Tanya Reinhart : « Le système politique israélien est en train de s’écrouler »

Tanya Reinhart est professeur de linguistique aux universités de Tel-Aviv et d’Utrecht. Elle tient une chro

jeudi 4 mai 2006

Tanya Reinhart : « Le système politique israélien est en train de s’écrouler »

Vous affirmez qu’en Israël les décisions sont prises par les militaires et non à l’échelon politique ?

L’armée est en effet l’élément qui domine la politique israélienne. Le système militaire et le système politique ont toujours été étroitement liés, avec des généraux quittant directement l’armée pour le gouvernement, mais le statut politique des militaires s’est renforcé sous le gouvernement Sharon. Il est souvent évident que les véritables décisions sont prises par les échelons supérieurs de l’armée et non par les politiques. Les officiers de haut rang « briefent » la presse, forment l’opinion des diplomates et des journalistes étrangers, partent en mission dans le monde, dessinent les plans d’action du gouvernement et expriment en toute occasion leurs vues politiques.

Contrastant avec la stabilité de l’establishment militaire, le système politique israélien est en train de s’écrouler. Un rapport de la Banque mondiale datant d’avril 2005 apprend qu’Israël est considéré comme l’un des pays occidentaux les plus corrompus et les plus instables : il est en deuxième place, derrière l’Italie, pour la corruption, et en dernière place pour la stabilité politique. Sharon lui-même, avec ses fils, a été l’objet de graves accusations de pots-de-vin qui ne sont jamais arrivées jusqu’à un tribunal. Kadima, le nouveau parti qu’il a fondé et qui dirige désormais le gouvernement, est un conglomérat d’individus sans statuts ni base populaire. Ses règles de fonctionnement, publiées en novembre 2005 avant l’accident vasculaire de Sharon, permettent à son chef de court-circuiter tout processus démocratique et d’établir la liste des candidats aux élections sans vote ni approbation du parti.

Le parti travailliste est incapable de proposer une solution alternative. Lors des deux dernières élections, il a présenté des candidats « colombes », Amram Mitzna en 2003 et Amir Peretz en 2006. Tous deux ont été rapidement réduits au silence par l’appareil de leur parti, et leur programme ne se distinguait plus de celui de Sharon. Si bien qu’ils ont contribué à persuader les Israéliens que la voie de Sharon était la bonne. Et cette fois encore, les travaillistes vont rejoindre le gouvernement, en fournissant l’image « pacifique » dont les généraux ont besoin pour leur spectacle donné au monde.

Quel est l’héritage politique de Sharon ?

Cet héritage, c’est la guerre éternelle, non seulement contre les Palestiniens mais contre tous ceux que l’armée israélienne considère comme leurs soutiens, l’Iran aujourd’hui, la Syrie demain. Mais c’est aussi ce que Sharon a conduit à la perfection : faire passer la guerre pour la poursuite infatigable de la paix. Il a montré que l’on pouvait transformer la Palestine en prison, bombarder les Palestiniens, confisquer leurs terres en Cisjordanie, et passer en même temps, aux yeux des Occidentaux, pour la partie pacifique dans le conflit Israël-Palestine.

Que le dirigeant le plus brutal, le plus raciste, le plus manipulateur qu’Israël ait jamais connu, ait fini sa carrière en héros de la paix témoigne de la puissance d’un système de propagande qui a atteint la perfection dans la manipulation des consciences. L’héritage de Sharon est jusqu’à présent bien respecté par ses successeurs, Olmert et l’armée. Olmert fait la promotion de son nouveau « plan de paix », baptisé « consolidation ». Le but est d’obtenir l’approbation internationale pour l’annexion unilatérale de 40% de la Cisjordanie. Mais Olmert, lui aussi, est un homme de paix.

La « feuille de route » proposée au printemps 2003 offrait-elle véritablement une perspective de paix ?

Pour répondre à cette question, il faut se souvenir de quoi il s’agit dans ce conflit. Selon le discours israélien, il s’agit du droit d’Israël à l’existence, auquel les Palestiniens s’opposent en demandant le droit au retour des réfugiés, et en utilisant l’arme du terrorisme. En fait, on oublie qu’il s’agit d’un très classique conflit qui porte sur l’occupation des terres et la confiscation des ressources (l’eau) palestiniennes depuis 1967. Le document de la « feuille de route » ne contient aucune allusion à la question territoriale. Il est simplement dit qu’à la phase III, la phase finale, l’occupation cesserait. Mais le plan ne prévoit aucune contrainte sur Israël à cette phase. Il est seulement question - dès la première phase - de geler l’expansion des colonies et de démanteler les postes avancés.

Mais là où la feuille de route était intéressante, c’est qu’elle prévoyait que dès la première phase un cessez-le-feu serait proclamé : les Palestiniens cesseraient toute action armée et les Israéliens se retireraient sur les positions qu’ils occupaient avant le déclenchement de l’Intifada, en septembre 2000. C’était là une concession importante, et si elle avait été acceptée, il est probable qu’elle aurait permis un certain retour au calme. Mais Israël ne s’est pas plié à ce plan. Les Palestiniens ont accepté la feuille de route et ont respecté le cessez-le-feu, mais, tandis que les Occidentaux célébraient l’ère nouvelle, l’armée israélienne a intensifié sa politique d’assassinats et a déclaré la guerre totale au Hamas, dont elle a tué tous les dirigeants de premier plan, militaires et politiques.

Quelles étaient les véritables intentions de Sharon en évacuant la bande de Gaza ?

L’opinion qui prévaut est que Sharon avait décidé de concentrer ses efforts sur le maintien et l’expansion des colonies de Cisjordanie. Il ne fait pas de doute que Sharon a utilisé le désengagement de Gaza pour resserrer son emprise sur la Cisjordanie. Mais d’après moi, il n’a pas évacué Gaza de son plein gré. Certes, l’occupation de Gaza était coûteuse en moyens militaires et autres. Même les expansionnistes les plus enragés admettaient qu’Israël n’avait nul besoin de cette bande de terre, l’une des plus densément peuplée et des plus pauvres du monde.

Mais il était important de garder Gaza pour garder la Cisjordanie : un tiers des Palestiniens « occupés » vivent là, et si on leur donne la liberté et l’accès au monde extérieur, ils ne manqueront pas d’aider, politiquement et militairement, la résistance en Cisjordanie. Je montre dans le livre que Sharon n’a évacué Gaza que parce qu’il y a été obligé. Jusqu’au dernier moment, il a cherché des moyens pour échapper, comme d’habitude, à ses engagements.

Mais pour la première fois dans l’histoire récente, les Etats-Unis ont exercé une très forte pression pour que l’évacuation des colonies de Gaza ait lieu : il ne leur était plus possible d’ignorer le mécontentement mondial devant leur soutien aveugle à la politique israélienne. Ce qui montre que les mouvements de solidarité, les appels au boycott, les pétitions, les articles de quelques journalistes courageux finissent par avoir une certaine efficacité. Actuellement, la cause palestinienne est réduite au silence mais elle refera surface un jour ou l’autre.

Le retrait de Gaza n’a-t-il pas été remplacé par une autre forme d’occupation ?

Mais Sharon ne s’est jamais engagé à abandonner le contrôle de la bande de Gaza ! La section III, clause 1 du plan de désengagement précise qu’«  Israël continuera à superviser les frontières terrestres de Gaza, maintiendra le contrôle de l’espace aérien et conduira des actions militaires dans les eaux territoriales. » C’est exactement ce qui se passe depuis l’évacuation des colonies : les points de passage permettant l’entrée des vivres et des matières premières sont fermés la plupart du temps, et les Palestiniens sont réduits à jeûner tout en étant bombardés par l’aviation et l’artillerie israéliennes.

Autrement dit, la bande de Gaza va rester une grande prison, comme avant ?

Pour les Américains, le but a été atteint avec l’évacuation des colonies. Il était important pour eux de donner l’impression au monde que quelque chose avait évolué sur la question palestinienne, pour pouvoir maintenir l’occupation de l’Irak et passer aux étapes suivantes de la « guerre contre le terrorisme ». L’administration Bush est déterminée à passer la vitesse supérieure dans la « campagne iranienne ». Du coup, les actions d’Israël à Washington sont en hausse. La victoire du Hamas va dans le même sens. Ceux qui ont accepté pendant des années d’entendre dire qu’Arafat n’était pas un partenaire, puis que Abbas n’en était pas un non plus, sont évidemment tout prêts à admettre la même chose pour le Hamas.

Selon vous, la construction du mur n’obéit pas à des impératifs de sécurité. L’objectif réel est de faire passer du côté israélien le plus possible de terres palestiniennes ?

Si le but du mur était d’empêcher les infiltrations de terroristes, pourquoi ne pas l’avoir construit sur la frontière de 1967 ? Cela aurait laissé intactes les terres palestiniennes et ç’aurait été moins couteux. Sharon et l’armée ont établi le tracé du mur pour confisquer le maximum de terres le long de la frontière. Le mur coupe les villages de leurs terres cultivées, emprisonne des villes entières (Kalkiliya) et prive les habitants de leurs moyens de vivre. Si le projet est mené à son terme, ce seront 400 000 Palestiniens qui seront obligés de s’en aller pour chercher de quoi vivre dans les faubourgs des villes de Cisjordanie ou ailleurs.

Vous notez que, depuis 2003, une nouvelle forme de résistance populaire s’est développée le long du mur.

Oui, c’est une résistance non-violente, populaire, qui a pour but d’arrêter ou du moins de ralentir le travail de destruction massive mené par Israël. Dans la Nakba (catastrophe) de 1948, 750 000 Palestiniens ont été chassés de chez eux. Plutôt que d’attendre que la seconde Nakba s’inscrive dans les livres d’histoire, les Palestiniens luttent le long du mur pour sauver leurs terres. Et ce qui est surprenant, c’est qu’au cours des trois dernières années, des Israéliens se sont joints à eux. Pour la première fois depuis le début de l’occupation, on assiste à une lutte conjointe israélo-palestinienne.

Depuis le début, les Palestiniens et les Israéliens avaient organisé des manifestations pacifiques, se tendant la main par-dessus les barrages et les checkpoints. Mais depuis le début de la construction du mur, en 2002, la jeune génération d’activistes israéliens a senti que ce n’était plus suffisant, qu’il fallait passer à une nouvelle phase pour défendre les terres palestiniennes, qu’il fallait franchir la ligne, se joindre à la lutte non-violente des Palestiniens contre l’armée de leur propre pays.

Et en même temps, un nouveau soutien à la lutte des Palestiniens est apparu dans les Territoires : au printemps 2001, un groupe d’activistes internationaux a fondé l’International Solidarity Movement (ISM). Depuis lors, des centaines de volontaires du monde entier sont venus en Palestine, en maintenant une présence constante dans les villes et les villages le long du mur.

La lutte conjointe, populaire et non-violente a commencé avec le camp palestinien-israélien-international du village de Masha, dans le nord de la Cisjordanie, en avril 2003. Depuis, elle s’est étendue vers le sud, à Budrus, Biddu et d’autres villages. C’est à Bil’in que se situe aujourd’hui le centre de la résistance : tous les vendredis, une manifestation rassemble les habitants du village et de la région, des Israéliens et des internationaux. Tous les groupes israéliens opposés à l’occupation y prennent part, malgré la répression souvent brutale de l’armée. C’est un nouveau Israël-Palestine qui se forme le long du mur. C’est lui qui est porteur de notre espoir.

Propos recueillis par la rédaction

Tanya Reinhart

L’héritage de Sharon Détruire la Palestine, suite

239 pages ; format 13 x 20 cm

15 euros

ISBN : 2-913372-51-1

Au moment où ce livre paraît, en avril 2006, le monde occidental est encore sous le charme de la légende de Sharon, de l’histoire du grand tournant qu’il a imposé à la politique israélienne. Depuis l’évacuation des colonies de Gaza, le discours dominant veut qu’Israël ait parcouru sa part du chemin vers la solution du conflit. Comment est-il possible que Sharon, le dirigeant le plus brutal, le plus raciste, le plus manipulateur qu’Israël ait jamais connu, ait terminé sa carrière politique en héros de la paix ?

Ce livre retrace l’histoire de l’occupation israélienne de la Palestine depuis 2003. Il montre qu’à travers toutes les étapes - depuis la « feuille de route » jusqu’au « désengagement » à Gaza, Sharon n’a jamais changé. Ses buts et ceux de ses successeurs sont restés les mêmes : maintenir étanche la prison Gaza, transformer la Cisjordanie en un système d’enclaves fermées, confisquer les terres palestiniennes grâce au trajet du mur de séparation. L’armée, qui représente le véritable pouvoir en Israël, appliquera sans états d’âme le testament de Sharon et pour cela, l’arrivée au pouvoir du Hamas constitue un prétexte idéal.

Seule la lutte conjointe des Palestiniens, des Israéliens et des internationaux le long du mur est capable de faire obstacle à ce redoutable héritage.

Comme Détruire la Palestine, ou comment terminer la guerre de 1948 (La Fabrique, 2002), ce nouvel opus impitoyable de Tanya Reinhart a comme source quasi exclusive la presse israélienne. Il est conduit avec la rigueur et l’indignation froide d’une des rares intellectuelles israéliennes qui avaient prédit et expliqué l’échec du « processus de paix » initié par les accords d’Oslo, il y a maintenant douze ans.

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