Toute honte bue

Israël avait prévu d’attaquer le Sud Liban depuis quelques longs mois déjà. Les observateurs le savaient

par

lundi 24 juillet 2006

«  A partir de quand pouvons-nous utiliser les mots « Crime de guerre » ? Combien d’enfants doivent être déchiquetés dans les décombres des attaques aériennes israéliennes avant que nous rejetions la formule obscène « dommages collatéraux » et que nous commencions à parler de poursuites pour crimes contre l’humanité ? » Depuis Beyrouth

Robert Fisk, journaliste, The Independent, 20 Juillet 2006

Le poète français Charles Baudelaire avait eu cette formule heureuse : « La plus belle ruse du diable est de nous persuader qu’il n’existe pas. » Dans la même veine, on pourrait affirmer que le succès le plus diabolique des comploteurs d’aujourd’hui est de nous persuader que les comploteurs et les complots n’existent pas...

L’instrumentalisation de « la guerre contre le terrorisme » a atteint des sommets de mensonges, d’hypocrisie et de terreur intellectuelle et politique à nul autre pareil. On aurait dû entendre, et se méfier, des propos de Ariel Sharon lorsque après les attentats du 11 septembre 2001, il avait affirmé que Yasser Arafat était « (son) terroriste » indiquant - avec une curieuse prémonition - qu’un jour les Palestiniens allaient payer la note de New York. Il fallait la médiation de quelques civils innocents - « dommages collatéraux » d’une stratégie de confrontation globale - en Afghanistan, puis en Irak, avant que la foudre ne s’abatte sur les Palestiniens dans « les territoires dévastés ».

Israël avait prévu d’attaquer le Sud Liban depuis quelques longs mois déjà. Les observateurs le savaient, le Hezbollah le savait. Ce dernier a choisi d’anticiper l’attaque pour déplacer le centre de gravité du conflit et en faire une question régionale et globale. C’était sans compter avec la veulerie des gouvernants arabes et leur complicité silencieuse alors que des centaines de civils innocents succombent sous les bombes. Mais nous le savions, le concept de « civils innocents » n’existe que marginalement dans le lexique des autocraties arabes.

On aurait pu s’attendre à ce que les Nations Unies, la voix proclamée de la sagesse des nations, interviennent, fasse cesser le massacre... De biens mauvais souvenirs reviennent à notre mémoire. Il y a plus de dix ans à Srebrenica, les forces de paix ont livré ceux qu’elles devaient protéger et qu’elles avaient auparavant désarmés. Au Rwanda, les forces des Nations Unies sont venues protéger et faire fuir les Blancs, « les étrangers » et ont proprement livré encore les Tutsis à la folie meurtrière des Hutus. Il y a une semaine, des familles et des civils libanais sont venus demander refuge dans le quartier général des forces des Nations Unies constituées de Ghanéens : ces dernières ont refusé de les protéger... sur la route de l’exil, quelques heures plus tard, ces familles - 27 personnes - ont été décimées par les bombes israéliennes. A quoi servent les représentants des Nations Unies ? Qui servent-elles enfin ? Une honte... à répétition.

Israël a annoncé qu’elle avait besoin d’une semaine à dix jours pour mener à bien ses opérations. Le G8 a demandé un cessez le feu, puis rien, le silence et la gêne. Par un heureux hasard des calendriers meurtriers, voilà que Condolezza Rice annonce sa visite dans la région... dix jours exactement après les précisions formulées par le Premier Ministre israélien. A croire que Tel Aviv tient l’agenda de la secrétaire d’Etat américaine. On n’oubliera pas de citer ici cette question - et la formule - de Nicolas Sarkozy au Ministre israélien de l’intégration qui venait « bénir » tout à la fois les Français qui ont décidé de s’exiler en Israël et la valeureuse armée israélienne : "De combien de temps l’Etat d’Israël a-t-il besoin pour terminer le travail ?" (Le Monde, 20 juillet). Terminer le travail ? Tuer des innocents, saccager un pays ? A l’aune des images qui nous parviennent quant aux conséquences meurtrières de « ce travail à finir », les propos de Sarkozy sont bien plus choquants que les formules « voyous » ou « racailles »... Une honte encore. Mais si peu d’échos dans les médias...

L’Agence France Presse vient de nous apprendre que les Etats-Unis avaient fourni ces derniers jours des armes aux Israéliens : « une commande de bombes à guidage de précision. » Pour éviter de tuer trop de civils sans doute... la belle humanité ! Pour Les Etats-Unis comme pour la Grande Bretagne tous ces morts, nous dit-on, sont les victimes de la nécessaire et impérative « guerre contre le terrorisme ». Cette guerre permet tout de fait... le terrorisme d’Etat, le meurtre, la torture, les enlèvements, les lois liberticides et, en aval, la criminalisation des immigrants et des demandeurs d’asile.

A celles et à ceux qui observent sans broncher les horreurs du Moyen Orient, l’oppression inique des Palestiniens, la souffrance des Libanais et qui pensent qu’il suffit d’être neutres et qu’ainsi ils seront protégés et sauvés du marasme comme le sont les « étrangers » du Liban que leur pays respectif protège et rapatrie par milliers quand les « Libanais », les « Arabes », sont laissés à leur misérable destin... à ceux-là, il faut dire avec force que la folie ou la complicité meurtrières des Etats-Unis et de leurs alliés a, et aura, des conséquences qui ne s’arrêteront pas aux frontières de leurs riches pays comme on y arrête les immigrants « de là-bas. »

Dans notre quotidien, dans notre paix sociale, dans notre convivialité, dans notre sécurité, dans nos lois, dans nos droits, dans nos libertés comme dans nos vies... nous ressentirons bien vite et très concrètement les conséquences de nos lâchetés devant la barbarie. Le silence de celles et de ceux qui ne savent plus dénoncer « les terreurs officielles » ni se lever en face de tant d’injustices et de telles horreurs est une honte, effectivement. Une de plus. A n’en point douter, nous serons un jour conviés - d’une manière ou d’une autre - à la table de ceux qui ont des comptes à rendre et nous devrons, comme tant d’autres, y boire la substance de notre honte et de notre démission déshumanisées.

Ces derniers jours, je suis resté pensif. A quoi peut-il bien servir de « condamner le silence » de la communauté internationale face à l’oppression continuée du peuple palestinien et aux massacres perpétrés au Liban... A quoi cela peut-il bien servir, en effet ? Peut-être à se donner le droit - au nom de la cohérence - de faire silence quand les puissants de ce monde s’agiteront pour faire « condamner » les conséquences de leur silence ! Peut-être...il y aurait quelque logique à cela.

Ou peut-être plus simplement... au nom de la dignité... pour refuser de se taire et ne jamais cesser de résister aux oppresseurs et aux meurtriers, même riches, même « civilisés » !

Publicité

Auteur : Tariq Ramadan

Dernier livre paru, Faut-il faire taire Tariq Ramadan ?, éditions Archipel, janvier 2005  (Cliquez ici pour vous procurer ce livre)
Professeur à l'université d'Oxford (St. Antony's College) et Senior Research à la Lokahi Foundation. (site internet : www.tariqramadan.com)

Derniers ouvrages :

commentaires

Copyrights © 2015 Tous droits réservés par Oumma Media. | 1998-2015 Oumma