Tous antisémites ? (partie 1/2)

Antisémitisme. Le mot est lâché. Depuis quelques mois, les journaux français, magazines ou revues d’info

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mardi 26 mars 2002

Antisémitisme. Le mot est lâché. Depuis quelques mois, les journaux français, magazines ou revues d’informations multiplient les gros titres aux accents catastrophistes qui tous font état d’une actualité proprement inadmissible : notre pays serait le théâtre d’un nombre sans cesse croissant de violences antisémites. Une situation d’autant plus scandaleuse que ces faits bénéficieraient de surcroît d’une singulière mansuétude de la part d’autorités judiciaires peu promptes à les réprimer comme il se doit.

Les auteurs de ces violences n’ont pas tardé à être désignés par la vindicte médiatique : il s’agirait des « Maghrébins », des « islamistes », des « musulmans », des « Arabes » enfin ! Des dénominations différentes et interchangeables pour stigmatiser les mêmes personnes, comme pour mieux entretenir la confusion et alimenter les pires amalgames.

Un silence assourdissant

Elisabeth Schemla a eu ce cri du cœur « Antisémitime, attention, silence !  ». (Marianne , 18-21 juin 2001).

Tandis qu’Alain Finkielkraut dénonce l’indifférence qui prévaut face à une « recrudescence des actes antisémites », « en particulier dans les quartiers à forte population d’origine maghrébine », croit-il bon de préciser. (l’Arche, décembre 2001).

« Trop de silence face à la flambée antisémite », s’insurge Marc Knobel, le vice-président de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) dans Libération. (12 novembre 2001) .

Pierre-André Taguieff fustige quant à lui ’une judéophobie d’obédience islamiste qui semble idéologiquement inaudible ». (L’Express, 6 décembre 2001).

Il est assez ironique de constater que ces intellectuels qui se commettent dans une critique acerbe des médias, accusés de faire silence face à ce qu’ils qualifient de « recrudescence » des violences antisémites sont ceux-là mêmes qui multiplient les tribunes à un rythme effréné relativement à cette question !

Qu’en est-il donc de cette explosion annoncée à grand fracas du sentiment judéophobe ? Vérité ou vaste manipulation aux motifs inavouables ? Pour vérifier la réalité des faits évoqués et apprécier la pertinence de ces analyses, il convient de s’intéresser aux sources légitimant ces discours.

L’Express consacre à la question de nombreux articles aux accents alarmistes. Eric Conan parvient avec moult superlatifs à la conclusion d’une hausse croissante de ces cas de violences antisémites. Il s’appuie pour justifier ses dires sur les conclusions du rapport de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (1) qui fait annuellement le décompte des faits de violences racistes et antisémites. Les rapporteurs de la CNCDH concluent en effet à une augmentation significative des faits de violences antisémites (116 cas relevés en 2000 contre 9 en 1999) pour l’année écoulée. Cependant, tout en dénonçant ces violences, les experts les attribuent à la médiatisation du conflit israélo-palestinien.

« Faits comme des rats ou errants comme des chiens »

Il est vrai que les violences commises à l’encontre de la communauté juive se sont produites en réaction à l’intifada El Aqsa, il est nécessaire de le dire même si cela ne les justifie pas pour autant.

Qui a oublié en effet les images terribles des affrontements débutés en octobre 2000 ? La vision surréaliste d’hommes, de femmes et d’enfants pourchassés dans les rues par des chasseurs bombardiers, la fuite pathétique de ces civils sans armes fuyant désespérément les engins de mort dans une confrontation tragiquement inégale, des enfants faisant barrage de leurs frêles poitrines et avec des cailloux à des soldats en armes, d’autres encore trouvant un refuge dérisoire et improbable dans des abris de fortune survolés par des hélicoptères de chasse !

Des images folles, des images qui rendent fous. « Faits comme des rats ou errants comme des chiens », selon l’expression de Chantal Abu-Eishe, une militante pacifiste palestinienne.

La guerre des images

Comme on le sait, la guerre des images revêt une importance singulière, dans ce conflit particulièrement. Aussi, les allégations médiatiques portant sur un regain de l’antisémitisme ont, par un « heureux » hasard, pris naissance au moment où la répression israélienne fut la plus terrible et où fort logiquement sa contestation fut la plus radicale.

Conscients de l’impact déplorable des images sur l’opinion mondiale, les sionistes ont multiplié les tribunes dans les journaux ou leurs participations à des débats télévisés, martelant inlassablement un discours pro-israélien.

Des yeux ouverts et qui accusent :

L’une des images les plus marquantes de l’intifada El Aqsa fut sans doute la mort diffusée presque en direct du petit Mohamed Al Durah. Devenue une véritable icône, cette image terrible d’un enfant mort dans les bras de son père revêt une grande importance dans la mesure où elle contredit la propagande d’un sionisme radical qui voudrait exonérer les soldats israéliens de toute responsabilité dans la mort de centaines d’enfants palestiniens en prétendant accuser à leur place les enfants eux-mêmes ou à défaut leurs parents (c’est l’odieuse théorie des « jouisseurs de mort » défendue par Tarnéro). Dans une très intéressante analyse, le psychanalyste et spécialiste des images Serge Tisseron (2) explique que la force de cette image ne réside pas tant dans le spectacle de l’enfant mort mais bien dans l’image du père aux yeux ouverts et comme accusateurs. Le spectateur se sent profondément mal à l’aise à soutenir ce regard, son impuissance et sa passivité lui renvoient confusément le sentiment de culpabilité pour sa « non-assistance à peuple en danger ».

Ce sont ces images qui ont suscité des réactions violentes de certains jeunes souvent eux-mêmes socialement relégués, les agressions antisémites sont un phénomène « réactionnel » et dont les manifestations sont largement circonscrites aux périodes les plus noires des affrontements, le Monde du 6 décembre 2001 annonçant en une que les agressions antisémites ont largement diminué par la suite.

Mais cela n’est pas suffisant pour Eric Conan pour qui le décompte établi par la CNCDH est sans doute non exhaustif. Et d’évoquer un mystérieux et inquiétant « chiffre noir » des violences antisémites faisant allusion à des faits « non recensés ». Puisque non officiellement établis, ces délits ne sont pas précisément chiffrables. Mais il en faudrait plus pour décourager Eric Conan qui estime que leur nombre « reste très important, notamment pour les petites agressions » que Conan évalue vaguement à « une centaine ».

Alors de quoi s’agit-il enfin ? Eric Conan pourrait-il nous éclairer sur ces mystérieuses sources dont lui seul aurait connaissance ? Enfin, il consent à le dire. Il s’agit donc de témoignages recueillis par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), le Fonds social juif unifié et le Consistoire de Paris. Quel crédit accorder à des organisations qui dans cette affaire sont juge et partie, surtout lorsque que l’on sait que ces mouvements ne font guère mystère de leur double allégeance, tant est évident le soutien qu’ils apportent au régime de Sharon ? 

Pour Elisabeth Schemla, la cause palestinienne constitue sans nul doute un « masque » pour servir une odieuse « propagande antijuive ». Elle cite d’ailleurs les territoires de Palestine « occupée » sans omettre des guillemets qui, on le comprendra aisément servent à émettre le doute sur la réalité même de cette occupation. Elle met en cause les partis de gauche qui « des communistes et verts notamment » jusqu’au « mouvement d’Alain Krivine » n’auraient de cesse d’encourager les violences antisémites. Car de Palestine occupée, il n’y a point, seul mérite d’être évoqué l’Etat d’Israël, « un Etat créé par les Nations-unies ». Faut-il rappeler au bon souvenir de Madame Schemla les résolutions de l’ONU qui toutes condamnent Israël, la 242 qui appelle instamment au « retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés », la 3236 qui réaffirme le « droit inaliénable des Palestiniens de retourner dans leurs foyers et vers leurs biens, d’où ils ont été déplacés et déracinés, et demande leur retour », sans doute ne serait-il pas vain d’évoquer aussi la résolution 1322 promulguée en octobre 2000 et qui « condamne les actes de violence, particulièrement le recours excessif à la force contre les Palestiniens, qui ont fait des blessés et causé des pertes en vie humaine » et « déplore l’acte de provocation commis le 28 septembre 2000 au Haram al-Charif de Jérusalem ».

Ainsi, l’Etat hébreu, fort du soutien inconditionnel des USA, se plaît à passer outre des règles de droit international qui en principe doivent être appliquées de manière coercitive et impérative, et ce faisant se met hors-la-loi. Mais il en faudrait davantage à Elisabeth Schemla à la mémoire défaillante qui conteste la réalité de l’occupation israélienne, comme si cela était une contre-vérité, à mettre sans doute sur le compte de la « propagande antisémite » qu’elle dénonce. Et de marteler « Oui, l’antisémitisme est à l’œuvre ! ». Et pour ceux qui n’auraient toujours pas admis l’évidence de cette affirmation, Elisabeth Schemla cite comme un argument imparable... les accords de jumelage organisés entre des municipalités françaises et des villages palestiniens !

Faites ce que je dis, pas ce que je fais : 

En effet, dans une pétition parue dans le journal Libération signée par les représentants des organisations juives de France et divers intellectuels, il fut appelé à refuser le « silence » des autorités et des médias face à la « recrudescence  » des violences antisémites attribuées à des jeunes issus de l’immigration. Les signataires regrettent notamment le « repli identitaire » dont ces derniers se rendraient coupables.

Les pétitionnaires ont beau jeu de dénoncer le communautarisme qui serait l’œuvre des jeunes d’origine musulmane car leurs discours attestent qu’ils se commettent dans ce que précisément ils prétendent dénoncer.

Les agressions antisémites sont déplorables et rien ne saurait les justifier. Cette position, claire et sans ambiguïté fut celle adoptée par la communauté musulmane dans son immense majorité dont les membres se sont toujours désolidarisés de ces actions.

On aurait espéré que les représentants de la communauté juive de France fassent montre de la même promptitude pour dénoncer les exactions commises par l’armée israélienne à l’encontre des civils palestiniens depuis le déclenchement de l’intifada El Aqsa durant l’automne 2000.

Las ! Non seulement ils s’abstinrent de toute condamnation relativement à ces crimes dénoncés unanimement par les Organisations de défense des droits de l’homme mais exprimèrent un discours assurant Israël de leur soutien indéfectible.

Le 3 octobre 2000, Jean Kahn, le Président du Consistoire central israélite appelait ainsi à « l’identification avec Israël, sinon nous nous rendons responsables d’un manquement pouvant mener à la fin de l’existence d’Israël ».

En effet, ce double jeu des représentants de la communauté juive de France diminue considérablement la portée de leurs discours. Des citoyens juifs français s’insurgent de la confiscation de leur parole par des représentants de la communauté juive française qui se font en réalité les relais les plus fidèles de la propagande de Sharon.

Un forum international de lutte contre l’antisémitisme

Alors que le gouvernement israélien annonce la création d’un Forum international pour lutter contre l’antisémitisme, dans un tract l’Union juive française pour la paix (UJFP) s’enflamme : « Qu’il se retire des Territoires occupés ! Voila qui serait autrement plus efficace pour enrayer les attaques dont la communauté juive fait l’objet ! »

Il est vrai que les propos de Michael Melchior, Vice-ministre (travailliste) des Affaires étrangères du gouvernement israélien qui s’est ingéré dans les affaires intérieures françaises en présentant une vision horrifique des violences antisémites en France n’a pas tenu là un discours désintéressé puisqu’il a annoncé aussitôt des aides financières substantielles accordées aux candidats à l’émigration juive en Israël. Mais le plus grave est que l’Agence juive qui est en charge de l’accueil des nouveaux immigrés les loge le plus souvent dans les colonies.

Dans un article paru dans le Monde le 7 décembre dernier, Eyal Sivan dénonce « La dangereuse confusion des juifs de France », et de s’insurger contre l’amalgame systématique établi entre antisionisme et antisémitisme, « devenu la nouvelle arme d’intimidation des ’amis d’Israël’.

Pour lui, cet amalgame porte en lui les germes d’une radicalisation des positions entre les communautés juives et musulmanes. 

Eyal Sivan fustige le double discours des représentants du CRIF qui expriment leur inquiétude de voir « les jeunes musulmans transporter en France le conflit du Proche-Orient’, dans le même temps qu’il se disent « prêts à envisager d’émigrer en Israël pour s’y réfugier ».

L’imposture paraît d’autant plus flagrante lorsque l’on sait que les institutions juives qui font le reproche aux jeunes musulmans de vouloir exporter le conflit israélo-arabe sur le territoire français emploient des jeunes issus des mouvements de jeunesse sionistes entraînés par des membres de la sûreté israélienne pour assurer leur sécurité !

L’instrumentalisation de la culpabilité européenne née de la Shoah outre qu’elle développe une culture victimaire enferme la communauté juive dans un conflit d’identité.

Plus encore qu’un soutien indéfectible apporté à la politique israélienne, cette surenchère médiatique dissimule des motivations plus inavouables encore.

Ainsi, la conjoncture démographique fait naître la crainte pour ces sionistes ultra que les Palestiniens deviennent dans les années qui viennent supérieurs en nombre aux Juifs dans les territoires de la Palestine mandataire.

C’est ainsi qu’induite d’un sentiment d’urgence à accélérer le mouvement d’ « aliya  » (la colonisation), s’est amplifiée la loghorrée médiatique faisant état du regain de l’antisémitisme en France. Cela est particulièrement vrai en France qui constitue en raison de l’importante communauté juive qu’elle abrite et selon les termes de l’Agence juive elle-même, le ’dernier réservoir’ d’émigration vers Israël. Lors d’une rencontre des délégués de l’Agence Juive en poste en Europe, en Afrique du Sud et en Australie, le trésorier de l’Agence Juive a insisté sur l’importance que revêt l’aliya, en termes stratégiques et idéologiques.

Encourager la colonisation juive en Israël en faisant accroire à l’imminence du danger que poserait une recrudescence majeure des agressions antisémites en France, une imposture intellectuelle qui pouvait être de quelque efficacité en 1948, mais aujourd’hui, cela paraît totalement vain car comme le dit Eyal Sivan « Israël est aujourd’hui le seul endroit du monde où les juifs sont menacés physiquement en tant que tels ».

Intimidations, discours attisant la peur et le repli, les représentants de la communauté juive de France recourent donc aux moyens les plus vils pour servir la politique coloniale de Sharon.

Islamophobie 

A longueur de tribunes d’une rare violence et pléthore d’articles aussi indigestes où il expose ses théories fumeuses, Jacques Tarnero revisite les pires clichés racistes et islamophobes que l’on croyait révolus depuis la décolonisation. Ne s’embarrassant guère de précautions oratoires, il agite le spectre de l’ « Empire du Mal ». Selon lui, l’expression d’une haine antisémite est propre à la nature même de l’islam.

Les folies arabes

A l’instar d’Elisabeth Schemla Tarnero estime dans une tribune du Monde intitulée « De Jérusalem à Durban, les jouisseurs de haine’, que le front de refus exprimé face à la politique coloniale de Sharon n’est qu’un prétexte trouvé par les Arabes, l’intifada, le soulèvement palestinien constituerait donc l’exacerbation de leurs « passions destructrices » dans le but de parvenir à la destruction d’Israël. Et dans leur sinistre projet, s’insurge t-il, ils trouvent un écho favorable en France ! Aussi, lorsque des ONG réunis lors de la Conférence contre le racisme de Durban ont affirmé que la colonisation perpétrée par l’Etat hébreu relevait d’un crime qu’il convenait de condamner avec force, Tarnero estime qu’elles se sont fourvoyées. De fait, il qualifie ainsi -avec le sens de la mesure qu’on lui connaît- ces prises de position : il s’agissait donc d’ ’une nouvelle barbarie qui se levait’.

Fort logiquement, Tarnero en vient à conspuer l’antisionisme politique qualifié de ’progressisme des imbéciles’. Et de s’interroger : ’La folie qui nourrit les passions arabes se résorbera-t-elle avec la création de l’Etat palestinien ? N’y a-t-il pas là une majestueuse illusion ?

Il n’y a guère que les imbéciles pour croire encore que les Arabes sont sincèrement soucieux de parvenir à la paix. Non décidément, seuls les naïfs peuvent croire en une telle fable. Mais Tornéro n’est pas de ceux là. Non, il est de la trempe de ces hommes qui allient courage et lucidité pour ne pas se laisser abuser. Partant, la création d’un Etat palestinien lui paraît inutile puisqu’elle est un simple prétexte pour justifier l’expression d’une violence congénitale des Arabes. En effet, puisque cette haine est consubstantielle à leur nature propre, la création d’un Etat palestinien ne saurait y mettre un terme. On ne change pas sa nature !

C’est sans doute nourri des mêmes craintes et parvenu à de pareilles certitudes selon lesquelles les Palestiniens ne comprennent que « le langage de la force » que Sharon décida d’employer la manière forte, et profitant du fait que l’attention du monde était accaparée par les tragiques évènements du 11 Septembre, il ordonna ainsi une répression sanglante afin de brider comme il se doit les « folies arabes » et leurs « passions destructrices ».

1)

2) Serge Tisseron est notamment l’auteur d’un essai intitulé ’Y-a-t-il un pilote dans l’image’ (Aubier 98),

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Auteur : Fatiha K

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