Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil !

La France a eu chaud. Elle respire. Le besoin d’ordre a trouvé sa réponse sarkozyenne et la frayeur est pa

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mercredi 30 novembre 2005

La France a eu chaud. Elle respire. Le besoin d’ordre a trouvé sa réponse sarkozyenne et la frayeur est passée. C’est bon, nous dit-on, terminé les bêtises et les discriminations. C’est promis, fini la maltraitance et le mépris des « minorités visibles » (retenez bien cette expression, elle est en train de doucement s’imposer). Marcel, il aime donc Arezki et quant à Lotfi, il aime Jean-Marie, heu... non pas Jean-Marie, mais plutôt Charles-Henri. En ce moment, où le pouls de la nation ne s’est pas totalement calmé, c’est, vous l’avez compris, chacun son banlieusard, son beur des cités, son black des ghettos. Et que le Sénat te remette un prix pour l’un, une récompense pour l’autre. Même la télévision, champ pourtant très unicolore, s’y met. Vite, vite, je change moi aussi, j’ai compris ce qu’il fallait faire, nous dit-elle en tendant le micro sur toutes ses chaînes à un entrepreneur, fils de Marocains, qui a réussi dans les affaires, qui fait même le Ramadan mais qui - soulagement - n’apprécie pas le Tariq du même nom (1).

Et revoici l’association, la bonne vieille association « des quartiers », au local miteux, « qui essaie de faire quelque chose », même si on lui a coupé les crédits il y a trois ans quand la droite est revenue au pouvoir. Maintenant, disent les hommes politiques, c’est juré, elle aura des sous « l’assosse », pour le bien du pays et de la République. La France redécouvre ses banlieues mais je n’arrive pas à m’ôter de l’esprit que tout cela sent la bonne conscience sirupeuse, le goût ouaté de la guimauve et le soulagement après une sacrée trouille hexagonale.

Prenez le Medef, le Mouvement des entreprises de France, qui, tout d’un coup, réalise qu’il faut absolument aider les jeunes diplômés issus des banlieues à trouver un emploi. Et « z’y va » que je te trouve deux ou trois cents d’entre eux et que je leur fais rencontrer, devant les caméras, des recruteurs « à la recherche de talents » et désireux de donner leur chance à des « gens qui la méritent ». Les recruteurs en question vont « vraiment » lire les CV et ils ont deux mois pour répondre à ces jeunes de Seine Saint-Denis bardés de diplômes. Deux mois, c’est long : espérons que d’ici là les caméras ne regarderont pas ailleurs.

Restons avec le Medef. Sa toute nouvelle présidente, Laurence Parisot, affirme qu’elle veut s’engager pour l’intégration des jeunes des quartiers sensibles. C’est bien. C’est même très bien, d’autant qu’elle voit dans l’embrasement des banlieues un « avertissement adressé à la France qui mérite d’être entendu ». Mais le problème, car il y en a un, c’est que pour madame Parisot, les entreprises françaises « ne doivent pas rentrer dans une logique morbide de mea-culpa », dans la mesure où elles n’ont pas de responsabilité dans la crise et qu’elles n’ont pas commis « de faute particulière ».

Tiens donc ! Pendant des années, le patronat français est allé chercher de la main-d’oeuvre maghrébine importée par paquebots entiers pour nourrir les mines et les chaînes de montage. Mais c’est ce même patronat qui ne s’est jamais senti concerné par les questions d’intégration au cours des vingt dernières années. Et c’est ce même patronat qui ne s’est jamais inquiété de la discrimination à l’embauche pour les enfants d’immigrés. Comment aurait-il pu le faire puisque c’est lui encore qui a maintenu à dessein leurs pères au bas de l’échelle sociale en se garantissant une compétitivité à peu de frais. Un exemple ? Renault, la marque au losange, où les ouvriers maghrébins ont rarement dépassé le niveau d’ouvrier spécialisé (OS), comme l’a montré récemment l’historienne Laure Pitti (2).

La chercheuse a notamment constaté la rémanence « d’un modèle d’encadrement de la main-d’oeuvre principalement algérienne à Renault » qui n’est pas sans lien avec les schémas, plus larges, de gestion des migrants algériens par l’administration française. « Réputés informables et, ce faisant, écartés de toute formation », ces Algériens ont été des OS à vie, jusqu’à ce qu’on les remercie au nom des restructurations et de la création de valeur pour les actionnaires. On les a usés et jetés, tandis que leurs enfants se heurtaient aux barbelés de la discrimination ethnique et spatiale. En France, le patronat a décidément la mémoire courte.

Pourtant, tout passe par l’entreprise. Le travail, même au vingt et unième siècle, c’est l’intégration. C’est lui qui permet le logement, c’est lui qui permet de quitter la cité, car c’est malheureusement ainsi que cela se passe. C’est le travail qui offre des exemples à suivre car tout le monde ne peut pas être Zidane. Sans simplifier, j’ai toujours considéré que l’on pouvait dessiner trois grandes catégories inégales. Il y a ceux qui, parmi les « minorités visibles », s’en sont sortis (sachant que rien n’est jamais acquis...) et que les événements actuels ne concernent pas en priorité (quoique...). Il y a les voyous, ceux qui refusent l’ordre et la loi, et qui ne valent pas que l’on parle d’eux. Restent enfin ceux qui ont cru en l’école et ses diplômes et dont le malfrat du quartier se moque parce qu’ils sont au chômage malgré leur bac+5. Ces jeunes femmes et ces jeunes hommes sont une chance dont la France se prive. Ils sont le bras que Marianne se coupe en raison du racisme, des préjugés et des réminiscences coloniales.

Il y a de quoi être en colère. Les carcasses de voitures fument encore mais, déjà, le couvercle se referme. Où est le débat national et salutaire sur l’intégration ? Où est la mobilisation pour qu’enfin soient abordées les vraies questions ? Nulle part. Au Palais-Bourbon comme ailleurs, on est dans la « com » et l’on pense déjà à 2007. Il y a pourtant des réponses très attendues : « Pour ou contre la discrimination positive ? », « Si oui, comment la mettre en oeuvre et pendant combien de temps ? », « La France est-elle désormais un pays multiculturel ? », « Comment accepter le multiculturalisme sans verser dans le communautarisme ? ». Il y a urgence nationale à répondre à ces questions. Mais au lieu de cela, on entend encore des propos, tels ceux de l’hibernatus Jospin, nous affirmer « qu’il y a eu aussi des problèmes dans le passé pour les Italiens et les Espagnols mais que le modèle républicain a fini par les résoudre ». Nous voilà rassurés.

Le quotidien d’Oran, 24 novembre 2005

Notes :

1) Aziz Senni , auteur de « L’ascenseur social est en panne. J’ai pris l’escalier », L’Archipel.

2) « De la différenciation coloniale à la discrimination systémique », Les Cahiers de l’IRES, 2004/3.

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Auteur : Akram Belkaïd

Journaliste et essayiste, auteur notamment  d' "Etre arabe aujourd'hui" aux éditions  Carnets Nord

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