L’idole des jeunes musulmans est-il un intellectuel éclairé qui cherche la voie d’un islam modéré, adapté à l’Occident ? Ou le digne héritier de Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans, son grand-père ?
L’idole des jeunes musulmans est-il un
intellectuel éclairé qui cherche la voie d’un islam modéré, adapté à
l’Occident ? Ou le digne héritier de Hassan al-Banna, le fondateur des Frères
musulmans, son grand-père ?
C’ÉTAIT
en décembre 1993, au congrès annuel de l’Union des organisations
islamiques de France (UOIF). Un orateur inconnu monte à la tribune. Il
s’adresse aux jeunes musulmans de l’assistance qui, pour la plupart, sont nés
en France. Il leur parle de la laïcité, de leur rapport à la République. Et
c’est le choc. L’orateur en question se souvient : « Ces jeunes
avaient le sentiment de vivre une phase de mutation. Et soudain, ils entendent
un discours qui confirme ce qu’ils pressentaient. C’est-à-dire non plus une
approche binaire, avec l’islam d’un côté et la laïcité de l’autre, mais un
point de vue qui combine les deux. »
Tariq Ramadan a trente et un ans quand il fait
ainsi irruption dans le paysage musulman de France. On sait de lui qu’il est
professeur de philosophie et de littérature française dans un lycée de Genève.
Son parcours peut se résumer en trois mots : pédagogie, tiers-mondisme,
islam. Professeur très apprécié de ses élèves, il enseigne depuis l’âge de
dix-huit ans. Il a lancé dans les années 80 une association d’aide au
tiers-monde, « Coopération coup de main ». Il a roulé sa bosse en
Afrique, en Amérique du Sud et en Inde, fréquentant les communautés de base,
rencontrant Don Helder Camara et Mère Teresa. En 1991, il quitte la Suisse avec
femme et enfants pour passer un an et demi en Egypte. Là, il suit une formation
intensive en sciences islamiques. Son engagement comme militant musulman
commence véritablement à son retour en Suisse, fin 1992.
La notoriété vient très vite. Tariq Ramadan
fait paraître en 1994 un premier ouvrage aux éditions Tawhid, à Lyon : Les
musulmans dans la laïcité. La même année, il donne une tribune au Monde
(13 octobre), dans laquelle il plaide pour des « adaptations »
du cadre laïque à la religion musulmane. Il participe, le 12 octobre, à
l’émission « La Marche du siècle » : il « crève l’écran »
par sa prestance, son calme, sa facilité d’élocution. Un an plus tard, en novembre
1995, le ministre de l’intérieur Jean-Louis Debré lui interdit l’entrée du
territoire français, en pleine psychose des attentats « islamistes ».
Les protestations affluent. Des personnalités religieuses engagées dans le
dialogue avec l’islam, comme les Pères Michel Lelong et Christian Delorme,
interviennent en sa faveur. C’est la consécration. Tariq Ramadan est désormais
une figure médiatique. Et déjà, il sent le soufre...
Aujourd’hui, toute librairie islamique digne de
ce nom possède en bonne place les cassettes audio de ses conférences et la
collection complète de ses livres. Les musulmanes voilées s’animent dès qu’on
prononce son nom : « C’est un frère pour nous, ses propos sont un
véritable réconfort... » Le professeur de Genève est devenu la référence
principale du courant « jeunes musulmans » en France. Chaque mois,
il publie un éditorial dans Présence musulmane, le bulletin de liaison
d’un collectif d’associations. « Mon frère, ma soeur... »
Tariq Ramadan sait trouver le chemin du coeur. Avec des mots simples, une voix
douce et posée, il parle le langage de l’intimité. A la manière d’un grand frère
qui prodigue ses conseils et panse les blessures de l’âme.
Le jeune orateur continue d’enseigner la
philosophie à Genève et l’islamologie à l’université de Fribourg. Mais,
chaque week-end, il prend l’avion ou le train, sillonne l’Europe pour donner des
conférences, participer à des colloques devant des salles combles. Il anime
avec d’autres un séminaire de formation à l’islam dans douze villes de France.
Ses activités dépassent désormais le cadre des associations islamiques.
Pendant trois ans, il a participé activement à la commission « islam et
laïcité » créée par la Ligue française de l’enseignement. Jusqu’à ce
que cet organisme mette un terme, cette année, à l’expérience ; selon
certains, le motif inavoué de cette décision serait que l’approche de Tariq
Ramadan est jugée « dangereuse » par plusieurs responsables
de la Ligue.
Car, passés les premiers enthousiasmes, le
« discours ramadien » doit faire face aujourd’hui à un tir groupé.
Les musulmans libéraux dénoncent la « subtilité » de sa
pensée et l’accusent de tenir « un double discours ». La
critique la plus argumentée vient des islamologues et des sociologues de
l’islam. Pour Rémy Leveau, Tariq Ramadan est un « néofondamentaliste
moderne » ( Le Monde des débats, février 2000) ;
pour Olivier Roy, c’est un « communautariste » ( Esprit, janvier
1998). Franck Frégosi voit dans son discours « les habits neufs d’une
vieille rhétorique » ( Chemins de dialogue n° 14, 1999).
Et Leïla Babès l’accuse de « plaquer sur la religiosité des
musulmans un discours normatif construit et élaboré a posteriori » (
Islam de France n° 8, octobre 2000). Même le Père Delorme,
qui fut l’un de ses premiers soutiens, prend ses distances : « Je
me demande si le discours de Tariq Ramadan, qui déprécie constamment la
culture occidentale, va dans le sens d’une réelle intégration des jeunes
musulmans », s’interroge-t-il.
Qui est vraiment Tariq Ramadan ? L’homme
ne veut pas se définir autrement que comme « un musulman européen »,
semblable à ces jeunes de la deuxième ou de troisième génération à qui il
s’adresse. Il est citoyen suisse, né à Genève en 1962. Dans un de ses livres,
il raconte comment son père a donné à chacun de ses six enfants un « nom
symbole ». Le plus jeune a reçu le nom de Tariq Ibn Ziyad, le chef
musulman qui conquit l’Espagne au VIIIe siècle et laissa son nom à Gibraltar (« Djebel
Tariq »). Dans la mémoire familiale, le prénom de Tariq n’a pas ces
accents belliqueux. Il signifie simplement le deuil du retour, l’implantation définitive
au coeur de l’Europe.
Le benjamin de la famille est un fils de
l’exil. Il est aussi l’héritier d’une lignée illustre. Il en a l’élégance et
la distinction, sous des dehors simples. Sa mère, Wafa al-Banna, est la fille aînée
d’Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans : un mouvement créé
en Egypte en 1928 et qui est devenu la matrice des groupes se réclamant
d’une lecture politique de l’islam. Son père, Saïd Ramadan, était le disciple
préféré du maître, au point qu’on l’appelait en Egypte « le petit
Hassan al-Banna ». Contrainte à l’exil par Nasser, la famille s’est
établie en Suisse en 1954.
TARIQ
RAMADAN est-il un « musulman européen », un intellectuel éclairé
qui cherche à définir un modèle musulman original, adapté à l’Occident ?
Ou bien est-il le continuateur de son grand-père, dont on cite encore cette
phrase : « Dieu est notre but, le prophète est notre modèle, le
Coran est notre loi, la guerre sainte est notre chemin, le martyre est notre
souhait » ?
Dans ses conférences, Tariq Ramadan ne cesse
de vanter aux jeunes musulmans les « acquis » de la laïcité :
elle permet la scolarisation, la faculté de pratiquer sa religion, la représentation
politique et la possibilité de faire valoir ses droits. Mais, simultanément,
il souhaite que soit pris en compte un « droit à l’identité ».
Il plaide pour ce qu’il appelle une « intégration positive des intimités »,
c’est-à-dire une « troisième voie » entre le modèle français
et le communautarisme anglais. L’islam ainsi compris respecterait les principes
de la laïcité, moyennant « quelques aménagements mais aucune révolution »
( Les musulmans dans la laïcité, deuxième édition 1998, p. 217).
Le jeune intellectuel musulman, qui a lu le
sociologue Marcel Gauchet, explique que la distinction du sacré et du profane,
le processus de sécularisation et le « désenchantement du monde »
sont le produit d’une histoire propre à l’Occident. Ils n’ont donc pas de
pertinence en islam. Selon lui, la séparation des sphères politique et
religieuse est avant tout le résultat d’un combat victorieux mené par la
raison contre une Eglise catholique « obscurantiste ». « L’humanisme
est d’abord, au XV e siècle, l’expression d’une révolte :
l’oppression avait été tellement étouffante pendant des siècles qu’il apparaît
comme évident désormais, pour un grand nombre de penseurs, que l’homme ne peut
être homme que hors de l’Eglise. » ( Ibid., p. 61) A
l’inverse, il n’y a pas en islam « de conflit entre la foi, qui
tiendrait du dogme, et la raison, qui relèverait de la liberté humaine »
( Ibid., p. 100). Pour Tariq Ramadan, l’islam est plus qu’une
religion : c’est « un englobant » qui concerne tous les
aspects de la vie sociale.
En poussant ce raisonnement jusqu’au bout,
l’auteur devrait conclure que la laïcité ne s’applique pas à l’islam. Il ne
va pas jusque-là. Mais, dans certains de ses textes, la contradiction affleure.
Il explique, par exemple, à propos de l’enseignement : « Les
cours de biologie peuvent contenir des enseignements qui ne sont pas en accord
avec les principes de l’islam. Il en est d’ailleurs de même des cours
d’histoire ou de philosophie. Il ne s’agit pas de vouloir en être dispensé.
Bien plutôt, il convient d’offrir aux jeunes, en parallèle, des cours de
formation qui leur permettent de connaître quelles sont les réponses de
l’islam aux problématiques abordées dans ces différents cours. » (
Ibid., p. 175, en note.) Si vraiment l’islam ne s’oppose pas à
l’autonomie de la raison, pourquoi préconiser un enseignement « islamique »
de la biologie, de l’histoire et de la philosophie ?
En ce qui concerne le port du foulard
islamique, Tariq Ramadan considère que c’est « une obligation ».
Mais il ajoute aussitôt : « Le voile, jamais, ne peut ni ne doit
être l’objet d’une contrainte. » La priorité est de donner aux
jeunes filles « une véritable éducation religieuse » (
Ibid., p. 187). De fait, l’orateur ne cesse de modérer l’ardeur des
musulmans les plus zélés, en leur demandant de parler le langage du « coeur »,
de ne pas s’ériger en juges et de donner « une image plus positive de
leur religion ».
La définition d’une identité musulmane européenne
passe, chez Tariq Ramadan, par une critique virulente du « modernisme »
et « l’occidentalisation » : « Dieu, la morale,
le devoir et la pudeur ont déserté le vocabulaire et le quotidien. L’heure est
à la liberté et aux plaisirs. [... ] Loin des préoccupations éthiques
et morales, le monde va et se disloque. » ( Ibid., pp. 18 et
184). A ce monde occidental en perdition, l’islam peut offrir la « charge
de spiritualité » qui lui fait défaut : « Le réveil
de l’islam peut apporter une contribution jusqu’alors insoupçonnée à une véritable
renaissance de la spiritualité des femmes et des hommes de notre monde. »
( Islam, le face-à-face des civilisations, Les Deux Rives, p. 403)
On trouve chez Hassan al-Banna le même type de
réflexion sur la « faillite de l’Occident », exprimé de façon
plus directe : « Il viendra très certainement, et très
prochainement, ce jour où s’effondreront dans l’esprit des Occidentaux les
citadelles de leur civilisation matérialiste. Ce jour-là, ils ressentiront une
famine spirituelle persistante tenailler leur coeur et leur âme. »
Pour al-Banna, l’Occident doit bientôt « passer dans des mains »orientales« ».
Dans la thèse universitaire qu’il a consacrée, en 1997, au courant réformiste
musulman, Tariq Ramadan développe ainsi l’intuition de son grand-père : « Tout
nous conduit à la même conclusion : l’avenir est à l’islam. »
( Aux sources du renouveau musulman, Bayard éditions, pp. 368 et 372)
DÈS
que l’on rapproche ses analyses de celles de Hassan al-Banna, Tariq Ramadan perd
son sang-froid : « Je suis excédé d’avoir à répondre à ces
procès d’intention ! » Pourtant, certaines coïncidences sont
troublantes. Dans sa thèse, l’universitaire suisse décrit la prédication de
son grand-père avec des expressions qui évoquent irrésistiblement celle de
l’auteur lui-même : « Sujets simples, formulation accessible,
propos réconfortants, interpellation des coeurs sans culpabilisation, appel à
la responsabilité ». Hassan al-Banna « n’aborde pas les
sujets sensibles », précise-t-il. Mais il pratique une « pensée
des étapes », résumée dans cette phrase : « Nous
voulons l’individu musulman, puis la famille musulmane, puis le peuple musulman,
puis le gouvernement musulman, puis enfin la nation musulmane. » (
Ibid., pp. 192, 281 et 347.) Tariq Ramadan, lui, parle dans ses conférences
d’une « intelligence des étapes ».
Le petit-fils de Hassan al-Banna affirme qu’il
n’a « aucun lien » avec le courant des Frères musulmans.
Dans un livre d’entretiens avec Alain Gresh, rédacteur en chef du Monde
diplomatique ( L’islam en questions, Actes Sud, pp. 28 et 28),
il précise sa position : « J’ai étudié en profondeur la pensée
de Hassan al-Banna et je ne renie rien de ma filiation. [... ] Je
replace cependant al-Banna dans son époque, sa société, son contexte et je
fais la part des choses quant à l’analyse de ses objectifs et des moyens qu’il
a mis en oeuvre pour les réaliser.[... ] J’ai appris très tôt, dans la
proximité de mon père d’ailleurs, à avoir une approche critique et à
inscrire la fidélité au réformisme dans le fait même d’évoluer, de
critiquer, de promouvoir une pensée originale et d’innover en matière de
rapport au contexte. » Il convient maintenant de prendre Tariq Ramadan
au mot.