Tewfiq Al Shaoui

T. Shaoui est connu depuis longtemps des lecteurs arabophones pour ses nombreux ouvrages de droit spécialisé

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mercredi 8 juin 2005

La route qui mène vers l’Algérie

Préface d’Olivier Carré

Avant-propos de Sadek Sellam

Prologue

T. Shaoui est connu depuis longtemps des lecteurs arabophones pour ses nombreux ouvrages de droit spécialisé et de culture musulmane, sans parler de ses articles parus dans la presse arabe. La publication de ses mémoires l’a fait connaître au-delà du cercle des lecteurs musulmans engagés pour le signaler à l’attention des historiens de l’Islam Contemporain.

Ses récits restituent avec fidélité et simplicité l’état d’esprit qui a prévalu dans les milieux nationalistes maghrébins après la deuxième guerre mondiale. Ils montrent les contacts qui ont permis une solidarité agissante des organisations islamiques orientales avec les formations anti-colonialistes du Maghreb qui avaient intégré l’Orient dans leur stratégie d’émancipation.

Le mémorialiste explique comment les succès de la lutte anti-colonialiste n’ont pas empêché les ferments de la division d’entamer l’unité des partis qui l’avaient menée. Les choix de « l’Islam jacobin », les différences de degré dans l’adhésion à la modernité et les enjeux de pouvoir ont conduit à de véritables scissions chez ceux qui avaient obtenu l’indépendance dans l’unité d’action. T. Shaoui, qui avait contribué à atténuer les tensions reconnaît avec humilité les insuffisances des tentatives de conciliation face à l’ampleur de ces conflits post-coloniaux.

La plupart de ces questions demeurent insuffisamment étudiées. Les souvenirs de T. Shaoui contribuent à combler certaines lacunes des études historiques de l’Islam contemporain. Outre leur apport sur le plan informatif, les révélations du mémorialiste peuvent avoir un effet d’incitation pour les historiens soucieux de remédier aux inconvénients de « l’histoire trouée ».

Sadek Sellam a voulu montrer comment les réflexions et les informations contenues dans ces mémoires peuvent être insérées dans une étude du rôle de l’Islam dans la décolonisation que rendent aussi précise que possible l’accès aux différentes archives et les témoignages d’autres acteurs restés trop longtemps silencieux. Il souligne l’intérêt de ces récits pour l’histoire et la mémoire des musulmans en France. La réaction d’un des premiers lecteurs de ces mémoires est publiée ici pour marquer leur intérêt.

Le Coran souligne la valeur du « rappel pour quiconque est doué de cœur et tend l’ouïe pour être un témoin ».

La méditation des récits où le Djihad accompagnait l’anti-colonialisme peut inciter à l’Ijtihad les musulmans en France qui cultivent ces qualités coraniques.

Dans sa préface, Olivier Carré souligne l’importance de cette chronique et la compare à celles qui lui permirent la rédaction de son livre de référence sur les Frères Musulmans. Sa connaissance précise de toutes les évolutions de ce mouvement, dont il a contribué à faire connaître les doctrines et les répressions subies, l’autorisait à interpeller les islamistes actuels sur l’abandon des projets d’économie sociale au profit des banques « islamiques » à vocation capitaliste, sur le statut de la femme et sur le sens exact à donner au Djihad notamment. Ses interprétations ne manqueront pas de heurter les porte-parole de l’Islam officiel et la plupart des militants et penseurs islamistes. Si son interpellation suscite un débat qui puisse ailler au-delà des mondanités de l’irénisme inter- religieux, elle apportera une justification supplémentaire à la publication de ces souvenirs. Car la multiplication des échanges dignes de la Mounadhara de l’Islam médiéval reste le meilleur moyen de refuser la fatalité du « choc des civilisations ».

Avant-propos

Islam et décolonisation

La deuxième guerre mondiale a amené les mouvements nationalistes maghrébins à vouloir internationaliser les conflits coloniaux. Pour les partisans de la voie légaliste parmi les anti-colonialistes, la création de l’ONU et celle de la Ligue Arabe ont fait découvrir les possibilités de faire appuyer les revendications des peuples colonisés par les nouvelles clauses du droit international. Pour leur part, les nationalistes radicaux qui songeaient déjà à mettre fin à la surdité des administrations coloniales par la lutte armée se sont tournés vers l’Orient pour faire connaître leurs causes et solliciter des aides.

Intellectuels et militants du Bureau du Maghreb Arabe du Caire.

La persistance de ces demandes a justifié l’ouverture du Bureau du Maghreb Arabe au Caire en 1947, l’année de l’évasion de l’émir Abdelkrim. La capitale égyptienne a alors attiré de nombreux militants oubliés. Le plus exceptionnel de tous était Ali El Hammami[1]. Après avoir participé à la révolte menée à partir de 1915 dans le Rif marocain par Abdelmalek[2], ce « distingué intellectuel »[3] avait combattu avec l’émir Abdelkrim en 1921, puis milité aux côtés de l’émir Khaled à Paris en 1924. Issu d’une famille de Tiaret établi après 1912 à Alexandrie pour lui éviter la conscription dans l’armée française, ce globe-trotter polyglotte qui fréquentait avant son exil des lettrés comme Ahmed Laïmèche[4], avait attiré l’attention de Ben Badis qui a apprécié une série de ses articles parus en 1938 dans un journal marocain. Après avoir quitté la France en 1930, il s’était fixé à Bagdad comme professeur d’histoire, sur recommandation de l’émir Chékib Arslane, après un séjour à Moscou où Khaled conseillait d’aller se former, en évitant de devenir communiste. Il l’était si peu qu’il a fréquenté les officiers islamo-nationalistes du « Carré d’Or » dirigés par Rashid Aly al Kéilani. Il a sorti de ses papiers un diplôme en droit pour pouvoir s’inscrire au barreau du Caire et se rapprocher ainsi de son vieil ami, l’émir Abdelkrim. Il est mort prématurément dans un accident d’avion survenu en décembre 1949 au retour du congrès de Karachi sur l’économie islamique où il représentait le Maghreb en compagnie du juriste marocain Mohamed Benabboud et du médecin tunisien Habib Thameur, qui dirigeaient le Bureau du Maghreb Arabe[5]. A cette réunion sur l’économie, Hammami a dénoncé la confiscation des biens Habous ainsi que la désignation des imams par la France coloniale en Algérie[6] Cet auteur de plusieurs manuscrits encore inédits[7] s’est fait connaître en Algérie par les articles remarqués qu’il publiait régulièrement dans la République Algérienne, l’hebdomadaire de l’UDMA qui avait désigné Ahmed Bayyoud pour diriger sa représentation permanente au Caire. A. Hammami, qui avait combattu les idées assimilationnistes du Jeune Algérien écrit par Ferhat Abbas en 1930, approuvait le programme de l’UDMA jugé plus proche du Khalédisme qui avait enthousiasmé les Musulmans de Paris en 1924, et inquiété le Cartel des Gauches qui répliqua par la création de la « Brigade Spéciale de Police Nord-Africaine » à la fin de la même année[8]. Comme tous ceux qui étaient bien informés, il contestait le rôle de Messali-Hadj, le chef du PPA-MTLD à cause de la permanence de ses liens avec les Trotskistes, qui ne dissimulaient pas leur intention de régler leurs comptes avec la « bureaucratie stalinienne » par le biais d’un transfuge du PCF.

Khalédiens de Paris et « histoire trouée ».

Comme son ami Hammami, le khalédien Abdelkader Hadj Ali, partageait cette méfiance et déniait à Messali le titre de fondateur de l’Etoile Nord-Africaine[9]. Selon le témoignage de Belghoul, un proche de Khaled interrogé par l’historien Mahfoud Kaddache à la fin des années 60, la première organisation fondée par les Khalédiens de Paris en 1924 s’appelait « l’Etoile Nord-Africaine Islamique »[10]. Hadj Ali se reconnaissait dans le programme de Abbas de 1946, toujours en souvenir de « la ligne tracée par Khaled » qui visait, selon lui, « l’émancipation de nos frères musulmans »[11]. Le témoignage de Belghoul qui vivait en France depuis 1916, la mise au point faite par Hadj Ali en 1948 et les informations contenues dans l’hommage rendu à ce vieux militant par Ali al Hammami confirment le rôle de l’émir Khaled dans la première mobilisation nationaliste au nom de l’Islam que persistent à nier des historiens du messalisme peu disposés à se passer des fiches de la « Rue Lecomte », et ignorant délibérément la période antérieure à la création de ce singulier service[12]. L’historien impartial et ouvert à toutes les hypothèses sans dogmatisme ne saurait rejeter ces récits de témoins oculaires et devrait relativiser le refus de cette catégorie d’historiens en faisant la part des présupposés idéologiques qui s’abritent derrière un ultra-positivisme de façade.

Les nationalistes maghrébins représentés au Caire.

Des raisons analogues expliquent l’insuffisante connaissance des activités en Orient d’un autre islamo-nationaliste, Chadli Mekki qui représentait le PPA-MTLD au Caire. Ce membre de l’aile radicale de « l’islamo-messalisme »[13] avait échappé à l’arrestation au moment de la répression des manifestations du 8 mai 1945 dans le Constantinois et s’est employé à informer les milieux orientaux, et les ambassades occidentales du Caire, sur les iniquités coloniales. Cela a obligé le Quai d’Orsay à distribuer aux diplomates britanniques et américains notamment une réponse sous forme d’un volumineux mémoire rédigé en 1948 par le colonel Schoen, un disciple de Lyautey qui, à la tête du SLNA, voulait prévenir « les malaises musulmans »[14].

Quant à l’association des Oulémas, elle était présente depuis 1938 au Caire où s’était installé le cheikh Fodil Ouarthilani, qui avait quitté la France après y avoir ouvert une trentaine de Nadis(cercles culturels avec salle de prière) à partir de 1936 pour l’éducation des travailleurs musulmans[15].

En 1950, après un séjour de deux mois à Paris où il a constaté l’indifférence du gouvernement Pleven à ses demandes concernant l’indépendance du culte musulman et la liberté de l’enseignement de l’arabe, le président des Oulémas, le cheikh Bachir Brahimi choisit le chemin de l’exil et rejoint Ouarthilani au Caire[16]. Il a obtenu la deuxième vice-présidence du Congrès Musulman créé à Karachi, quand il a appris que Messali en était le premier vice-président[17]. Il s’est consacré à informer les milieux politiques et religieux orientaux sur l’Algérie et s’est employé à obtenir des bourses pour les étudiants algériens dans les universités du Proche-Orient...

La solidarité islamique et l’anti-colonialisme des Frères Musulmans.

Tous ces militants finissaient par être mis en contact avec la puissante organisation des Frères Musulmans dont Couve de Murville(qui était ambassadeur de France au Caire) estimait que « dès 1946, ils soutenaient de loin « l’arabisme militant » en Afrique du Nord »[18]. Les Frres Musulmans ont eu la visite en 1949 du Dr Lamine Débaghine, le chef de file de l’aile radicale du MTLD qui était en conflit avec Messali. A son retour à Alger, le rival du Zaïm a songé, selon Schoen, à créer une organisation sur le modèle des Frères Musulmans[19]. La création de sections secrètes se réclamant de cette organisation en 1953 à Alger, à Taher, à Constantine et à Tlemcen, et dont l’existence n’a été révélée qu’au début des années 90, n’était sans doute pas sans rapport avec la tentative du Dr Lamine[20]. Quand Messali s’est rendu au Caire en septembre 1951, le succès de sa visite a été assuré grâce à la mobilisation des Frères Musulmans[21]. Un des orateurs de cette organisation, le cheikh Mohamed El Hafedh(l’époux de Zaïnab al Ghazali), servait déjà de modèle à un jeune de Guelma venu continuer à El Azhar les études commencées à la Kettania de Constantine. Il s’appelait Mohamed Boukharouba et se fera connaître sous le surnom de Houari Boumédiène...[22]

Parmi les Tunisiens qui fréquentaient les Frères Musulmans au Caire, il y avait notamment le cheikh Mohieddine Klibi(mort en 1954), un partisan du fondateur du Destour Abdelaziz Thaalibi, qui contestait les orientations de Bourguiba. En compagnie de Djellouli Farès, qui avait représenté le Destour à Paris, ce Zéitounien oeuvrait pour une solidarité islamique plus agissante en faveur des peuples du Maghreb.

Depuis la fin de sa détention au Gabon, de 1937 à 1944, le théologien de la Qarawyine Allal al Fassi[23] s’était installé également au Caire et visait le même objectif au sein du Bureau du Maghreb Arabe et dans ses conférences devant les auditoires des associations islamiques. Pour sa part, l’émir Abdelkrim militait au même Bureau du Maghreb et avait sa carte d’adhérent de l’organisation des Frères Musulmans[24].

L’organisation de Hassan Al Banna avait une section chargée de la solidarité avec le monde musulman qui suivait de près les problèmes de la décolonisation comme ceux d’Indonésie, de la Syrie et du Liban. A cette section qu’animait le cheikh Abdelhafidh Saïfi[25] travaillait un jeune assistant à la Faculté de Droit de l’Université du roi Fouad, Tewfiq Shaoui. En 1945, le Guide lui demande de faire partie des boursiers égyptiens pour aller approfondir ses connaissances juridiques à la Sorbonne et, surtout, établir des contacts avec les militants et étudiants maghrébins en France.

En se conformant aux instructions du maître, T. Shaoui réussit à constituer un impressionnant réseau de relations qui lui permet de connaître une bonne partie des futurs dirigeants algériens, marocains et tunisiens. Il avait l’habitude de consigner par écrit la teneur de ses entretiens et de rédiger un rapport annuel à l’intention de l’organisation des Frères Musulmans où seules les activités de Salah Abou Roquéïq, qui était chargé de l’Afrique du Nord à la section du monde musulman, étaient connues de la revue Politique Etrangère , et des orientalistes liés aux administrations spécialisées comme R. Montagne, qui a traduit en français un vieil article de Azzam sur l’unité arabe pour lequel les amis maghrébins de Shaoui se sont enthousiasmés en 1946[26].

L’influence des trois émirs de l’islam contemporain.

Ce sont les notes rédigées à cette époque, à la suite des entretiens avec des Tunisiens comme Djellouli Farès, Tahar Guiga et Mohamed Mili, et des Marocains comme Abdallah Ibrahim, Mehdi Benabboud et Abdelkrim Khattib qui ont facilité la rédaction des mémoires de cet émissaire hors pair, qui menait une intense activité de contacts, de conseils et de conciliation, sans paternalisme, ni moralisme. Il préférait la discrétion, la souplesse et l’efficacité au piétisme, au ritualisme et au prosélytisme en vigueur chez les Frères Musulmans.

Les révélations contenues dans ces mémoires sont d’une grande importance pour les historiens du Maghreb contemporain qui ignoraient l’existence de cette filière destinée à rendre les milieux islamiques orientaux plus solidaires des nationalistes maghrébins. Elles intéressent également les spécialistes des Frères Musulmans qui avaient vainement essayé d’intéresser les jeunes chercheurs à l’étude des ramifications maghrébines de ce mouvement.

Elles renseignent sur l’état d’esprit des élites maghrébines d’alors qui étaient encore marquées par les idées et l’action des trois émirs de l’Islam contemporain : Chékib Arslane, le pourfendeur du Dahir berbère ; Khaled, le commentateur des points du président Wilson et Abdelkrim al Khattabi, le tombeur des généraux espagnols Navarro et Sylvestre, ce qui lui valut d’être proposé pour le titre de Calife au Congrès Islamique du Caire de 1926 pour contrer les fetwas des confréries dociles et les campagnes du Quai d’Orsay relayées au nom de l’Islam officiel par l’ambivalent Si Kaddour Benghabrit, de la mosquée de Paris, en faveur du « protégé » Moulay Youssef[27].

Rencontré à Paris dès son retour de Brazzaville en 1946, Messali assumait ces trois influences et a dit à Shaoui sa dette envers le « prince de l’éloquence »(Arslane) qui l’a aidé à passer du syndicalisme à ce qu’un rapport de la préfecture de police appelait en 1934 « le nationalisme musulman »[28].Grâce à ce médiateur, le chef du PPA a pu reprendre contact avec C. Arslane qui vivait ses derniers mois en Suisse, et avoir avec A. Azzam en 1946 à Paris une entrevue dont les érudits historiens du messalisme ignorent jusqu’à l’existence. Les spécialistes exclusivement francophones ne connaissent de C. Arslane que la notice rédigée par Lévi-Provençal pendant sa mobilisation durant la deuxième guerre mondiale, et publiée en 1946 dans les Cahiers de l’Orient Contemporain[29], ou l’article assez engagé de Juliette Bessis dans la Revue Historique[30]. Les récits vivants de Shaoui les aideraient beaucoup à améliorer la connaissance de ce disciple d’Afghani dont les correspondances traquées avec les jeunes Maghrébins durant la première moitié du vingtième siècle ont eu beaucoup plus d’effets que la lecture des revues Al Orwa al Outhqa et Al Manar qui mobilisaient toutes les polices[31].

L’association des « Amis de la Palestine Arabe ».

Quant aux ouvriers musulmans de Paris, le mémorialiste nous apprend qu’ils étaient sensibles au thème du Djihad et à la solidarité avec le peuple palestinien. C’est avec leur concours qu’il a pu avoir une action en faveur de la Palestine pour laquelle il a relancé l’association « les Amis de la Palestine arabe » qui avait été créée dans les années 30 par Nadjib Sadaqa, un étudiant palestinien de Syrie. Grâce aux syndicalistes du MTLD a il a pu opposer une réaction conséquente au parti-pris pro-israélien de la CGT. L’ouverture de lieux de culte dans les usines faisait partie des plate-formes de revendications de ces nationalistes syndicalistes, comme Safi Boudissa qui a obtenu une salle de prière aux usines Peugeot de Sochaux en 1948[32].Cela n’a pas empêché un islamo-politologue médiatisé et peu intéressé par l’histoire de présenter celle ouverte en 1975 aux usines Renault de Boulogne-Billancourt comme étant la première du genre[33] !

En allant à Tanger en 1949, l’émissaire d’Al Banna s’arrête à Madrid où il rencontre le non-conformiste Hafedh Brahim, un ancien étudiant tunisien en pharmacie qui avait quitté Paris à la fin de la deuxième guerre mondiale pour s’établir en Espagne où il était en contact avec les responsables des partis nationalistes maghrébins.

Shaoui a observé de près les premiers déchirements des partis nationalistes maghrébins. Il nous apprend que le conflit entre Habib Bourguiba et Salah Ben Youssef remonte à la session de l’ONU de 1951 quand, à la suite de la plainte déposée par la Ligue arabe à propos du Maroc, le « Combattant Suprême »s’est prêté à une manœuvre du gouvernement français qui a fait quitter à ce dernier sa résidence surveillée pour ouvrir des « négociations » avec lui à Paris. Le gouvernement français a réussi ainsi à empêcher les nationalistes du Néo-Destour de prendre contact avec la délégation de la Ligue arabe, qui avait besoin de faire appuyer sa plainte par d’autres cas d’abus coloniaux, et celle de l’Egypte que dirigeait le dynamique et anti-colonialiste ministre des affaires étrangères du Wafd, le docteur Salaheddine. Et Bourguiba, qui a cru devenir l’interlocuteur privilégié, a été ramené dans le fort où il était enfermé à Amilly(Yonne) juste après l’interruption des « négociations », qui a coïncidé avec la fin de la session redoutée de l’ONU...

Shaoui juge sévèrement le « Combattant Suprême » qui ne croyait pas à la solidarité islamique et a refusé d’écouter ses conseils de s’inspirer de l’alliance entre l’Istiqlal et Mohamed V pour mettre son action sous l’égide de Moncef Bey, à qui le militant-chercheur avait rendu visite dans sa résidence surveillée à Pau en 1947[34]. Les choix faits par Bourguiba dans les années 50 ont eu pour lointaine conséquence la montée rapide en Tunisie d’une contestation islamiste plus importante et plus radicale que celle du Maroc, où la régulation et l’arbitrage du palais royal et le maintien du rôle de la Qarawyine ont contribué à modérer une bonne partie des courants islamiques qui veulent la réforme plutôt que la révolution.

Sabotage du projet d’Institut d’Etudes Arabes à Alger et mission secrète à Niort.

A la même période a lieu le sabotage du projet d’Institut d’Etudes Arabes à l’Université d’Alger proposé par Taha Husséin qui, en tant que ministre de l’Education, voulait imposer en échange l’enseignement du français dans tous les établissements publics égyptiens[35]. La révélation de cet épisode, où un accord culturel a été annulé pour pénaliser le Dr Salaheddine qui a mis en difficulté la diplomatie française à l’ONU à propos de l’affaire lybienne, montre la persistance jusqu’au début des années 50 de la volonté d’isoler l’Algérie de l’Orient. Même laïque et moderniste cette arabisation sous l’égide du « Doyen des Lettres Arabes », qui aurait ravi les plus laïcistes parmi les arabisants français, suscitait la méfiance des milieux coloniaux restés encore marqués par l’assimilationnisme outrancier de la III° République au nom duquel l’administration avait failli fermé les Médersas bilingues officielles (qui furent défendues par E. Combes), après avoir mis fin à l’expérience des collèges arabes-français du II° Empire[36].

Après son retour définitif de Paris, Shaoui rencontre au Caire trois anciens dirigeants de l’Organisation Spéciale du MTLD,Hocine Aït Ahmed , Ahmed Ben Bella et Mohamed Khider qui avaient choisi eux aussi le chemin de l’exil. Au début de l’été 1954, Ben Bella le charge d’une mission ultra-secrète auprès de Messali-Hadj qui était en résidence surveillée à Niort. Le Zaïm, qui était en conflit avec les « Pachas du Parti »[37], était sollicité pour participer au déclenchement de l’insurrection imminente. Ben Bella, qui avait adhéré aux Frères Musulmans[38], a révélé à Shaoui sa participation à plusieurs réunions secrètes du CRUA tenues au printemps en Suisse pour préparer l’insurrection du 1.11.1954. Ce qui montre le degré de confiance entre les deux hommes. La qualité des relations de l’auteur avec ses interlocuteurs garantit la crédibilité de ces récits qui ne résultent pas des ouï-dire, ni des commentaires de presse, mais reposent sur des informations dont il avait souvent la primeur.

Dans sa présentation de cette période, Shaoui consacre de longs développements à contester certains récits du major Fethi Dib[39], le préposé à l’Afrique du Nord dans les Services de Renseignement égyptiens qui ont opté pour le soutien au FLN après avoir assimilé Messali et ses émissaires[40] aux Frères Musulmans que Nasser a décidé de réprimer durement. Messali a payé ainsi le prix de ses liens privilégiés avec A. Azzam dont le limogeage par le pouvoir militaire égyptien avait été suivi par la création en août 1953 du « Bureau permanent pour les questions du Maghreb »[41]. Les Frères Musulmans entendaient compenser ainsi la perte d’influence consécutive à la main-mise des « Officiers Libres » sur la Ligue Arabe.

De la rédaction de la Moudawwana marocaine au cabinet de Khider à Alger.

Durant la vague d’arrestations de 1954, Shaoui a été radié de l’université et a connu les interrogatoires musclés de la prison militaire du Caire. L’arrivée au pouvoir au Maroc de son ami Abdallah Ibrahim lui vaut d’obtenir un passeport et d’être autorisé à s’installer à Rabat pour participer à la rédaction de la Moudawwana, puis travailler comme conseiller du Dr Abdelkrim Khattib qui présidait le Parlement chérifien. Cela lui permet d’être le témoin des scissions provoquées au sein de l’Istiqlal par la montée des courants de gauche. Avec un passeport marocain, Shaoui a pu se rendre à Turquant en février 1962 pour y rencontrer Ben Bella et transmettre un de ses messages à Fathi Dib qui venait d’être nommé ambassadeur de la RAU à Berne pour mieux renseigner Nasser sur le déroulement des négociations franco-algériennes commencées le 20 mai 1961[42].

L’indépendance de l’Algérie lui permet de réaliser un vieux rêve remontant à 1948-49, quand il a pu se rendre sans visa en Tunisie et au Maroc, sans pouvoir visiter le pays de Ouarthilani et Mekki qui l’avaient engagé à s’y rendre. En 1962, il y est entré avec Khider dans l’intention de tenir la promesse faite à Ben Bella de rédiger une « Constitution Islamique » pour une République Algérienne qu’il voulait Arabe et Musulmane, et non pas « Démocratique et Populaire ». Il ne s’était guère avisé que sa présence aux côtés de Ben Bella et Khider durant la traversée de Tlemcen à Alger, pendant l’été 1962, servait à apporter une caution religieuse que venait de refuser le cheikh Bachir Brahimi à un pouvoir conscient de son déficit de légitimité pour cause de coup d’Etat contre le GPRA.

Le désaccord entre les deux chefs du nouveau Bureau Politique du FLN lui fait quitter l’Algérie, où il a assisté à la naissance de l’association Al Qyiam(les Valeurs), sous la houlette de Hachemi Tidjani. Cet ancien volontaire de la guerre de Palestine de 1948 à qui l’on doit de rares renseignements sur Ali al Hammami qu’il a connu de près au Caire, était assisté d’un obscur responsable des étudiants du nom d’Abassi Madani[43]...La « politisation » des études islamiques a conduit à faire des Qyiam l’œuvre de Malek Bennabi, qui était encore au Caire au moment de la création de cette association. Cette erreur a eu la vie dure parce que l’islamo- politologue[44] qui l’a commise a été paraphrasé par presque tous les autres.

Dans le cabinet de Khider, Shaoui a connu Mouloud Kassem qui sera ministre des affaires religieuses et contribuera à la politisation et à la médiatisation du Séminaire annuel sur la Pensée Islamique qui était organisé dans la discrétion depuis 1968 par le BESM(Bureau d’Etudes Sociologiques Musulmanes) dont la création avait été conseillée par Malek Bennabi[45]. Ce qui devait servir à promouvoir des études et des recherches pour développer une « Sociologie de l’Indépendance », comme le recommandait l’écrivain dans un article remarqué, a été réorienté par le nouveau ministre vers l’encouragement au sein du FLN d’un courant islamique ayant pour filiation l’islamo-nationalisme du PPA- MTLD dont les cadres s’étaient prononcé en faveur d’une République Islamique en 1948[46]. Sans doute M. Kassem cherchait-il à faire contre-poids à la tendance qui se réclamait des Oulémas et dont A. Taleb-Ibrahimi se voulait le chef de file. Cet usage de la religion dans les luttes de tendances et d’influence au sein du FLN a préparé la voie à la constitution des groupes informels et hétérogènes qui s’agrégeront au FIS en 1989.

Le mémorialiste juge sévèrement Ferhat Abbas et ses amis francophones, à qui il a eu affaire en 1963 à Alger, sans doute parce qu’il se souvenait des appréciations négatives exposées en 1945 au Caire par Chadli Mekki. L’historien devrait équilibrer ces témoignages en tenant compte d’une partie des avis exprimés par Schoen dans le mémoire de 1948, où il reconnaît par ailleurs que les imams officiels étaient recrutés en fonction des besoins de l’administration en renseignements...

Conflits fratricides post-coloniaux.

Le conflit Ben Bella- Khider nourrira la méditation de Shaoui sur l’éclatement des formations qui avaient combattu le colonialisme dans l’unité. Cela l’amène à imputer les échecs du nationalisme et du « socialisme » arabes à l’ éloignement de l’unité morale et même politique dont l’Islam était plus proche du temps où des mouvements comme celui des Frères Musulmans réagissaient à l’abolition du Califat par des mots d’ordre unitaires. Déjà, en 1958, quand M. Bennabi croyait encore à l’idée d’un « Commonwealth Islamique »[47], de nombreux militants anti-colonialistes s’intéressaient plus à leur seul pays, voire à « l’internationalisme prolétarien » qu’à l’unité de l’Islam, et la plupart préféraient être premiers dans leur village plutôt que seconds à Rome . En bon diplomate, et par fidélité en amitié, Shaoui maintenait les liens avec ses amis dans tous ces courants que les enjeux de pouvoir rendaient de plus en plus rivaux. Il voyait s’éloigner la réalisation de l’idéal unioniste de ses premiers engagements, et auquel il a essayé de rester attaché en conseillant l’Organisation de la Conférence Islamique, comme il l’avait fait avec la Ligue Arabe, avec beaucoup plus de succès du temps d’Abderrahman Azzam.

Aux rivalités entre les Etats musulmans régionaux des années 60 et 70 ont succédé les graves conflits provoqués par les réactions violentes opposées à la montée des mouvements islamistes dans les années 80 et 90. La répression contre les militants du MTI tunisien avait amené Shaoui à reprendre son bâton de pèlerin pour intercéder en faveur de R. Ghannouchi et de ses compagnons menacés d’exécution au milieu des années 80 auprès de son ami Bourguiba, qui avait accepté de demander à Nasser la grâce de Syyed Qotb en 1966.

En décembre 1994, l’infatigable émissaire accomplit la mission la plus périlleuse de sa vie en se rendant dans une Algérie en guerre pour y rencontrer le président Zéroual et les cheikhs emprisonnés du FIS. Il incite ceux-ci à faire preuve de réalisme pour faciliter une solution négociée au conflit. Il leur recommande notamment d’interdire tout acte de sabotage économique par les groupes armés censés les écouter. Cette proposition résulte d’une sorte de gandhisme économique qui devrait fonder une politique économique commune aux pays musulmans dont aucun n’a vraiment les chances de s’en sortir en dehors de la solidarité islamique. Il expose aux cheikhs sa théorie sur la participation à la vie politique des islamistes qui devraient selon lui prendre la tête de la défense des Droits de l’Homme et du pluralisme politique. Il se prononce contre l’engagement total de tous les courants islamiques en politique et recommande à la plupart d’entre eux de se consacrer aux questions doctrinales et éducatives. Cette vision si utile pour la démocratisation des mouvements islamiques n’a pas rencontré l’audience souhaitable dans l’Algérie meurtrie de 1994. L’auteur déplore l’empressement des orateurs islamistes algériens à créer des partis politiques rivaux ainsi que le provincialisme de leurs chefs à qui manque une vision globale des problèmes à l’échelle du monde musulman.

En plus de ces informations inédites et de ces réflexions qui indiquent d’importantes pistes de recherche pour les spécialistes de l’Islam contemporain, les mémoires de T. Shaoui apportent toute sorte de nuances à introduire dans la connaissance des courants islamiques dont l’étude a été arbitrairement confinée par une catégorie de politologues sur-médiatisés aux seuls tendances activistes attirées par la violence. Les témoignages de cet infatigable militant permettent de se faire une idée de la place de l’Orient dans les stratégies des mouvements nationalistes maghrébins et d’évaluer le rôle de l’Islam dans les mobilisations anti-colonialistes.

Importance des écrits arabes pour l’histoire du Maghreb contemporain.

Son livre, qu’il a commencé par intituler « le chemin qui mène vers l’Algérie », s’ajoute à la liste des textes publiés en arabe dont ne peut plus se passer la recherche sur le Maghreb et l’Islam, si elle veut remédier aux inconvénients de « l’histoire trouée »[48]. Il y avait déjà les souvenirs de Abderrahmane Azzam et ceux de Tewfiq al Madani qui renseignent sur la genèse des idées islamo-nationalistes et l’importance accordée à la solidarité islamique par cette catégorie de penseurs et de militants. Il y a eu les mémoires de Salah Chadi et de Hassan Achmaoui dont l’étude a rendu possible l’actualisation des connaissances sur le mouvement islamique proche-oriental[49].

D’autres livres ont été publiés depuis : « Al Ikhwan al Mouslimoun-Ahdath Sana’at at Tarikh »(les Frères Musulmans-des événements qui ont fait l’histoire) de Mahmoud Abdelhalim qui complète la connaissance des relations conflictuelles entre la confrérie et les « Officiers Libres », « Mouloud Kassem- Ramzou Kifahi Ouma »(symbole du combat d’une nation),les mémoires de Abderrahman Benelaggoun dont la motion sur une République Islamique en Algérie avait été adoptée par les cadres du MTLD en 1948, les souvenirs du Dr Khattib, les mémoires des Nassériens de sensibilité islamique Kamaleddine Husséin et Husséin Chaféi. Tous ces témoignages montrent la diversité des courants islamiques, ainsi que la persistance des aspirations à davantage de solidarité entre les différentes régions du monde musulman.

« Les exemples historiques éclairent tout. De plus, ils ont un pouvoir démonstratif de premier ordre en matière de sciences empiriques »[50]. La méditation des épisodes méconnus de l’histoire contemporaine de l’Islam rapportés par ces mémorialistes peut être d’une grande utilité à la plupart de ceux qui s’engagent en politique au nom du Coran. Car ceux qui négligent la connaissance de l’Histoire sont condamnés à la revivre.

La qualité de ces nombreux témoignages rend difficile l’étude de l’histoire du Maghreb contemporain sans une bonne maîtrise de la langue arabe. Le lecteur non-arabophone a droit à des études approfondies des mouvements islamiques qui reposent sur ces textes ignorés et ne soient pas déconnectées des champs religieux et politique des pays où ils se sont développés. Les mémoires de Shaoui font ressentir encore ce besoin au moment où la demande considérable de connaissance de l’Islam des jeunes musulmans en France coïncide avec une sérieuse crise de l’islamologie. Cette demande peut être satisfaite par une meilleure ouverture aux questions islamiques de la francophonie dont une catégorie de militants cherche à faire une machine de guerre culturelle contre l’Islam.

Les mémoires de Shaoui et l’Islam en France.

Outre son importance pour les historiens, la publication de la première partie de la traduction de ces souvenirs est utile pour la mémoire des musulmans en France. Le Coran recommande de se « déplacer sur la terre et de méditer le sort de ceux qui vous ont précédé »[51]. Les récits de Shaoui sont une incitation à « méditer le sort » des précédentes générations de musulmans en France, ce qui poserait moins de problèmes que « les déplacements sur terre » qui conduisent un nombre important de jeunes Français musulmans à se rendre jusqu’à Peshawar pour y faire les études sur l’Islam qu’on ne leur propose toujours pas en France.

L’évocation par l’émissaire de Hassan al Banna de l’action du délégué de Ben Badis qui, sans subventions publiques et contre l’avis de la « rue Lecomte », a pu ouvrir entre 1936 et 1938 une trentaine de Nadis dans les agglomérations parisienne, lyonnaise et marseillaise, devrait ramener à plus d’humilité les « porte-parole », parachutés ou autoproclamés, de l’ « Islam officiel » qui font remonter l’histoire des musulmans en France à leurs récentes tournées dans les principales capitales islamiques pour y solliciter des aides financières ou des soutiens politiques. La lecture de Shaoui suggère d’utiles comparaisons entre d’un côté la légitimité fondée sur la confiance et les réalisations éducatives et, de l’autre, les intronisations résultant de la recherche éperdue de la « baraka administrative »[52].

Enfin en lisant ces mémoires, ceux qui ont cru aux possibilités de « l’intégration par le politique », parfois en se pliant à l’injonction de « changer d’histoire »[53] pourront méditer les engagements de la génération de leurs grands-parents qui avaient refusé d’être réduits à l’état de simple force d’appoint. Ils s’aviseront que ce que font les musulmans pour eux-mêmes compte beaucoup plus que les gesticulations inspirées par les usages, de plus en plus nombreux, de l’Islam à d’autres fins.

En allant manifester en faveur de la Palestine le 6 avril 2002 à Paris, les jeunes musulmans qui récusent ces usages et entendent échapper au contrôle de leurs anciens tuteurs des associations attrape-voix[54] tireront profit de l’histoire des « Amis de la Palestine Arabe » révélée ici par cet infatigable défenseur de la solidarité islamique devenu un mémorialiste dont la lecture est attachante à bien des égards[55].

 

Sadek SELLAM. Historien de l’Islam Contemporain.

PS. Ce texte reprend une partie de ma réponse à l’appel à communication qui m’a été adressé par Daniel Lefeuvre à l’Institut de l’Histoire du Temps Présent en vue de l’hommage au professeur C.R. Ageron, en présence du grand historien. Mais les critères scientifiques n’ont visiblement pas été les plus déterminants dans la programmation de cette rencontre où des islamologues autoproclamés, qui ignorent tout de l’œuvre d’Ageron, ont été « légitimés » sur la base de l’appartenance aux mêmes coteries, à l’exclusion de la connaissance de l’histoire de l’Algérie. Les mêmes considérations idéologiques et amicales ont présidé au lancement d’un enseignement payant de l’Islam à l’Université Paris 8 dont le président a dû intervenir pour mettre fin à cette singulière tentative de privatiser, dans un établissement public, l’enseignement de la seule religion musulmane.

Aperçu sur la biographie de Tewfiq Al Shaoui.

Tewfiq Al Shaoui est né à Damiette, en Egypte, en 1918 dans une famille où le sentiment religieux est resté vivace. Dans son enfance, il a appris le Coran et ses autres lectures lui ont fait découvrir l’action et la pensée des rénovateurs de l’Islam contemporain.

Il a fait des études de droit à l’université du roi Fouad où il a adhéré au mouvement des Frères Musulmans en 1938. A la fin de ses études en 1941, il obtient un poste dans la magistrature avant d’être recruté comme assistant en 1944 dans la même université.

Alors qu’il se préparait à aller étudier l’économie politique aux Etats-Unis en 1945, Hassan al Banna le persuade de se rendre à Paris pour y préparer une thèse de droit criminel et venir en aide aux militants anti-colonialistes maghrébins.

Il soutient sa thèse en 1949 et retourne enseigner à la faculté de droit du Caire où il est nommé professeur.

En 1954, il est radié de l’université et emprisonné au même titre qu’un grand nombre d’enseignants connus pour leur engagement lors de la vague de répression contre le mouvement des Frères Musulmans.

En 1958, le président du conseil marocain Abdallah Ibrahim intervient en sa faveur auprès de Nasser et du ministre de l’Intérieur Zakarya Mohieddine qui lui remet son passeport confisqué pour lui permettre d’être recruté par la Cour Suprême à Rabat, et d’enseigner à l’université Mohamed V.

Il suit de très près la guerre d’indépendance algérienne aux côtés du Dr Abdelkrim Khattib qui le prend comme conseiller à la présidence du Parlement. Il retrouve son ami Chawki Mostefaï qu’il avait connu à Paris comme militant du PPA-MTLD et qui représentait le GPRA à Rabat. Muni d’un passeport marocain, il est admis à rendre visite en 1962 à ses amis Ben Bella et Khider qui étaient détenus à Turquant dans les Deux-Sèvres.

En 1962-63, il est membre du cabinet de Khider qui était secrétaire général du FLN avant de revenir à Rabat après la disgrâce de ce dernier.

Il s’installe en Arabie Séoudite en 1965 comme conseiller juridique du ministère du pétrole et des ressources minières.

Le roi Fayçal le nomme membre du Haut Conseil de l’université de Ryiad et lui accorde la nationalité séoudienne après son arrestation à Beyrouth pour « appel à la solidarité islamique ». En 1968, Shaoui est professeur de droit musulman comparé à l’université du roi Abdelaziz de Djedda.

Après 1971, il collabore avec le prince Mohamed al Fayçal pour la réalisation d’un projet d’écoles dites « al Manarat ». En 1976, on le retrouve à « l’Union Mondiale des Ecoles Musulmanes » qui a été créée sous l’égide de l’Organisation de la Conférence Islamique.

Il a été le collaborateur de Tango Abderrahmane , quand celui-ci était secrétaire général de l’OCI, pour la création de la Banque Islamique de Développement, avant de participer à l’ouverture de la Banque Islamique Al Fayçal, au Caire et à Khartoum. Il a fait partie du Conseil d’Administration de cet établissement pendant dix ans et a écrit plusieurs ouvrages sur l’économie et les banques islamiques.

Malgré ces fréquentations des hommes de pouvoir, il a été comparé aux prêtres-ouvriers en raison du maintien de ses contacts avec les gens du peuple et de ses inlassables interventions en faveur des militants victimes des fréquentes vagues de répressions. « On te voit uniquement quand ça va mal quelque part dans le monde musulman », lui a dit un ancien Frère Musulman devenu « modéré » après un long séjour à Kowéit.

Il est l’auteur d’un grand nombre de livres sur la culture islamique et d’ouvrages spécialisés sur le droit.

En 1992, il a préfacé la réédition sous l’égide de l’OCI de la thèse sur le Califat soutenue par le cheikh Sanhouri en 1926 à l’université de Lyon sous la direction du grand comparatiste Lambert.

Shaoui collabore avec plusieurs revues islamiques, dont Al Mujtama’ qui est distribuée dans les « librairies islamiques » en France, depuis le grand intérêt suscité par la publication de la première mouture de ses mémoires dans cet hebdomadaire kowéitien à partir de 1994, sous le titre : « la Route qui mène vers l’Algérie ». Cet intitulé montre les effets de l’actuelle crise algérienne sur la mémoire de ce citoyen du monde musulman qui a repris son rôle de médiateur pour aller faciliter la recherche d’une solution négociée entre le président Zéroual et les cheikhs du FIS qu’il a été autorisé de voir en 1994 dans leur lieu de détention. Il s’est ainsi démarqué des dignitaires islamistes orientaux qui se disaient satisfaits de la participation au pouvoir du Cheikh Nahnah qui joue un rôle important au sein de l’organisation internationale des Frères Musulmans. Shaoui conteste l’attitude du chef du Hamas algérien qui a choisi d’apporter une caution « islamique » à l’éviction brutale du FIS, après avoir pris acte de la faible implantation de sa micro-formation qu’il a créée malgré la promesse faite au cheikh Ahmed Sahnoun de militer au sein de l’apolitique « Rabitat al Da’wa wa al Irchad » (Ligue pour la Prédication et l’Orientation).



[1] Voir Amar Belkhodja, Ali El Hammami et la montée du nationalisme algérien, Dahlab , Alger, 1991.

[2] Un des nombreux fils de l’émir Abdelkader, qui étaient plus attirés par la carrière militaire que par la lecture de l’énigmatique Ibn Arabi.

[3] M. Bennabi, Vocation de l’Islam, Seuil, Paris, 2° édition, 1957, p. 48

[4] Futur traducteur du Coran et de chapitres du traité de droit d’Ibn Rochd, Bidayat al Moudjtahid.

[5] Les funérailles d’Ali El Hammami furent très suivies à Alger le 1° janvier 1950. Toutes les tendances politiques et religieuses y étaient représentées, sauf le Parti Communiste Algérien qui les a boycottées. Les dirigeants de cette micro-formation étaient prévenus contre ce grand intellectuel opposé à la politique politicienne qui avait refusé le paternalisme du PCF. Il avait été jusqu’à lancer un encrier sur le visage de Maurice Thorez qui s’opposait à la présence des Algériens dans une délégation devant partir à Moscou. Cet incident qui en dit long sur l’indépendance d’esprit de cet Khalédien de premier ordre, est rapporté par Allal Al Fassi dans sa préface au livre de Nadir Bouzar, Abus de confiance, Le Caire, 1954. Ahmed Bayyoud et Hachemi Tidjani, qui ont connu Hammami au Caire, l’ont confirmé à Amar Belkhodja.

[6] A. Belkhodja, Cinquantenaire de la mort d’Ali El Hammami, La Tribune (Alger), 23.12.1999.

[7] Dont quelques-uns ont été ramenés du Caire à Alger par le Dr Abdelaziz Khaldi en 1947. Numéro du Jeune Musulman(cité de mémoire).

[8]Sur la BSPNA, qu’on appelait « la Commune Mixte de la rue Lecomte », voir L. Milliot, les Institutions Kabyles à Paris, Revue des Etudes Islamiques, n° 6, 1933, pp. 162-174, et A. Hammami, Adieu à A. Hadj Ali, La République Algérienne du 26.8.1949.

[9]A. Hadj Ali, Messali Hadj n’est pas le créateur de l’Etoile Nord-Africaine, La République Algérienne, 24.12.1948. Hadj Ali était originaire de Rélizane dans l’Ouest algérien. Il est arrivé en France en 1902 à l’âge de vingt ans. Il a adhéré au PCF quand ce parti accordait plus d’importance aux questions coloniales et menait campagne contre la guerre du Rif. Il lui a manqué quelques dizaines de voix pour se faire élire député de Paris en mai 1924.Bien que naturalisé français, il portait ostensiblement la chéchia rouge et le burnous blanc conformément aux recommandations anti-assimilationnistes de Khaled. Cf. A. Hammami, op. cit.

[10] M. Kaddache, l’Emir Khaled, OPU, Alger, 1987. Rabah Belghoul dit avoir été le premier président de cette association qui a pris la suite de la “Fraternité Musulmane ». Cette association avait été créée en 1908 à Paris par un groupe d’intellectuels musulmans dont le juriste égyptien Mahmoud Salem. Le comtiste islamisé Abdelhaq- Christian Cherfils en a été le président au début des années 20. Dans le manuscrit de ses mémoires, dont l’édition a été plusieurs fois annoncée, l’ancien militant de l’Etoile Nord-Africaine Mohamed Khider, qui est arrivé en France en 1927, confirme la version de Belghoul.

[11] A. Hadj Ali, op. cit.

[12] Dans un numéro de 1988 de la revue Parcours, des biographe de Messali, et de quelques-uns de ses lieutenants, ont opposé aux intéressantes révélations d’un témoin et acteur aussi important que Belghoul une étrange réaction de refus. Sans doute parce qu’elles remettent en cause la partie de leurs hypothèses la plus marquée par des présupposés idéologiques. Au colloque sur Messali organisé à Paris en décembre 1999, O-J.L Carlier s’est fait l’écho de cette curieuse forme d’ « historiquement correct », en voulant faire comme si la mise au point adressée en 1948 par Hadj Ali à la République Algérienne n’avait jamais existé. C. R. Ageron se démarque de ce dogmatisme pour contester les écrits du journal Al Ouma et les mémoires de Messali. Le grand historien admet que l’Etoile Nord-Africaine a été créée par Hadj Ali en 1924. Cf. La Naissance de l’ENA, colloque de février-mars 1987, Centre Culturel Algérien de Paris. Gilbert Meynier, qui est le seul historien de l’Algérie à s’être donné la peine d’étudier l’arabe, examine avec beaucoup plus de nuances le rôle de Khaled dans un très intéressant texte qu’il a bien voulu m’adresser en 2001. Cet article était destiné à un colloque sur Messali que devait organiser le professeur Rabah Bélaïd à l’université de Batna mais dont la tenue a été brutalement empêchée par d’autres tenants de « l’historiquement correct ».

Avec un même dogmatisme, René Gallissot s’est transformé en adepte de Méphisto pour nier en bloc les idées et l’action, voire l’existence, des précurseurs du mouvement réformateur algérien du XIX° siècle, comme Abdelkader Médjaoui et Salah Ben Méhenna, étudiés, documents de première main à l’appui, par Mahfoud Smati dans sa thèse soutenue à la Sorbonne en juin 1994. Cette forme de négation explique une bonne partie des carences de l’historiographie de l’Algérie contemporaine beaucoup plus que les difficultés d’accès aux archives que les historiens-idéologues consultent très peu. Ces historiens engagés continuent d’être tributaires des écrits de jeunesse d’Yves Lacoste faisant, en 1957, la part belle au PCF dans la genèse du nationalisme algérien. Cette histoire partisane a provoqué une réponse cinglante de l’ancien secrétaire général du Parti Communiste Algérien passé à l’islamo-nationalisme, Amar Ouzegane, dans son « Meilleur Combat », Julliard, 1962.

Ces exemples montrent à quel point l’histoire de l’Algérie reste « trouée » pour cause de négation à finalité idéologique. Voir les actes à paraître du colloque « l’Histoire trouée : négation et témoignage » organisé par Catherine Coquio à la Sorbonne en septembre 2002.

[13] M. Harbi, 1954, La guerre commence en Algérie, Complexe, Bruxelles, 1998, 3° édition.

[14]Le SLNA désigne le « Service des Liaisons Nord-Africaines », un service de renseignement rattaché au cabinet du Gouverneur Général de l’Algérie qui avait pris la suite du CIE(Centre d’Information et d’Etudes) après la deuxième guerre mondiale.

SHAT-1H1202.

[15] F. Ouarthilani, Al Djazaïr Ath Thaïra(l’Algérie en Révolte), Le Caire, 1956 et rapport daté du 21.10.1939 du Service des Affaires Nord-Africaines de la Préfecture de Police de Paris. Archives de la Préfecture de Police, série B-A carton 1676.

Ouarthilani était né en 1900 dans le Béni-Ouarthilane en Kabylie. Il a étudié dans les zaouias locales, puis chez le cheikh Ben Badis à la mosquée Sidi Lakhdar de Constantine. Après la réunion à Alger du Congrès Musulman Algérien durant l’été 1936 pour donner suite au Congrès Musulman de Jérusalem, de 1931, l’association des Oulémas en a fait une sorte d’aumônier des travailleurs algériens en France. L’année suivante, une association de musulmans de Marseille se réclamant du même Congrès a fait appel à Malek Bennabi qui a animé son centre culturel en 1937 et 1938.

Malgré de sérieuses divergences politiques avec les dirigeants de l’Etoile Nord-Africaine, puis du PPA, Ouarthilani, qui, sans doute par tactique, se référait au réformisme apolitique du cheikh Tayeb El Oqbi, se concertait avec eux pour contester l’Islam officiel de la Mosquée de Paris, que Messali dénonçait dès 1926 comme une « mosquée-réclame ». Voir la thèse de Jacques Simon sur Messali-Hadj, Paris III, juin 1998. Sur El Oqbi, voir S.Sellam, le Cheikh Tayeb El Oqbi au Cercle du Progrès. Un précurseur d’une « laïcité islamique » ?, Naqd, Alger, 3 trimestre 1999.

Après de sérieuses frictions avec la délégation extérieure du FLN au Caire, dues aux rivalités pour le contrôle des étudiants algériens en Orient, Ouarthilani s’est installé en Turquie où il est mort en 1965.

[16]Série d’articles sur ce long séjour parisien des Oulémas par A. Kessous, République Algérienne, octobre-novembre 1950. Les cheikhs Brahimi et Tébessi, accompagnés de leurs adjoints Abbas Bencheikh Hocine et Ahmed Hamani, pouvaient réunir dans les salles prêtées par les syndicats jusqu’à 2000 personnes dont les non-arabophones avaient droit à une traduction en kabyle par Ahmed Boumendjel des discours prononcés en arabe.

[17]Rapport mensuel du SLNA, novembre 1951.

[18]Rapport du 17.10.1951 de l’ambassadeur au Quai d’Orsay. SHAT-1H1725-2. Couve de Murville considérait qu’il s’agissait « plutôt d’affinités que de collusion entre les Frères Musulmans et les partis nationalistes ». En raison de l’amitié personnelle liant Allal Al Fassi et Hassan Al Banna l ’ambassadeur trouvait que les liens de cette organisation étaient plus étroits avec le Maroc qu’avec l’Algérie. Le 2° Bureau rectifiait cette appréciation au début de la guerre d’Algérie en faisant état des initiatives de Hédi Sénoussi, un ancien directeur d’une médersa libre d’Alger, pour créer des filiales des Frères Musulmans en Algérie à partir de 1952. SHAT, op.cit.

 la même période l’Islam officiel recommandait le recrutement de supplétifs musulmans dans l’armée française. Selon le bulletin mensuel du SLNA de septembre 1953, Hamza Boubakeur a proposé ses services de condottiere au Gouvernement Général en suggérant la levée de goums dans la tribu-confrérie des Ouled Sidi Cheikhs. Le surendettement a amené son oncle, le bachaga Si Larbi, avec lequel il a eu de vifs accrochages pour le contrôle des recettes des Ziaras, à lui emprunter cette idée en promettant l’armement de 60.000 hommes en 1957. SHAT, op.cit. A noter que Hamza Boubakeur s’est prononcé, « au nom de l’Islam », contre la démocratie. Texte cité par Schoen dans « Gouverner l’Algérie », manuscrit inédit.

[19] Notice du SLNA versée en 1957 aux dossiers du secteur Alger-Sahel, SHAT-1H1241

[20] Hamoud Chaïd, Sans haine, ni passion, Dahlab, Alger, 1992, pp.55-56.

[21] Entretien avec Mohamed Benelmihoub qui étudiait à El Azhar à partir de 1949. M. Benelmihoub est président de l’association de la confrérie Tidjania en France.

Aux questions sur son programme que lui posaient ses visiteurs à Bouzaréa, Messali répondait : « le Coran ! ». Entretien avec l’ancien chef de la wilaya(du MNA) d’Oran Mohamed Laïchoubi. Cet « universitaire de formation coranique », comme il se définissait lui-même, indique également que les cadres francophones du PPA-MTLD s’étaient passionnés pour la lecture du livre de Haïdar Bammate, Visages de l’Islam, Payot, Lausanne, 1946.

[22] Entretien avec M. Benelmihoub.

[23] J. Berque, Arabies, Stock, 1978 et Mémoires des Deux Rives, Seuil, 1989.

[24] Entretien avec Hachemi Tidjani, Alger.

[25] Cité par Shoen dans le bulletin mensuel du SLNA de novembre 1954 en rappelant sa tentative d’implanter en 1952 les Frères Musulmans en Algérie. Le bulletin du SLNA de janvier 1954 signale la création au Caire par les Frères Musulmans du « Bureau permanent pour les questions du Maghreb »dont faisaient partie les cheikhs Brahimi et Ouarthilani.

[26]Numéro de Politique Etrangère de 1946.

[27] Fetwa du Cheikh Mohamed Skiredj traduite par Ed. Michaux-Bellaire, Consultation marocaine sur la question du Khilafa, Revue du Monde Musulman, volume 34, 1917-8, pp.139-145. Sur la présentation de la candidature de l’émir Abdelkrim au congrès islamique du Caire de 1926, numéro de 1926 de la revue islamophile France-Islam (cité de mémoire). Sur les relances des campagnes en faveur de Moulay Youssef par la diplomatie française voir E. Jung, l’Islam se défend, à compte d’auteur, 1934. L’auteur répond aux articles de presse tendancieux en s’appuyant sur les avis de son ami l’émir C. Arslane.

[28] Archives Préfecture de Police de Paris-101. Ce rapport consigne les réponses aux policiers de Messali qui se proposait de rétablir « l’unité islamique en Afrique du Nord », mettait en garde contre la participation des soldats musulmans à des opérations contre d’autres musulmans. Aux questions sur sa connaissance de ce qui se passait dans les différents pays du monde musulman, il répondait en citant C. Arslane et M. Salem qui suivaient de près l’actualité islamique. Ce dernier, qui venait de la « Fraternité Musulmane » de 1908, aidait à ce moment-là l’émir à préparer le Congrès des Musulmans d’Europe dont la tenue avait été décidé par les représentants de l’Islam réunis à Jérusalem en 1931. Voir Louis Jovelet, l’Evolution politique et sociale des pays arabes(1930-1933), Geuthner, 1933. L. Jovelet était le pseudonyme de Robert Montagne, un orientaliste qui mettait son savoir au service des « politiques musulmanes » coloniales, ce qui lui valait des critiques de L. Massignon. Une série de ses articles publiés dans le Monde a été contestée par M. Bennabi dans sa réponse : La « politique nord-africaine » de la France-Comment demeurer dans l’ornière, La République Algérienne, 23.4.1954.

R. Montagne s’est empressé d’annoncer dans son étude la tenue à Genève de ce Congrès qui était prévu pour l’été 1933. Mais la réunion n’a pu avoir lieu qu’en 1935, après plusieurs reports dus à des difficultés mises par le très averti militant islamophile E. Jung sur le compte du sabotage par les puissances coloniales indisposées par le rôle de C. Arslane. Voir E. Jung, l’Islam se défend, chez l’auteur, Paris, 1934.

[29] 3° trimestre 1947.

[30] Un numéro de 1978(cité de mémoire).

[31] Al Orwa al Outhqa était éditée à Paris au début des années 1880 par Afghani et Abdou. Elle était reçue en Algérie sous le manteau par de rares lecteurs comme le cheikh Zéribi (mort en 1925). Al Manar était publiée en Orient par R.Réda. Sa lecture valut au lettré algérois Ibn Al Khodja de perdre son emploi au journal al Mobacher. Voir Ammar Talbi, Introduction à Athar Ibn Badis, SNED, Alger, 1968.

[32] Entretien à Paris en 1990 avec S. Boudissa qui a été ministre du travail de Ben Bella et se réclame de la « gauche islamique ». Dans son étude sur l’immigration algérienne dans le Nord/Pas de Calais 1909-1962, l’Harmattan, 1999, J-R Genty révèle que des chefs d’entreprise facilitaient l’ouverture des salles de prière dans les usines à partir de 1925 à la demande de la Brigade Spéciale de Police Nord-Africaine qui croyait soustraire les « indigènes » à l’influence « bolchévique » par l’usage de la religion.

[33] G. Kepel, les Banlieues de l’Islam, Seuil, 1987.

[34]M. Mestiri, Moncef Bey, Tunis, 1990.

[35] République Algérienne, 1949 et 1951.

[36] Rapport de Combes sur l’enseignement musulman en Algérie, Sénat, 1894 ; C. R. Ageron, les Musulmans algériens et la France, PUF, 1968 ; entretiens en 1998 avec M. Hadj-Sadok (1907-2000), diplômé de la division supérieure de la Médersa d’Alger, créateur des lycées franco-musulmans quand il faisait partie du cabinet du gouverneur Naegelen en 1951, inspecteur d’arabe en France et vice-président du jury d’agrégation d’arabe à partir de 1961.

[37] Messali appelait ainsi ses adversaires du Comité Central du MTLD.

[38] Entretien avec S. Abou Roquéïq, Alger, 1972. Dans plusieurs de ses déclarations, Ben Bella a fait état de désaccords avec El Hodhéibi, le Guide des Frères Musulmans, et se réclame encore du Nassérisme. Il a su faire bénéficier la cause algérienne des soutiens de la grande et solidaire organisation politico-religieuse et des « Officiers Libres ».

[39]Fathi Dib, Nasser et la Révolution algérienne, l’Harmattan, 1985

[40]Mézerna et Filali qui furent dépêchés au Caire en octobre 1954 pour donner suite à la visite de Shaoui à Niort durant l’été 1954. L’arrivée au Caire de ces deux lieutenants de Messali est mentionnée dans le Bulletin mensuel du SLNA d’octobre 1954.

[41]Sur le limogeage de Azzam par Nasser voir les mémoires(en arabe) de Azzam publiés en 1976 par Djamil Arif au Caire.

[42] A propos de cette mission, l’ancien ambassadeur de la RAU en Suisse mentionne Shaoui, sans le nommer : « j’ai reçu le matin du 1 » février 1962 à ma résidence à Berne un messager personnel de Ben Bella m’apportant une lettre datée du 12 ». F. Dib, op. cit., p. 375.

[43] Entretien avec Zahir Ihaddaden, professeur à l’université d’Alger. Cet ancien élève de la médersa d’Etat et de l’Institut Supérieur d’Etudes Islamiques d’Alger avait été à l’origine de la création des Qyiam avec son ami H. Tidjani, avant de se retirer en raison de sa vision plus moderniste et moins piétiste de l’action politique.

Parmi les animateurs d’El Qyiam, il y avait Rédha Benfquih, un ancien responsable tunisien de l’AEMNAF à Toulouse en 1951. Ce partisan de l’unité maghrébine a rédigé deux thèses dont une portait sur l’Islam et le conflit algérien. Il a enseigné à l’Institut d’Etudes Politiques d’Alger et a été proche de Khider en 1962-1963 avant d’être conseiller au ministère de l’Education Nationale jusqu’en 1967. A son retour à Paris, R. Benfquih a été proche de M. Hamidullah et de Mokhtar Hadjry, un disciple du cheikh Thaalibi établi en 1946 à Paris où il a publié la revue France-Islam entre 1967 et 1985.

D’après R. Benfquih, l’affluence au premier meeting organisé par l’association Al Qyiam en mars 1963 a indisposé les dirigeants du FLN qui reconnaissaient avec une certaine humilité que le parti attirait beaucoup moins de monde que cette organisation. En cautionnant cette réunion, M. Khider a aggravé son désaccord avec Ben Bella.

Sur al Qyiam, voir la thèse sur le mouvement islamique en Algérie, d’Ali Adda(sous la direction de P. Robin), département de Sciences Politiques, Université Paris X, Nanterre, 1992 et le mémoire entièrement consacré à cette association par Claudia Marinaro, et soutenu sous la direction d’Anna Bozzo à l’Université de Naples en 1997.

[44]La plupart des nouveaux spécialistes de l’Islam politique se laissent induire en erreur par une imprécise tradition orale développée par leurs informateurs musulmans qui entendent régler des comptes avant de chercher à être utiles aux sciences humaines.

[45] Article d’André Adam dans l’Annuaire de l’Afrique du Nord, Aix-en-Provence, 1968 ; et entretiens avec Rachid Benaïssa, un enseignant qui, après un passage dans le cabinet du ministre de l’Education Nationale Ahmed Taleb a été nommé responsable de l’éphémère BESM.

[46] Entretien avec l’ancien président du GPRA Benyoussef Benkhedda qui était secrétaire général du MTLD en 1948. Alger. Mars 2002

[47] Fikratou Commonwealth Islami, Dar al Orouba, Le Caire, 1958.Traduction française, polycopié de la Mosquée des étudiants de l’Université d’Alger, 1971.

[48] C. Coquio, op. cit.

[49]Olivier Carré et Gérard Michaud (alias Michel Seurat), « les Frères Musulmans », Gallimard, 1983.

[50]Clausevitz cité par M. Bennabi, postface à la réédition polycopiée de « Vocation de l’Islam », Alger, 1970.

[51] Coran XXX-42

[52] Formule qui désignait en Algérie le soutien apportée par la Direction des Affaires Musulmanes du Gouvernement Général à ses candidats préférés pour les imposer à la tête des grandes confréries pour évincer les chefs religieux bénéficiant de la confiance des fidèles qui croyaient à leur baraka spirituelle.

Les interlocuteurs musulmans sollicités par le ministère de l’Intérieur pour l’Istichara auraient gagné à lire le livre de T. Shaoui sur la consultation en Islam, « la Choura et l’Istichara ». Cela aurait évité à ceux qui n’ont toujours pas mis en place le Conseil souhaité depuis un quart de siècle, malgré la cinquantaine de réunions, de faire croire aux conseillers du ministre que l’élection des représentants de l’Islam est une Bida’a(innovation blâmable). Voir S. Sellam, les Grands Caïds et l’enlisement de l’Istichara, Cirta, n° 18, Paris, juillet 2000.

La crainte d’avoir à s’expliquer avec « l’Islam d’en- bas » conduit à une lecture spécieuse du droit musulman que favorisent une apparente crédulité laïque et l’absence d’une instance impartiale qui puisse se prononcer sans prendre parti dans les luttes de tendances et d’influence.

Une complaisance analogue a été à l’origine d’un « Ijtihad » fondé sur la seule « maçlaha »(intérêt) d’ordre financier des grandes mosquées et fédérations qui ont tenté d’obtenir l’aval du ministère de l’Intérieur pour substituer au sacrifice de l’Aïd Al Adha le versement d’une somme d’argent à ces organisations. Voir l’article de Daniel Licht, Aïd el Kébir : l’Etat n’a pas le goût du sacrifice. Il incite à remplacer l’abattage du mouton par des dons. Libération du 11.1.2003. Le désaccord de la Fédération Nationale des Musulmans en France a contrarié ces calculs islamo-affairistes en empêchant de généraliser cette tarification des gestes religieux, qui était déjà avancée avant les interventionnismes de l’Etat laïque dans ces affaires.

[53] Ce préalable a été posé par J.C. Barreau, un ancien prêtre devenu conseiller de Mitterrand, puis de C. Pasqua au ministère de l’Intérieur.

[54]Comme « SOS-Racisme » qui se croyait en mesure de définir une sorte d’ « idéologiquement correct » à l’intention des jeunes d’origine maghrébine, et « France-Plus », dont le président voulait interdire à « ses » Beurs toute manifestation lors de la visite d’Arafat à Paris en 1989.

[55]Ces manifestants ont eu droit à une méchante accusation de « communautarisme » par un malheureux candidat socialiste à l’élection présidentielle, qui s’était par ailleurs laissé tenter par l’usage de la mémoire de la guerre d’Algérie à des fins électorales. Voir Le Monde du 9 avril 2002.De nombreux Juifs anti-sionistes ont suivi cette marche (dans la dignité et sans aucun slogan antisémite) en même temps qu’une catégorie de nouveaux militants français sans antécédents politiques, et dont le soutien à la Palestine constitue le premier engagement.

Cette importante manifestation qui a été suivie par un grand nombre de jeunes musulmans a été boudée par les prudents « Grands Caïds » de l’Istichara qui aspirent à être intronisés « représentants » de l’Islam en France par l’administration. A été également remarquée l’absence des tuteurs musulmans des jeunes issus de l’immigration. Ces « réalistes », qui tiennent surtout à leurs bonnes relations avec les médias, manifestent des velléités d’Ijtihad qui butent néanmoins sur l’absence d’une véritable autonomie intellectuelle.

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Auteur : Sadek Sellam

Historien de l'Islam Contemporain. Auteur de plusieurs ouvrages sur l'Islam, dont « l'Islam et les musulmans en France » (éditions Tougui 1987) (cliquez ici pour vous procurer ce livre sur Amazon.fr) et « Etre musulman aujourd'hui » (éditions Nouvelle cité, 1989) (cliquez ici pour vous procurer ce livre sur Alapage.com). Un ouvrage est actuellement sous presse chez Fayard : « la France et ses Musulmans. Un siècle de politique musulmane ».

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