, de l’abstrait. Par exemple, il y a une personne que je connais et qui travaillait sur la piste, à qui on a reproché le fait que son oncle s’est fait expulser en 1995, mais quel rapport avec lui ?

Depuis la sortie du livre de Villiers, c’est une psychose qui s’est installée dans l’aéroport. On est des boucs émissaires, on nous traite arbitrairement, c’est pour ça qu’on a eu recours à la justice. Courant février, mon affaire va être examinée par une juridiction de fond, au pénal. Maintenant, on veut des preuves, pas des accusations basées sur des on-dit !

Etes vous confiant pour la suite des évènements ?

Non, pas du tout, je suis pessimiste. Je pense qu’ils ne veulent pas de Musulmans à l’aéroport, c’est aussi simple que ça. Ils nous grappillent des droits petit à petit, dans le domaine politique, ça ne fait que commencer. Le message que je ressens c’est un peu « on fait ce qu’on veut de vous ». Vous imaginez ce qui va se passer pour les Musulmans qui restent à l’aéroport ? Les barbus vont se raser la barbe, les gens ne vont plus du tout pratiquer, tout cela par peur de perdre leur travail.

Quelles sont les réactions de vos collègues, notamment les non musulmans ?

Une de mes collègues a pleuré. Eux sont bien placés pour savoir que je suis irréprochable, je n’ai pas eu une seule absence en 5 ans, j’ai de très bons rapports avec tout le monde. Mes collègues ne comprennent pas. J’ai pas mal de copains, des collègues qui sont prêts à témoigner, qui m’appellent. Ils sont tristes pour moi, c’est quand même une discrimination au grand jour, une discrimination caractérisée, je n’avais jamais vécu cela !

Je me sens sali, mon honneur bafoué. Je me bats pour faire valoir mes droits en justice. Mais franchement, même si j’ai gain de cause, je ne sais pas si je pourrais encore travailler dans cette entreprise, comme avant, comme si rien ne s’était passé, je n’aurais plus la même motivation. Quelque part, c’était le but à mon avis.

Comment expliquez-vous que parmi les dizaines de personnes dont les badges ont été abrogés, seules 14 ont déposé plainte ?

Je ne peux pas répondre à leur place. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que cette affaire a installé un vrai climat de terreur à l’aéroport. Certains ont peut-être peur d’éventuelles représailles. Et puis, il faut aussi payer les avocats ! Tenez, moi ça fait trois mois que je n’exerce plus. Mais je ne perçois aucune indemnité ! Et puisque officiellement je fais toujours partie de la société, je ne peux même pas travailler ailleurs ! En plus, ma femme a des problèmes de santé et ne peut pas travailler, j’ai aussi un enfant à charge, on vit tous sur mes économies, ça ne pourra pas durer éternellement…

Y a-t-il des associations, musulmanes ou autres qui vont ont apporté leur soutien ?

Il y a le collectif contre l’islamophobie qui nous aide, notamment Lila Charef. Il semble aussi que la LDH nous soutienne, le MRAP aussi, et la Halde a dit qu’elle va examiner mon dossier après que je l’ai sollicitée. Mais pour ce qui est de l’UOIF ou du CFCM, je n’ai reçu aucun soutien. Il y a eu aussi un représentant d’un mouvement musulman alsacien qui a pris contact avec moi, il voulait faire une manifestation mais j’ai refusé, je ne voulais pas que mon affaire soit récupérée politiquement.

Mais mon employeur ne m’a même pas appelé. C’est une sorte de « complot », quelque part, ça l’arrange, un barbu à l’aéroport ça fait peur, alors si on l’en débarrasse, c’est peut-être mieux pour lui. De Villiers a ouvert une brèche, on peut dire qu’il a réussi son coup. J’ai gardé un article qui est paru juste au moment de la sortie de son livre, Il était dit que la police se penchait sur une centaine de dossiers « sensibles » et allait faire en sorte que 60% d’entre eux soient exclus, et c’est exactement ce qui s’est passé. Et ça, c’était bien avant les convocations et les retraits de badge, c’était prévu de longue date.

Même des gens rasés, qui n’ont pas de barbe ont été inquiétés parce qu’ils ont fait le pèlerinage, ça dérange, pour eux, ce n’est pas normal que des jeunes fassent leur pèlerinage, ça devrait être réservé aux vieux ; ils ne font que des amalgames, si vous faîtes le pèlerinage, c’est que vous êtes fanatique, que vous vous êtes radicalisé etc. Ils aimeraient que les Musulmans soient le moins pratiquants possible, qu’ils fassent à la rigueur le ramadan, mais pas plus.

A votre connaissance, les dossiers des autres personnes mises en cause sont-ils aussi inconsistants ?

Je suis en relation avec trois personnes. Mon collègue qui travaillait sur la piste et dont je vous ai déjà parlé a très peur, le pauvre, parce qu’il avait demandé la nationalité, il ne tient qu’avec des cachets ; un autre qui était agent d’escale, a une toute petite barbe mais il a fait le pèlerinage. Quand il a fait son Hajj, il en a profité pour faire la Omra dans la foulée, et là, les RG l’ont convoqué et lui ont dit « t’as déjà fait un pèlerinage, pourquoi t’en fais un deuxième ? » ! Le troisième n’a pas de barbe, on lui a aussi reproché son pèlerinage, mais il a obtenu gain de cause au référé.

En fait, le point commun qui nous réunit tous (en plus d’être musulmans bien sûr), c’est qu’on est pratiquants. Ils savent qu’on prie à la mosquée (donc il y a eu sûrement « délation ») et aussi qu’on a fait notre pèlerinage à la Mecque (pour ça, on est fichés d’office).

Quelles leçons tirez vous de cette affaire ?

La première leçon que j’en tire, c’est une confirmation. On nous dit d’avoir foi en la République, mais c’est la République qui n’a pas foi en nous. Ils se disent contre l’intégrisme religieux, le fanatisme, mais nous on est parfaitement intégrés, on fréquente des gens de tous les horizons, alors que là on veut nous désocialiser, nous asphyxier, nous incriminer !

La France n’est pas prête à accepter l’islam, quand vous voyez cette peur de l’islam qui s’exprime, tous ces amalgames qu’ils font ! La barbe ça devient synonyme de radicalisme, le pèlerinage d’extrémisme, plus les années passent, plus ça se dégrade. Au début, quand le livre de Villiers est sorti, ils l’ont tous critiqué soit disant.

Pour moi, ça ne fait que commencer, après l’aéroport, ça sera peut-être au tour de la RATP, ça a commencé avec l’interdiction du voile à l’école, certains veulent maintenant l’interdire dans la rue, c’est un mouvement qui s’étend, on trouvera bientôt autre chose pour nous étouffer socialement. Il y a des Musulmans qui ont des taxiphones et qui sont sur écoute, des commerçants qui sont harcelés sous prétexte d’inspection de l’hygiène, on nous empêche de créer des écoles, etc.

C’est la liberté de culte qui est menacée, ils veulent la mainmise sur tout ce qui nous concerne. Je ne crois pas en l’avenir, l’étau se resserre, je n’ai aucun espoir.On nous parle d’assurer la sûreté du pays, c’est légitime et nous aussi on veut être en sécurité, mais on ne l’obtiendra pas avec cet arbitraire, ces abus, ces actes gratuits ! Sarkozy a dit en gros « ça y est, on a sécurisé l’aéroport, on l’a débarrassé des radicaux », mais est-ce qu’il nous connaît ?

Non ! Il ne connaît pas ma vie, je n’ai pas de dettes, on ne m’a pas retiré un seul de mes douze points de permis. Justement, c’est ça l’islam, le civisme, la paix, la tolérance, aider les personnes en difficulté, avoir un bon comportement. C’est d’ailleurs ces aspects qui attirent beaucoup de gens vers l’islam !

J’ai une femme et un enfant à charge, je ne peux pas travailler ni être indemnisé et en février, ça fera 6 mois que je survis sur mes économies, je ne vais pas pouvoir tenir longtemps comme ça, c’est une situation infernale.

Propos recueillis par Fatiha Kaoues

1) "Les Mosquées de Roissy" (Ed. Albin Michel)

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