Tareq, Cédric.....et les autres

Suite à l’un de mes articles publié le 2 novembre 2009, sur Oumma.com, intitulé « Les surprenantes dé

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lundi 18 janvier 2010

Suite à l’un de mes articles publié le 2 novembre 2009, sur oumma.com, intitulé « Les surprenantes déclarations de Tareq Oubrou » et qui revenait sur une interview donné, par le théologien bordelais au quotidien Le Monde, une réponse à cet article vient elle-même d’être publié sur le même site, par Cédric Baylocq Sassoubre, co-auteur avec Tareq Oubrou, de l’ouvrage « Profession imam », aux éditions Albin Michel.

Nous avons choisi de faire usage de notre droit de réponse, dans le but d’approfondir certains sujets de fonds brièvement développés par Mr Baylocq Sassoubre, ce que Mr Oubrou n’a pas jugé utile de faire, après son interview au Monde, alors même qu’il en conteste le fond.

Pour bien analyser et comprendre cette réponse de Mr Baylocq Sassoubre, nous ne devons pas perdre de vue le fait que nous avons affaire à une plaidoirie. Mr Baylocq Sassoubre a endossé la robe de l’avocat et son client n’est autre que Tareq Oubrou. Avec un temps de réaction pour le moins surprenant : plus de huit semaines, après la publication de mon article.

Malheureusement, Tareq Oubrou n’a pas jugé opportun de revenir lui-même sur ces déclarations, ne serait-ce que pour y apporter des éclaircissements. Peut-être ne nous a t’il pas considéré comme digne d’une telle réponse. Il aurait fallu qu’il descende de son minbar, pour nous « honorer » de cette explication. Il ne l’a pas fait. D’autres le font bien pour lui.

Donc, une plaidoirie, mais d’un genre particulier. On se serait tenté de parler de catalogue, ou de papier fourre-tout, tant le champ couvert par cette plaidoirie, semble illimité. L’auteur y cite tour à tour, les noms de l’ex-terroriste Carlos, évoque le match Algérie/Égypte, parle des commémorations de Drancy, sans oublier les incontournables du genre : Dieudonné, Tariq Ramadan, et même.... « l a peste bubonique, dite peste noire, qui a décimée un tiers de l’Europe entre 1347 et 1351  ! ».

D’ailleurs, cet article qui se présente comme une réponse au précédent, n’en est pas une, stricto sensu. Une réponse à un article se construit sur le même mode qu’une étude de texte, par une analyse fondée sur des citations précises. Ce n’est pas la démarche de l’auteur qui fait preuve, ici, d’un manque singulier de rigueur scientifique.

Ainsi, dès le départ, il circonscrit volontairement son intervention sur l’ouvrage « Profession imam », dont il n’est pas question dans mon article, qui ne traite que de l’interview du Monde.

 « C’est ce qui est arrivé à Profession imam (Albin Michel, 2009), dit-il, ouvrage d’entretien avec Tareq Oubrou dont je suis co-auteur. Et les journalistes ayant parlés « autour » ont entraîné cohortes de gens parlant « autour ». A leur tour... 1 ».

Le culte de la personnalité

L’auteur a bon dos, alors, de dénoncer une injustice corporatiste des journalistes, qui ne parleraient pas de l’ouvrage, mais autour de l’ouvrage ! Une profession qu’il conspue, alors même qu’il la sollicite pour la promotion de son livre et qu’il l’exerce en partie, puisqu’il est pigiste, c’est à dire journaliste payé à l’article. Nous ne serions trop avisé de lui conseiller de changer vite d’activité.

Au demeurant, il était possible de prendre des précautions à l’égard de la presse. Comme demander un droit de regard sur publication ou de solliciter un droit de réponse. Ce que visiblement, ni Mr Oubrou, ni Mr Baylocq Sassoubre n’ont fait, soit par ignorance, soit par manque de clairvoyance. Ils ne peuvent donc s’en prendre qu’à eux-mêmes.

L’auteur poursuit et inaugure ensuite une série de jugements de valeur à mon encontre, mais aussi à celle des militants et cadres musulmans, engagés politiquement, qu’il décrit comme étant « des militants d’un islam de France sans portes ni fenêtres qui ne se formulerait qu’en négatif de la société majoritaire (Fouad Bahri et d’autres) », et en insistant sur le mérite et la distinction fondamentale qu’il peut exister entre ces militants et un imam, Tareq Oubrou, à qui il décernera le terme précieux et recherché, d’équanimité. L’équanimité étant ce qui caractérise l’égalité d’âme et d’humeur d’un individu, impassible et serein. Ce terme est couramment utilisé dans le vocabulaire bouddhiste. Nous aurons l’occasion de constater à quel point, effectivement, Mr Oubrou et ses collaborateurs ont su faire preuve d’équanimité.

 « Le choix de l’imam Tareq Oubrou est de renvoyer chacun dos-à-dos et de poursuivre avec l’équanimité qui le caractérise une œuvre considérable en chantier. Son retrait dicté par une éthique qu’il puise entre autre dans un courant quiétiste qui s’est manifesté tout au long de l’histoire de la civilisation musulmane et l’enrichit toujours, n’est toutefois pas un autisme, puisqu’il a tenu à préciser ses positions -qui ont tant fait jaser- sur la question du hijab, dans une vidéo que l’UOIF devrait mettre en ligne sur son site ces prochaines semaines. »

Observons la solennité de cette description quasi hagiographique d’un homme, qui bien qu’imam, n’en reste pas moins homme. C’est à dire faillible. Ce rapport d’admiration excessive entretenu par Mr Baylocq Sassoubre à l’égard de Mr Oubrou, trahit là encore une démarche peu scientifique, c’est à dire détaché autant que possible, de son objet d’étude ou de discours.

Cette attitude, nous la retrouvons souvent au sein de la communauté musulmane. Une attitude caractérisée par une admiration excessive, un lien affectif fort, pouvant aller dans certains cas à la fascination, voire tourner à une forme atténuée de culte de la personnalité, de nature charismatique. Nous la voyons à l’œuvre dans une certaine tradition soufie, manifestée clairement dans le culte du cheikh ou des saints, mais aussi parfois, chez les admirateurs d’autres leaders, comme Tariq Ramadan.

Nous affirmons clairement que ces comportements ne correspondent aucunement aux valeurs et aux enseignements de l’islam, propres à forger de fortes personnalités. Ils dénaturent les fondements religieux, philosophiques et moraux de cette noble religion et inaugurent, outre du suivisme, une école de la médiocrité.

Dans ce contexte, toute critique est automatiquement taxée de “rancœur” et le consensus, tant décrié par Mr Baylocq Sassoubre, devient la règle.

Le mythe de l’état laïc

Sur les déclarations de Tareq Oubrou concernant le port du voile, notamment le passage suivant « Si je voulais être provocateur, je pourrais dire aux femmes : mets ton foulard dans ta poche »,  Mr Baylocq Sassoubre relativise.

« Évidemment la formule est provocatrice et elle a pour but de susciter le débat. Toutefois, elle s’inscrit chez Oubrou dans une minutieuse évaluation de l’intensité normative des différents aspects de la shari’a. »

De son aveu même, Tareq Oubrou serait donc un provocateur qui userait de formules provocatrices, dans le but d’ouvrir un débat. Sauf que ce débat, ni lui ni son collaborateur ne l’assume, rejetant d’un revers de la main les critiques qu’ils ont eux-mêmes suscités, par des formules « provocatrices ». Cherchez l’erreur.

Toujours sur le voile, il ajoute cette précision. « La pratique du port du voile est donc placée dans al akhlaq (la morale), puisqu’elle est censée traduire de manière pratique la notion de pudeur. Ou une certaine interprétation de la notion de pudeur. Mais en tous les cas, aucun fâqih à ma connaissance ne la place dans al ibâdat.”

A aucun moment, dans notre article, nous n’avions déclaré que le hijab relevait des ’ibadat’, ni contesté le fait qu’il soit directement lié à la notion de pudeur. Ces remarques ne sont qu’un déplacement formel du problème. En réalité, cette position de Tareq Oubrou pose deux problèmes, juridique et politique.

Sur le plan juridique, le port du hijab reste une obligation, selon l’avis unanime de tous les savants. Si Mr Oubrou veut pratiquer l’ijtihad sur ce point, il doit alors fournir une argumentation rigoureuse, et engager sa responsabilité, à la fois scientifique et morale, dans une fatwa. Et non par des déclarations provocatrices, ou encore floues, disséminées dans une interview. Les sujets sérieux se traitent sérieusement.

Sur le plan politique, elle s’inscrit dans une volonté partagée de sécularisation de l’islam, en parfaite correspondance avec les fantasmes assimilationnistes du gouvernement et de certaines élites de gauche ou de droite. Cette logique séculariste et assimilationniste tend à formater et à uniformiser les normes et les pratiques religieuses, dans un sens toujours plus culturel et individuel, ce que ne semblent pas comprendre Mr Oubrou et Baylocq Sassoubre.

Ils s’imaginent que donner des gages à ces élites, permettra à l’islam et aux musulmans, de trouver une place dans la société, d’être mieux acceptés. Une logique “identicide” et sans fin, en parfaite violation avec les principes de laïcité qui stipulent que les citoyens ont la liberté de conscience, de culte, ce qui implique la liberté de déterminer de manière autonome, leur pratique.

La neutralité religieuse de l’État est l’autre aspect essentiel de la laïcité. Hors, cette neutralité est un mythe. L’État français a toujours plonger son nez dans les affaires des communautés religieuses, intervenant, au gré de ses intérêts nationaux ou internationaux, dans un sens limitatif ou avantageux.

Le CFCM, invoqué par Baylocq Sassoubre comme un exemple de stabilité de la présence de l’islam, en France, est précisément le mauvais exemple. L’État ne laissera jamais une institution musulmane se développer sur son territoire, sans qu’il n’y exerce, d’une manière ou d’une autre, un contrôle politique ou financier. Le CFCM est son œuvre originel et tous les spécialistes de la question savent que la gestion du culte musulman est pilotée, depuis Place Beauvau.

A propos de l’islamophobie et de la tentation victimaire qu’elle supposerait, l’auteur parle d’une “identité stigmatisée (ou perçue comme telle selon les sensibilités) générant sa propre logique de défense. La souffrance socio-économique se déportant de proche en proche sur le sentiment religieux. Et il est en effet beaucoup plus populaire quand on possède la parole publique, d’aller dans le sens de l’émotion. Or Oubrou refuse de participer à la construction d’une identité victimaire. »

Ici, Cédric Baylocq Sassoubre laisse entendre que nous serions partisans d’une identité fermée, en repli, face à une société majoritaire, sans citer un seul passage attestant cette opinion. Nous n’avons jamais affirmé cela. La question de l’identité est une question complexe, produit d’interaction sociales, culturelles et de choix individuels, qu’il est difficile de disséquer.

Quand à la reconnaissance de l’islamophobie et de son développement inquiétant ces dernières années, en aucune manière le fait de la reconnaître ne peut s’assimiler à une posture victimaire. C’est un constat, établi par des études nombreuses. Parler de posture victimaire, c’est éluder la question et renverser la perspective, du phénomène lui-même, vers le sujet.

Ajoutons que la victimisation ne correspond aucunement au projet anthropologique porté par l’islam. La faiblesse, érigée en fonctionnement, et la souffrance, en masochisme culturel, sont aux antipodes des modèles d’humanité, de tous ces archétypes que nous a livré l’histoire du monde musulman, depuis les origines ! Nous reprocher d’en faire la promotion constitue, là-encore, une affirmation gratuite et sans fondements.

Discréditer, pour « mieux » réfuter

Lorsque l’auteur précise que “la République offre des instruments juridiques pour cela.”, il semble ignorer que c’est précisément le fond de la polémique quand aux propos de Mr Oubrou, qu’il ne cite pas entièrement, notamment ce qu’il désigne comme une posture de consommation de droits. Si réclamer son droit est une posture consumériste, comment saisir la justice, ne le serait-il pas ?

“C’est donc une fois de plus une tentative d’instaurer de la nuance dans les débats qui vaut à Tareq Oubrou une volée de bois vert. Le simplisme et l’émotionnel sont des registres tellement plus simples et rémunérateurs à manipuler, que ne les emprunte t-il pas ?”

Mr Baylocq Sassoubre opère là une réduction infondée et révélatrice d’une démarche, non pas argumentative, mais consacré à discréditer nos propos. Nous serions simplistes et émotionnels, et Mr Oubrou, nuancé et plein d’équanimité. C’est ce qu’on appelle un dualisme, ou une présentation manichéenne des idées.

Nous arrivons maintenant à un passage plus grave de ce texte, puisque l’auteur n’hésite pas, cette fois-ci, à recourir à la calomnie, à notre sujet.

“Je ne connais pas suffisamment la pensée de Fouad Bahri pour affirmer qu’il se fait promoteur d’un islam à la Carlos,  mais cela y ressemble de prime abord. Dans son ouvrage retraçant son parcours et sa conversion, l’ex-terroriste d’extrême gauche explique clairement qu’il s’est tourné vers cette religion car elle lui apparaissait la plus potentiellement révolutionnaire.”

Ainsi, je serais le promoteur d’un islam lié ou en ressemblance avec celui d’un ex-terroriste, Ilich Ramîrez Sânchez, plus connu sous le nom de Carlos, reconnu responsable, entre autre, de la mort de deux inspecteurs de la DST. En fait, l’auteur ne le sait même pas puisqu’il précise qu’il connait mal mes positions. Il s’agit donc d’une insinuation calomnieuse, fondée sur.......rien !

Pas un extrait, pas une citation attestant d’un projet révolutionnaire armée, type Bande à Baader, ou d’encouragement au meurtre aveugle de civils, qui transpirerait dans mes écrits. L’insinuation est très lourde et constitue un délit de diffamation, selon l’article 29 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881. Comment comprendre une accusation aussi calomnieuse, qu’infondée ? La réponse interviendra quelques lignes plus loin, par une seconde calomnie, à propos de la question palestinienne.

« Mais c’est principalement avec le Centre Culturel juif Yavné que l’Association des Musulmans de la Gironde a tissé des liens et poursuit un dialogue. Il ne faut pas confondre cette association avec le CRIF. La première est à caractère culturel et intellectuel, l’autre institutionnel. Le Consistoire représentant quand à lui l’expression religieuse du judaïsme local. Bahri répondra peut-être que, Centre Yavné ou CRIF, humaniste ou pas, il s’agit toujours de juifs... Si c’est le cas alors ma tentative de réponse aura été inutile. »

Sassoubre, très lâchement, emploie le conditionnel, pour insinuer que je serais antisémite. Ces accusations sont courantes pour les militants musulmans, anti-sionistes. Elles émanent habituellement des pro-israéliens, qui tentent de neutraliser les critiques politiques à l’encontre de Tel-Aviv et des institutions sionistes qui la soutienne. Les catégories employés pour discréditer définitivement un individu ou un groupe identifié comme un ennemi sur le plan politique, sont celles de terroriste et d’antisémite. Elles fusionnent habilement et s’incarnent dans la figure du militant musulman, épouvantail des temps modernes, et nouveau spectre qui hanterait l’Europe !!!

Comme nous le disions dans un précédent article2, ces procédés s’assimilent à la pratique athénienne de l’ostracisme, qui consistait à déchoir pour une durée de dix ans, un citoyen considéré par l’Assemblée populaire comme une menace pour la Cité. En précisant qu’il ne s’agissait pas d’un jugement juridique, puisque les ostracisés ne perdaient pas leurs biens, mais d’un jugement politique, voté à la majorité. Les politiciens de l’époque s’en servaient couramment pour se débarrasser de rivaux, considérés comme gênants.

Cette accusation voilée d’antisémitisme est à ramener à mes critiques concernant la posture de certains imams qui ont choisi de dialoguer et de participer activement à des projets défendus et soutenus par le CRIF. Le plus emblématique est Hassan Chalghoumi, l’imam de Drancy, que j’évoque abondamment dans un texte que Sassoubre qualifie de « haineux ».

Certes, j’ai consacré des lignes très dures à l’encontre de ces imams, et j’assume pleinement mes écrits. La charge est proportionnelle aux faits, et ces faits parlent d’eux-mêmes. L’hiver dernier, l’armée israélienne, comme elle a pris l’habitude de le faire, se livrait à des bombardements meurtriers sur les populations palestiniennes de Gaza. Depuis ces bombardements, les rapprochements entre Chalghoumi et les représentations régionales du CRIF ne se sont pas démenties. Cela dépasse très largement la commémoration annuelle de la déportation des juifs de Drancy, comme l’écrit Sassoubre, visiblement mal informé, puisqu’il ignore que les associations qu’ils citent sont à la fois membres et partenaires du CRIF3. Il y a bien collaboration, au sens littéral, et la volonté d’établir un sionisme musulman4.  

Il ne s’agit pas d’un sionisme construit sur des bases idéologiques, à l’instar du sionisme chrétien5, mais d’un sionisme d’opportunisme, axé autour du dialogue inter-religieux, comme contre-feu subtil et principal levier de dépolitisation de la communauté musulmane. L’autre levier est l’instrumentalisation mémorielle du génocide juif de la Seconde guerre mondiale, censé justifier la création d’Israël et la poursuite de sa politique coloniale d’annexion des territoires palestiniens. Un seul exemple, très éloquent, achèvera de nous en convaincre. En juillet dernier, Benjamin Nétanyahou, chef du Likoud et nouveau Premier ministre de l’état hébreu, s’adresse au ministre des affaires étrangères de l’Allemagne et lui signifie son opposition à l’arrêt de la colonisation. Voici comment le quotidien le Monde relate cet entretien. « Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a déclaré, lundi 6 juillet, au ministre des affaires étrangères allemand, Frank-Walter Steinmeier, qu’arrêter la colonisation en Cisjordanie en ferait un territoire "judenrein", le terme nazi pour "nettoyé des juifs", a raconté vendredi un proche du premier ministre. "Il n’est pas légitime de faire de la Judée-Samarie [Cisjordanie] un territoire judenrein", a déclaré M. Nétanyahou à son interlocuteur, qui s’est contenté de hocher de la tête, selon cette source 6 ».

En employant le terme de judenrein, Nétanyahou exploite habilement le registre de la seconde guerre mondiale, le sentiment de culpabilité et la honte du peuple allemand face à l’horreur des camps de concentration, pour justifier un autre crime, la purification ethnique de la Palestine.

La France, à l’évidence, représente un enjeu stratégique pour les mouvements sionistes. Moteur de l’Europe, avec l’Allemagne, pays comportant la plus grande diaspora européenne, à la fois juive et musulmane, elle est aujourd’hui, le meilleur allié du gouvernement israélien.

Les organisations musulmanes, au cœur de la question palestinienne !

Dans ces conditions, refuser de voir que la politique de rapprochement des institutions juives de France, CRIF en tête, avec des organisations musulmanes aussi diverses que les Scouts musulmans de France, l’UAM 93 ou l’UOIF, rapprochement institutionnel ou individuel, ne s’inscrit pas dans une stratégie de pacification, de neutralisation de la contestation interne et de ralliement indirecte à la cause israélienne, sous la forme de relais communautaires, est un aveuglement qui en dit long sur la clairvoyance des élites religieuses.

Lorsque Sammy Ghozlan déclare que Chalghoumi "est pour nous un interlocuteur plus favorable que le CFCM, trop influencé par la politique internationale7", il pèse bien ses mots, alors qu’on ne peut pas dire que le CFCM se soit illustré par une quelconque audace dans ses prises de positions internationales. C’est même plutôt le contraire8.

Les musulmans ne demandent pas à leurs imams de se transformer en tribuns du verbe politique comme l’affirme l’auteur.« Oubrou doit-il s’excuser que son islam aille sans amalgame avec le politique, sa spiritualité sans bellicisme ? L’imâm doit-il subir l’opprobre communautaire parce qu’il parle d’at tawhid sur le minbar, plutôt que du conflit israélo-palestinien (qu’il ne contourne toutefois pas) ? Du sens éthique du jeûne plutôt que de l’invasion américaine en Irak (quoique là aussi on a pu l’entendre critiquer la notion de « guerre préventive » en 2003 sur le minbar) ? ».

Mais à tout le moins, qu’ils refusent d’être instrumentalisés par le pouvoir, en s’associant à un jeu de dupes, qui n’est profitable ni à leurs ouailles, ni à leurs fonctions, ni aux valeurs qu’ils sont censés incarner.

Qu’on le veuille ou non, l’islam est devenu un enjeu politique, national et international, pour le pouvoir. Tout les récents débats sur l’identité nationale n’ont fait que le confirmer. Dans ces conditions, espérer que la religion reste autonome et imperméable au politique, relève au mieux, de l’idéalisme, au pire, d’un aveuglement manifeste.

Ainsi, contrairement aux critiques suivantes, « si Bahri avait identifié les registres à partir desquelles lui-même et l’imâm s’exprimaient, il aurait sûrement fait preuve d’une perspective plus compréhensive que passionnelle. C’est qu’Oubrou est dans le registre de la morale (musulmane et/ou universelle) qui est celui d’un religieux, quand Bahri verse plutôt dans celui du militantisme politique et communautaire », dont nous retournons la politesse à son expéditeur, nous affirmons, sans ambages, que le rapprochement de Mr Oubrou avec le CRIF, pose, justement, un problème moral.

La question palestinienne est essentiellement politique, mais elle ne se réduit pas à cela. Elle comporte une dimension morale incontestable, liée aux notions de justice et d’injustice, de crimes, de droit, de liberté et de résistance. Tout ces aspects soulèvent des questionnement moraux qui se posent avec une acuité profonde lorsque votre interlocuteur soutient une entreprise politique et militaire de destruction tout à la fois physique, culturelle et religieuse, d’une population entière. Est-il moral de parler amicalement de religion, et de participer à des dîners et des conférences, sur le dos d’un peuple affamé, assiégé et assassiné sur son territoire ? Je laisse aux lecteurs, le soin d’y répondre.

Comment juger le positionnement de l’UOIF sur la question palestinienne, autrement qu’ambigüe ?

Il est vrai, et nous ne le nions pas, que des communiqués ont condamné fermement l’agression israélienne de l’hiver dernier, sur Gaza, et qu’un froid a soufflé avec le CRIF.

Mais on aurait tort de ne prendre en considération que les communiqués, qui n’engagent pas à grand chose. Jusqu’à ce jour, les positions de Mr Oubrou n’ont fait l’objet d’aucune réaction officielle de l’UOIF, qui ne peut prétendre soutenir la cause palestinienne, tout en tolérant que ses cadres s’assoient à la table du sionisme.

Par ailleurs, une dynamique appelée Coordination inter-associative pour la Palestine (CIAPP), réunissant des cadres, des militants, des mosquées et des associations musulmanes, avait émergé suite au drame des bombardements sur Gaza. Une dynamique tuée dans l’oeuf, la plupart des organisations musulmanes, y compris l’UOIF, n’ayant pas jugé utile de s’impliquer dans le travail unitaire, au service de la cause palestinienne.

Autrement dit, tant que les organisations musulmanes ne clarifieront pas leurs lignes idéologiques sur la question palestinienne, tant qu’elles n’établiront pas de stratégie authentique, fondée sur une analyse à la fois réaliste et innovante de leur rapport à l’état et à la communauté musulmane, rien ne permet d’établir qu’une sortie de crise intra-communautaire se profilera.

La stratégie actuelle de ces organisations est purement institutionnel (s’appuyer sur l’état, les institutions et les élites et renforcer ces relations, dans le but d’asseoir une position sociale et d’exercer une influence politique), ce qui les a conduit à des compromis sans contreparties effectives, ce qu’on appelle des compromissions.

Cette stratégie institutionnelle ne peut pas fonctionner, en France, pour les mêmes raisons qui expliquent que l’état ne laissera pas se développer une représentation communautaire indépendante.

Les raisons ? Un passif colonial lourd. Une tradition latine autoritaire, politiquement centralisée. Enfin, des enjeux sécuritaires et politiques trop sérieux, et un facteur idéologique qui justifiera toute mesure de nature à entraver ou retarder l’éclosion d’une classe moyenne musulmane, formée intellectuellement, et autonome, économiquement.

N’oublions pas la dimension religieuse palestinienne, en rapport avec la sacralité de Jérusalem (al Qods), soit finalement trois raisons fondamentales (politique, morale, religieuse) qui expliquent l’attachement fervent des musulmans à ce sujet.

Le conflit et l’équilibre

Face à cet égarement politique des représentations musulmanes, les musulmans vivant en France, ont le pouvoir et la responsabilité de contrecarrer cette stratégie commune de l’état, et des organisations sionistes, ainsi que des élites, qui les soutiennent.

Ils ont les moyens de court-circuiter de l’intérieur ces concessions toujours plus grandes, ces appels du pied, qui ternissent profondément les valeurs islamiques et les statuts des élites religieuses (imams, savants, prédicateurs...), qui y participent, tout en renforçant objectivement les intérêts mais aussi les finalités politiques, poursuivies par l’Etat et ses partenaires communautaires.

De quels moyens parlons-nous ?

D’abord en interpellant directement leurs responsables associatifs ou religieux, en leur demandant de s’expliquer sur ces pratiques, et d’y mettre un terme, définitivement. Faire pression, de l’intérieur.

Ensuite, en boycottant toutes les manifestations publiques organisées par ces associations et les prédicateurs qui y participeront, tant qu’ils ne clarifieront pas leurs positions publiquement et renonceront à des rapprochements sulfureux, et indignes de leur foi, de leurs principes moraux, de leurs devoirs et de leurs fonctions. Mais également indigne du peuple palestinien, de ses souffrances, de son oppression, de sa résistance.

Ainsi, je boycotterais moi-même le prochain congrès de l’UOIF, au Bourget, qui se tiendra entre le 2 et le 5 avril 2010, et j’invite tous les musulmans à le faire 9 !

Nous ne pouvons plus nous gargariser de principes et de discours moraux et tolérer une réalité qui les piétine allègrement. Les germes de la corruption et de l’hypocrisie nous guettent, si nous ne sommes pas capables de tenir tête et de faire face à ces stratégies, pour le coup très politiciennes, qui nous déshonorent.

Ne finançons plus des organisations10 qui ne tiennent aucunement compte des aspirations de leur base, qui n’hésitent pas à sacrifier des exigences de premier plan, pour des résultats incertains et des espoirs entretenus, mais totalement vains.

A ce sujet, que ne devrait-on leur rappeler ces versets du Coran où Dieu interpelle les croyants musulmans en ces termes, dans une mise en garde extrêmement clair, : « 1. Ô vous qui avez cru ! Ne prenez pas pour alliés Mon ennemi et le vôtre, leur offrant l’amitié, alors qu’ils ont nié ce qui vous est parvenu de la vérité (…).  2. S’ils vous dominent, ils seront des ennemis pour vous et étendront en mal leurs mains et leurs langues vers vous ; et ils aimeraient que vous deveniez négateurs 11  ».

Certains préfèreront sans doute ne pas s’occuper de toutes ces questions politiques et s’adonner tranquillement à leurs pratiques cultuelles, lecture du Coran et invocations divines, en priant secrètement, dans un coin de leur esprit, pour que tout rentre dans l’ordre. 

D’autres jugeront mes prises de positions radicales et contraires à l’établissement d’un islam du juste milieu (al wassat).

Nous leur répondons ceci. Nier la réalité et lui fermer les yeux, en espérant que d’autres s’investissent à notre place, ne règlera pas le problème. Elle ne fera que l’amplifier et l’aggraver. Notre immobilisme et notre désengagement ne peuvent que nourrir davantage de conflictualités, présentes et futures.

Quant aux tenants de la prétendue radicalité politique qui caractériseraient les militants musulmans, face aux adeptes d’un islam dit modéré, ils ne semblent pas bien saisir les subtilités de la signification conceptuelle de la notion islamique d’al wassat, traduit, selon ce qu’elle désigne, par religion, voie ou communauté du juste milieu.

Le juste milieu, ou le centre, est aussi le point d’équilibre à atteindre. Ce qui nous permet d’établir un lien direct avec une autre notion centrale du Coran, al mizan (la Balance), qui renvoie à l’équité et la justice. Cette compréhension ouvre la voie à une perspective nouvelle et enrichissante sur le plan philosophique et politique. Tendre vers le juste milieu, signifie dans cette perspective, œuvrer afin de garantir l’équilibre, fondé sur la justice (sur tous les plans : individuel ou social, politique ou économique).

La notion d’al wassat ne signifie donc pas automatiquement ou nécessairement, neutralité, modération ou consensus. C’est une notion à considérer de manière évolutive, car le réel ne connait pas de limites idéologiques.

Dans certaines circonstances, garantir l’équilibre signifie le rétablir. Face à une radicalité socio-économique, politique ou idéologique concrète, produit d’une fuite en avant des élites et d’un système de valeurs déficient, le retour à l’équilibre peut passer par une posture radicale, adéquate.

La radicalité ne peut jamais être un postulat idéologique, car elle épuise le réel. Elle est circonstancielle. Mais face à une situation de radicalité structurelle et institutionnelle du système, tel que nous la vivons, d’autres énergies et d’autres forces doivent faire face, pour créer un rapport de force qui mettra un terme aux racines du conflit, par le conflit lui-même. Le conflit devient facteur d’équilibre et concoure à l’unité globale, en préservant l’homme de la corruption que l’injustice distille. C’est tout le sens du verset coranique suivant : « Si Dieu ne neutralisait pas une partie des Hommes par une autre, la terre serait corrompue. Mais Dieu est Détenteur de Faveur vis-à-vis de l’univers. 12 » 

Le philosophe allemand Georg Simmel a très bien théorisé cette vertu de l’opposition conflictuelle dans l’économie sociale et sociétale, facteur d’unité. Voici ce qu’il en dit. « Si toute interaction entre les hommes est une socialisation, alors le conflit, qui est l’une des formes de socialisation les plus actives, qu’il est logiquement impossible de réduire à un seul élément, doit absolument être considéré comme une socialisation (…)

Une fois que le conflit a éclaté pour l’une de ces raisons, il est en fait un mouvement de protection contre le dualisme qui sépare, et une voie qui mènera à une sorte d’unité, quelle qu’elle soit, même si elle passe par la destruction de l’une des parties- un peu comme les symptômes les plus violents de la maladie, qui bien souvent représentent l’effort de l’organisme pour se délivrer de ces troubles et de ces maux (…)

En lui-même, le conflit est déjà la résolution des tensions entre les contraires ; le fait qu’il vise la paix n’est qu’une expression parmi d’autres, particulièrement évidente, du fait qu’il est une synthèse d’éléments, un contre autrui qu’il faut ranger avec un pour autrui sous un seul concept supérieur (…)

De même que pour avoir une forme, le cosmos a besoin "d’amour et de haine", de forces attractives et de forces répulsives, la société a besoin d’un certain rapport quantitatif d’harmonie et de dissonance, d’association et de compétition, de sympathie et d’antipathie pour accéder à une forme définie. Mais ces couples de contraires ne sont nullement de simples passifs sociologiques, des instances négatives telles que la société définitive, réelle, ne pourrait exister que par les autres forces sociales - positives -, et cela seulement dans la mesure où elles ne s’y opposent pas. Cette conception commune est tout à fait superficielle ; la société, telle qu’elle est donnée, est le résultat des deux catégories d’interactions, qui dans cette mesure se présentent toutes deux comme entièrement positives 13."

Ainsi, la conflictualité, telle que nous l’avons définie, peut s’avérer indispensable, en participant à l’établissement d’un équilibre général de la société, fondé sur le mizan, qui désigne à la fois un principe, un fondement (l’équité ou la justice) et l’étalon (la symbolique de la balance) qui permet de l’évaluer. Ce n’est donc plus un mal, mais un bien relatif.

Un dialogue inter-religieux, pourquoi faire ?

Dès lors, serions-nous fermement opposés à toute forme de dialogue inter-religieux ?

Encore faut-il définir de quoi l’on parle. Quelles finalités, au juste, sont visées ? Quel est le sens, dans notre contexte francophone, d’établir un dialogue inter-religieux ? Est-ce pour approfondir la connaissance imparfaite des autres communautés religieuses, sur l’islam ? Quid alors des très nombreuses études et des départements entiers consacrés à l’islam, dans le monde profane, mais également au sein des instances juives et chrétiennes ?

Serait-ce pour tenter une approche prosélyte ? Certainement pas, répondrons, en chœurs nos théologiens.

Peut-être alors pour pacifier des relations judéo-musulmanes, pour le moins très tendues ? Rien ne contribuerait plus à la confusion et au mélange des genres que de faire appel à des religieux pour solutionner un problème politique, car, en dépit d’une méfiance réciproque, voire d’une profonde rancune, il n’existe pas de tensions inter-religieux palpables entre juifs et musulmans. La nature et la cause de la conflictualité morale entre juifs et musulmans se nourrit du sort funeste réservé aux palestiniens et des projets soutenus par les colons israéliens.

Malheureusement, les précisions apportées par Mr  Baylocq Sassoubre loin de nous rassurer, ne peuvent que nous conforter dans nos craintes, exprimées précédemment. Voici ces explications. « Mais a minima cette posture d’Oubrou permet à une voix musulmane d’être non seulement entendue mais respectée et à la pacification à l’échelle locale de ne pas être trop ébranlée par ce qu’il se passe a plus de 3000 kilomètres de là. »

Permettre à une pacification, à l’échelle locale, de ne pas être trop ébranlée par ce qui se passe à plus de 3 000 km ! Au moins, les choses sont claires.

On ne peut pas parler de débat ou de dialogue inter-religieux sans en avoir clarifié, au préalable, les objectifs et en avoir posé les conditions. Parmi elles, devraient figurer le renoncement explicite à soutenir le crime, sous toutes ses formes et la volonté sincère de promouvoir des valeurs de vérité et de justice. Un minimum syndical pour des hommes de religion. Ce que Mr Oubrou, cette fois-ci, ne devrait pas manquer d’approuver !

 

 

Notes

 

1) « Imâm, un peu, beaucoup, à la folie... pas du tout ! Réponse à Fouad Bahri ». Toutes les citations de l’auteur sont tirées de ce texte.

 

2) « Les enjeux politiques du terrorisme », oumma.com

 

3) D’après la revue du CRIF, consultable sur le lien :  http://www.lhoumeau.com/w/Crif/SO/2006/livrets/pdf/CrifSO06-1.pdf

 

4) Voir notre article, publié sur ISM, dans sa version complète « Quand le CRIF mise sur l’islam de France », in http://collineverte.over-blog.com/article-quant-le-crif-mise-sur-l-islam-de-france-38496743-comments.html#c

5) Le sionisme chrétien repose sur la croyance que le retour des juifs en Terre de Palestine, est un signe avant coureur du retour du Christ (sur lui la paix) sur la Terre. De nombreuses fondations évangélistes américaines financent ainsi, à des juifs amléricains, leur retour en Israël. Sur le plan international, ce sionisme chrétien se traduit par un néo-conservatisme et une politique visant à promouvoir l’hégémonie occidentale.

6) « Dérapage sémantique de Nétanyahou devant un ministre allemand », Le Monde, 10 juillet 2009.

7) "Des associations musulmanes laïques et religieuses émergent face au CFCM", Le Monde, 11 juin 2009.

8) Voir notre article "Quand le CFCM soutient l’armée française en Afghanistan", in oumma.com

9) Cette position ne vise pas que l’UOIF, mais toutes les organisations musulmanes qui adoptent le même positionnement face aux organisations sionistes.

10) Ce financement passe par les côtisations versées par les membres, l’achat de calendriers, de livres ou la participation financière aux congrès payants. 

11) Versets 1 et 2, sourate 60, Al Mumtahana (l’Eprouvée). Ce verset fait allusion à la trahison de Hatib ibn Abi Balta, un compagnon du Prophète (PBDSL),  émigré, qui craignant pour sa famille restée à La Mecque, les représailles de Qoraysch , fournissait à ces derniers, des renseignements stratégiques sur le Prophète. Une de ses lettres fut interceptée et le Prophète (PBDSL) lui pardonna, car il avait combattu à Badr. Au-delà de ces circonstances de la Révélation, ces versets contiennent des enseignements de portée générale et une mise en garde. En aucun cas, l’alliance ou la collaboration amicale avec des individus ou des groupes, en conflit avec le Très-Haut, ne peuvent être justifiées.

12) Sourate 2 (Al Baqara), verset 251.

13) Le Conflit, aux éditions Circé/poche, p 19/22.

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Auteur : Fouad Bahri

Journaliste et écrivain

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