Samedi 11 février 2012

Tan Malakka : nationalisme, marxisme et Islam (2/2)

Inspiré par les idées de « fraternité islamique » développées par Djamal ed-Din al-Afghani, Tan Malakka voyait dans le pan-islamisme une volonté de renaissance civilisationelle et de libération des peuples musulmans victimes de l’impérialisme occidental.

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Inspiré par les idées de « fraternité
islamique » développées par Djamal ed-Din al-Afghani, Tan Malakka voyait
dans le pan-islamisme une volonté de renaissance civilisationelle et de
libération des peuples musulmans victimes de l’impérialisme occidental.

Au quatrième congrès l’Internationale Communiste en 1922 à
Moscou, Tan Malakka affirma : « aujourd’hui, le pan-islamisme
signifie la lutte de libération nationale, parce que pour les musulmans l’Islam
c’est tout : non seulement la religion, mais aussi l’Etat, l’économie, la
nourriture et tout le reste. C’est ainsi que le pan-islamisme signifie
maintenant la fraternité de tous les peuples musulmans et la libération
nationale non seulement des Arabes mais aussi des Indiens, des Javanais et de
tous les peuples musulmans opprimés.

Cette fraternité implique non seulement la lutte pratique
contre l’impérialisme hollandais mais aussi contre le capitalisme anglais,
français et italien et donc contre le capitalisme mondial tout entier. Et c’est
pourquoi aujourd’hui, en Indonésie, parmi les peuples coloniaux opprimés, le
pan-islamisme représente la lutte de libération contre les différentes
puissances impérialistes du monde. C’est une tâche nouvelle pour nous. Juste
autant que nous voulons soutenir la lutte nationale, nous voulons aussi
soutenir la lutte de libération des très combatifs, très actifs 250 millions de
Musulmans vivant sous la domination des puissances impérialistes » href="#_ftn1" name="_ftnref1" title=""> class=MsoFootnoteReference>[1]
.

A la même époque, le Parti Communiste d’Indonésie
préparait une insurrection pour prendre le pouvoir dans le pays. Tan Malakka
était opposé à cette insurrection, estimant que le Parti n’était pas prêt pour
mener une révolution et libérer le l’Indonésie. Cependant des éléments du PKI à
Java Ouest et Sumatra Ouest déclenchèrent une insurrection armée, qui fut
brutalement réprimée par les autorités coloniales hollandaises. Le Parti
Communiste d’Indonésie fut interdit et plusieurs de ses dirigeants exécutés.

Prenant ainsi ses distances vis-à-vis du Komintern et du
PKI, Tan Malakka, en 1926, se rendit à Bangkok, où il fonda le Partai Republik
Indonesia (PARI). Pour Tan Malakka, en Indonésie la lutte de libération
nationale primait et les marxistes devaient faire passer cela avant toutes
autres considérations.

Alors que Staline voulait promouvoir une politique dite de
« classe contre classe », c’est-à-dire que les partis communistes
devaient refuser toute alliance et mener leur lutte seuls contre tous, Tan
Malakka était favorable à la constitution de front anti-colonialiste comme il
avait déjà tenté de le faire lors de sa collaboration avec le Sarekat Islam. De
fait, à la fin des années 1920, le PARI de Tan Malakka, était le seul Parti
prônant l’indépendance de l’Indonésie.

Revenu à Manille, il fut arrêté par la police coloniale
américaine à la demande des autorités hollandaises.
L’ « affaire » Tan Malakka devint un point de ralliement pour
les nationalistes philippins. Il fut finalement extradé et se réfugia en Chine.
A Shanghai, il reprit sa coopération avec le Komintern en 1931. Au moment où
les troupes japonaises envahirent la ville en 1932, il s’enfuit à Hong Kong.

Là, il fut aussitôt arrêté par les autorités britanniques
qui l’expulsèrent. Tan Malakka du se réfugier de nouveau en Chine, mais dut une
nouvelle fois fuir l’avancée japonaise en 1937. Il partit pour Singapour.
Durant la seconde guerre mondiale, lorsque les Japonais occupèrent la Malaisie et l’Indonésie, en 1942, Tan Malaka décida de rentrer dans son pays, après un exil
de près de vingt ans.

Durant l’occupation japonaise, Tan Malakka travailla comme
employé administratif dans une mine de Java Ouest. En 1945, lorsque Ahmed
Soekarno et Mohammed Hatta proclamèrent l’indépendance de la République d’Indonésie, Tan Malaka estimait qu’ils étaient trop conciliants envers les
colonialistes hollandais, qui cherchaient uniquement à récupérer leur ancienne
possession.

En effet, fin 1945, les hollandais débarquèrent en
Indonésie cherchant à reprendre pied dans l’archipel. En 1946 Tan Malaka fonda
le Persatuan Perjuangan, « Front de lutte », qui n’inclut pas le
Parti Communiste d’Indonésie. Tan Malaka affirmait que le gouvernement
indonésien ne devait pas négocier avec les colonisateurs hollandais avant le retrait
total de leurs troupes d’Indonésie.

Du fait de son action nationaliste révolutionnaire, Tan
Malakka fut emprisonné en mars 1946, avec les dirigeants du Persatuan
Perjuangan, par décret de la délégation néerlandaise en Indonésie, exécuté par
le gouvernement de la République indonésienne d’Ahmed Soekarno.

Selon
Tan Malakka, l’arrestation des dirigeants du Front traduisait « le
désir du gouvernement de la République de transformer la lutte des masses
prolétariennes en une action purement diplomatique ;
style=';'> de remplacer la diplomatie du « bamba
runtjing » (lance à pointe de bambou aiguisée) par une diplomatie basée
sur des négociations, de remplacer le mot d’ordre « négocier sur la base
de la reconnaissance complète » par celui de « la paix par le sacrifice
de la souveraineté, de l’indépendance, des ressources économiques et de la
population » » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[2]
.

Pour Tan Malakka, « les mesures qui visaient à
rendre tous les biens de l’ennemi au peuple indonésien qui y avait droit,
furent remplacées par une politique visant à restituer toutes leurs possessions
aux étrangers, y compris aux sujets ennemis ; la construction d’une économie
indépendante destinée à assurer la prospérité de tout le peuple indonésien (ce
qui est conforme aux intérêts de tous les autres peuples) fut abandonné et on
se dirigea vers une collaboration avec les capitalistes et impérialistes
néerlandais qui, depuis 350 ans, opprimaient et exploitaient le peuple
indonésien » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[3]
.

Le Persatuan Perjuangan avait des soutiens y compris au
sein de l’armée républicaine indonésienne et auprès de son commandant, le
général Sudirman. Le Front réussit à pousser le premier ministre Sultan
Sjahrir, qui prônait la négociation avec les autorités hollandaises, à
démissionner pour quelques mois.

Convaincu que les accords de Linggarjati en 1947 et du
« Renville » en 1948, avec les autorités hollandaises, étaient un
échec pour la jeune République d’Indonésie, Tan Malakka fonda, à sa sortie de
prison en septembre 1948, le Partai Murba, « parti de masses », à
Yogyakarta dans le centre de Java.

A ce moment, acculé par la menace d’une défaite certaine,
les autorités hollandaises accordèrent l’indépendance aux Etats-Unis
d’Indonésie et commencèrent à évacuer leurs troupes. En échange, le
gouvernement indonésien reconnut le droit de propriété des impérialistes sur
toutes leurs anciennes possessions, et s’associa aux Pays-Bas dans une
« Union Néerlandaise » sous la couronne de la maison d’Orange-Nassau.

Contre les compromissions du gouvernement indonésien avec
l’ancienne puissance coloniale hollandaise, Tan Malakka décida de passer des
« armes de la critique » à la « critique des armes ».
Poursuivi par les troupes républicaines, Tan Malakka disparu en 1949 dans la
jungle près de Kediri à l’est de Java.

Derrière les barreaux, en mai 1948, Tan Malakka rédigea
une brochure intitulée « Le partisan et sa lutte militaire, politique
et économique ».
Cette brochure avait été écrite pour la formation des
partisans luttant dès 1947 contre les forces de l’armée néerlandaise en Indonésie.

Elle exposait les conceptions de l’auteur sur la guerre de
partisans. Pour Tan Malakka, la conduite des opérations militaires,
l’orientation politique à suivre, les discussions diplomatiques à engager, les
mesures économiques à exécuter, constituaient un tout cohérent tendu vers un
seul et même but : la conquête de l’indépendance totale de l’Indonésie et
l’émancipation sociale des masses indonésiennes.

Dans son introduction il dressait un sombre constat de la
situation de la révolution indonésienne en 1948 : « Nous sommes
acculés à l’abîme. Nos possibilités sur les plans politique, économique,
financier et militaire sont réduites à l’extrême. Voilà le résultat de deux ans
de négociations. L’unité du peuple dans la lutte contre le capitalisme et
l’impérialisme est brisée. Une grande partie du territoire indonésien est
isolée, soumise à l’autorité de l’ennemi, dominée de nouveau par les Pays-Bas.
Plusieurs Etats fantoches ont été créés et dressés les uns contre les autres.

L’économie et les finances des territoires encore
administrés par la République se trouvent dans le plus grand désordre. La
politique de « reconstruction et rationalisation » de l’armée menace
de transformer celle-ci en une armée coloniale, c’est-à-dire une armée
constituée avec l’argent des masses mais séparée de celles-ci et destinée à les
maintenir dans un état de sujétion » title=""> style=';'>[4]
.

Face à cette situation, Tan Malakka, influencé par
l’expérience de la révolution chinoise et les écrits de Mao Zedong, proposait
de mener une guerre de guérilla : « J’estime qu’une des mesures qui
peuvent le plus contribuer à sauver le pays, c’est la formation sur terre et
sur mer, partout, de guérillas. C’est pour exprimer mes opinions sur ce sujet
que, j’ai écrit cette brochure »
.

Selon lui, la guerre de guérilla était « l’une des
armes les plus importantes de la lutte des peuples opprimés et mal équipés
contre un ennemi disposant d’un armement moderne »
. Cette guerre de
guérilla devait s’appuyer sur les partisans qui étaient les indonésiens revendiquant
une indépendance complète et prête à « détruire
toutes les forces qui s’opposent à cette proclamation et à cette indépendance
complète » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[5]
.

Nationalistes révolutionnaires, défendant un marxisme
spécifique, Tan Malakka donnait à son combat de libération et de renaissance
nationale-culturelle une dimension sociale nécessaire à l’émancipation des
masses : « Si le transfert de la souveraineté conduisait à faire
occuper tous les postes gouvernementaux par des gens comme le Professeur
Hossein Djajadiningrau, le colonel Abdul Kadir et le Sultan Hamid, tandis que
la vie économique resterait dominée par les étrangers, la révolution nationale
n’aurait pas modifié la situation dans laquelle les masses se trouvaient du
temps des "Indes néerlandaises". En bref, la seule indépendance
nationale, la seule indépendance politique n’ont pas de signification pour le
prolétariat, les ouvriers, les paysans et toutes les classes non
possédantes » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[6]
.

Pour Tan Malakka, l’indépendance politique devait
nécessairement s’accompagner d’une indépendance économique qui devait permettre
de satisfaire les besoins de l’ensemble du peuple indonésien : « En
Indonésie, les Néerlandais ne peuvent pas faire abandon de leurs droits
politiques sans mettre en danger en même temps leurs intérêts capitalistes. Le
peuple indonésien ne peut assurer sa survivance en limitant son action à
l’obtention de droits politiques, sans mettre en cause la domination économique
des capitalistes étrangers.

Les questions économiques et politiques sont étroitement
liées. La lutte de libération du prolétariat indonésien est une lutte pour
l’indépendance politique et économique sans qu’il soit possible de dissocier
les objectifs politiques, économiques et sociaux. La lutte de libération
indonésienne ne tend pas seulement à l’élimination politique de l’impérialisme
mais également à la suppression de l’exploitation économique et à l’obtention
dans la nouvelle société du droit à la vie.

La révolution indonésienne n’est pas une simple
révolution nationale comme le veulent certains Indonésiens qui ne visent qu’à
maintenir ou à améliorer leur situation, tout en étant prêts à céder toutes les
sources de richesses à des étrangers, qu’ils soient les alliés ou les ennemis
de la nation. La révolution doit associer les mesures économiques et sociales à
celles qui visent à réaliser l’indépendance complète.

La révolution ne peut être victorieuse si elle ne dépasse
pas les bornes d’une révolution nationale.
La lutte de libération du peuple indonésien doit tendre à l’obtention
de garanties sociales et économiques » title=""> style=';'>[7]
.

Cette volonté d’indépendance économique, amenait Tan
Malakka à s’opposer aux dirigeants indonésiens qui limitaient leurs
revendications au domaine purement politique : « si les laquais
des capitalistes étrangers vont à nouveau gouverner, le pays - même si ces
laquais sont des Indonésiens - et si 100% des entreprises modernes tombent aux
mains des capitalistes comme à l’époque des "Indes néerlandaises",
alors la révolution nationale sera la négation de la Proclamation et de l’indépendance nationale, et le début du retour des capitalistes et des
impérialistes » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[8]
.

Ainsi, contre l’ancienne puissance coloniale hollandaise
et contre certains dirigeants indonésiens, Tan Malakka revendiquait la
récupération par le peuple indonésien des biens des colonisateurs : « Le
partisan doit donc considérer la défense de l’indépendance complète et la
confiscation de tous les biens ennemis comme une occasion unique, tombée du
ciel et offerte aux Indonésiens pour qu’ils puissent accomplir une tâche élevée
et effectuer un travail sacré. Seuls les gens sans intelligence ne perçoivent
pas cette occasion. Seuls des lâches et des malhonnêtes peuvent ne pas désirer
accomplir une tâche qui, si elle est lourde, sera cependant fondamentalement
utile à la société présente et future » title=""> style=';'>[9]
.

Par son action et sa réflexion, Tan Malakka représenta une
des figures les plus originales de la volonté de créer un marxisme spécifique
capable de s’adapter aux réalités nationales-culturelles de son peuple parmi
lesquelles l’Islam. Tan Malakka comprit l’importance que pouvait jouer l’Islam
en tant que facteur de libération des peuples musulmans dominés par
l’impérialisme occidental.

L’importance de l’Islam dans la vie des populations des
pays musulmans, obligea nombre de marxistes dans ces pays, à la suite de Tan
Malakka, à repenser leurs rapports à l’Islam en tant que religion et
civilisation.

Anouar Abdel Malek écrivait à ce propos que les
revers d’une partie des marxistes des Trois Continents, amena, bien
tardivement, les dirigeants de ces mouvements à penser que l’une « des
raisons principales de leur échec tenait à ce qu’ils n’avaient pas su mettre
sur pied des partis socialistes révolutionnaires capables d’intégrer le fond
national culturel, avec sa dimension religieuse, dans une formulation, un
cadres général, un style d’action et une méthodologie qui soient elle du
marxisme » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[10]
.



class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;'>[1]
Tan Malakka, Communisme et Pan-islamisme, IVème Congrès de
l’Internationale Communiste
.

class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;'>[2]
Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;'>[3]
Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;'>[4]
Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;'>[5]
Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;'>[6]
Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;'>[7]
Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;'>[8]
Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;'>[9]
Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

title=""> class=MsoFootnoteReference>[10] style='font-size:10.0pt'> Abdel Malek Anouar, La dialectique sociale, op. cit.,
page 316.

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