Symbole sans défense

Il y a lieu de s’interroger sur les fondements d’une culture qui se sent menacée dans son existence par u

par

vendredi 26 décembre 2003

Il y a lieu de s’interroger sur les fondements d’une culture qui se sent menacée dans son existence par un morceau de tissu.

Le voile ne cesse de soulever des tempêtes dans un pays censé être le bastion des droits de l’homme et des libertés démocratiques. En France, le port du voile en milieu scolaire va être interdit par une loi. Une telle décision est loin de favoriser l’intégration, dans la mesure où les musulmanes seront obligées, pour la plupart, de quitter l’enseignement public au profit de l’enseignement privé, ce qui va sans doute accentuer le phénomène de ségrégation et d’exclusion qu’on croyait pouvoir éviter en renforçant la laïcité. Certes, chaque système a des avantages et des inconvénients, mais les inconvénients du communautarisme semblent beaucoup moins graves et moins contraignants pour les Musulmans que le rouleau compresseur de la laïcité et ses exigences antireligieuses. Au nom de cette doctrine, tout est permis, l’intolérance, les violations des droits de l’homme. On pousse l’outrecuidance jusqu’à la justification du racisme par une qualification étrange de nature à édulcorer le terme pour le faire avaler ; il devient, ce faisant, une « discrimination positive », c’est-à-dire un mal positif ; demain on nous parlera, de l’idolâtrie positive, de crime positif comme il existe déjà un terrorisme (d’Etat) positif. Les interdictions des signes religieux constituent manifestement une atteinte aux libertés individuelles, une violation caractérisée des principes des droits de l’homme prévus dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, la Déclaration universelle du 10 décembre 1948, le préambule de la constitution française du 27 octobre 1946, la Convention européenne des droits de l’homme du 4 novembre 1950, le pacte international relatif aux droits civils et politiques du 19 décembre 1966.

La loi française du 9 décembre 1905, qui a consacré la séparation des Eglises et de l’Etat, a confirmé le principe du respect de la liberté de conscience. Elle fait donc partie de la panoplie des textes français et internationaux relatifs aux droits de l’Homme.

Nous avons maintes fois attiré l’attention de l’opinion sur la dérive d’une laïcité qui tend à se transformer en religion agressive, sectaire et intolérante. Pourtant la laïcité originelle, celle de Jules Ferry et d’Aristide Briand entre autres, était conçue de manière à protéger et respecter les croyances, y compris leurs exigences vestimentaires en tant que modes d’expression. Les principes de cette laïcité authentique ont été confirmés par le Conseil d’Etat lequel, dans son avis du 27 novembre 1989 sur le port du foulard, affirme : « le principe de laïcité implique nécessairement le respect de toutes les croyances, déjà reconnu par l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, aux termes duquel « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ».

Le conseil d’Etat précise que le port du voile s’inscrit dans le cadre de la liberté de conscience reconnue tant par les lois de la république que par les Conventions internationales ratifiées par la France. A cet égard, il rappelle qu’en vertu de ces Conventions, la France s’est engagée :

« à garantir à tous les individus se trouvant sur son territoire le droit d’accéder à l’enseignement sans distinction aucune notamment de religion et à prendre les mesures propres à donner effet à un tel droit ;

à assurer la liberté de pensée, de conscience et de religion, et la liberté de manifester sa religion ou ses convictions individuellement ou collectivement, en public ou en privé, sous la seule réserve des restrictions prévues par la loi et nécessaires à la protection de la sécurité, de l’ordre et de la santé publics, de la morale ou des libertés et des droits fondamentaux d’autrui ;

à respecter, dans le domaine de l’éducation et de l’enseignement, le droit des parents de faire assurer cette éducation conformément à leurs convictions religieuses ;

à prendre les mesures nécessaires pour que l’éducation favorise la compréhension et la tolérance entre tous les groupes raciaux et religieux. » 

Cette liberté, assure la haute juridiction, comporte pour les élèves le droit d’exprimer et de manifester leurs croyances religieuses à l’intérieur des établissements scolaires, dans le respect du pluralisme et de la liberté d’autrui.

Le Conseil d’Etat conclut enfin que le port de signes par lesquels les élèves entendent manifester leur appartenance à une religion « n’est pas par lui-même incompatible avec le principe de laïcité, dans la mesure où il constitue l’exercice de la liberté d’expression et de manifestation de croyances religieuses »

Sauf, note-t-il, si ces signes constitueraient, en raison de leur caractère ostentatoire ou revendicatif, un acte de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande susceptible de troubler l’ordre public, de perturber l’enseignement ou de porter atteinte à la dignité ou à la liberté de l’élève ou de l’enseignant.

Telles sont les restrictions apportées à l’exercice des droits et des libertés dans le cadre des lois de la république laïque.

En quoi le port du voile peut-il constituer une provocation ou un acte de prosélytisme ? Et dans quelle mesure cet acte de prosélytisme ou cette soi-disant provocation, à supposer qu’ils existent, seraient de nature à troubler l’ordre public ou perturber le fonctionnement de l’enseignement ?

De nombreux juristes internationaux ont répondu par la négative, et ils déclarent pouvoir rallier un large public à leur opinion. Un couvre-chef ne peut en aucun cas constituer un acte de provocation ou de prosélytisme dans le sens où il tomberait sous le coup de l’interdiction légale.

En plus de sa fonction religieuse, le voile sert à d’autres usages d’une telle nécessité que les femmes, une fois qu’elles s’y habituent, ne peuvent plus le quitter facilement.

Même si dans un premier temps, certaines femmes musulmanes le portent au titre de la religion, il devient par la suite indispensable pour beaucoup d’entre elles pour des raisons esthétiques, sanitaires, pudiques et autres…

Vouloir fondre dans le même moule des groupes culturellement différents, c’est tenter de standardiser les formes et les couleurs de la création et des créatures. Dieu a créé cette diversité, on peut agir contre Sa volonté, bien sûr, mais sans succès. Si la laïcité, telle qu’elle est définie par ses nouveaux chantres, suppose la neutralité de l’Etat vis-à-vis des religions, si elle vise à garantir à tous et à chacun les libertés et l’égalité des chances, pourquoi alors maintenir dans des pays laïcs les fêtes chrétiennes ? Comment justifier le culte catholique dans des chapelles situées dans certains lycées publics ? Comment justifier la présence dans les écoles laïques de crucifix, de statues, des images de la sainte vierge et du Christ ?

Rappelons que le tribunal de l’Aquila, une province des Abruzzes en Italie, a rendu le 23 octobre dernier un jugement interdisant les crucifix dans les salles de classe, suite à la plainte du nommé Adel Smith, responsable de l’Union des Musulmans d’Italie. Il est précisé dans les attendus du jugement que : « la présence du symbole de la croix manifeste la claire volonté de l’Etat de placer le culte catholique au centre de l’univers, comme vérité absolue, sans le moindre respect pour le rôle joué par les autres expériences religieuses et sociales dans le processus historique du développement humain. »

Cette décision a provoqué un tollé dans les milieux politiques et religieux. Un des grands évêques a dit : « Il n’est pas possible de supprimer le symbole des valeurs religieuses et culturelles d’un peuple du simple fait qu’il déplaît à un individu. »

Pour Mgrs Camillo Ruini, président de la Conférence épiscopale italienne : « le crucifix exprime l’âme profonde de notre pays et doit rester comme un signe de l’identité de la nation. »

Quant au ministre du travail M. Roberto Maroni, il a déclaré : « Il n’est pas acceptable qu’un seul magistrat puisse supprimer des siècles d’histoire. »

Le pape est intervenu en personne pour que le jugement soit annulé ; le tribunal s’est vu obligé d’annuler par décision du 31 octobre, soit une semaine après, le jugement ordonnant le retrait des crucifix des salles de classe.

Les Etats-Unis et la Grande Bretagne ont exprimé leur désaccord quant à l’interdiction des signes religieux dans les établissements publics français.

M. Mike O’Brien, secrétaire d’Etat au Foreign Office, a assuré que La Grande-Bretagne n’emboîtera pas le pas à la France pour interdire le voile islamique et les autres signes religieux ostensibles dans les écoles publiques.

« La culture et l’histoire de la France font que (les Français) ont un point de vue différent du nôtre sur la laïcité et sur le port de symboles religieux », a-t-il dit lors d’une réunion avec des organisations musulmanes.

« En Grande-Bretagne, nous sommes à l’aise avec l’expression de la religion, qui se manifeste par le port du (voile), d’un crucifix ou de la kippa », a poursuivi Mike O’Brien. « L’intégration n’exige pas l’assimilation », « l’identité britannique embrasse différentes nationalités et traditions religieuses ». « La diversité fait partie de notre force », a-t-il ajouté. « Nous sommes fiers de notre pays multiculturel ».

Notons qu’en Angleterre, il y a des femmes policiers qui portent le voile. Le communautarisme, assez développé en Grande Bretagne, n’a jamais posé de problème à ce pays.

Quant aux Etats-Unis d’Amérique, on peut connaître leur position à travers la déclaration de John Honford, chargé des questions religieuses au département d’Etat. Ce dernier a déclaré au cours d’une conférence de presse à Washington :

« Un des principes fondamentaux de la liberté de religion pour laquelle nous oeuvrons dans tant de pays, y compris au sujet du voile, est que toute personne devrait pouvoir pratiquer sa religion pacifiquement sans interférence du gouvernement tant que cela se fait sans provocation ni intimidation des autres. »

Ce dernier a souligné que si le Président Chirac estime que la laïcité n’est pas négociable, « nous espérons que la liberté religieuse ne sera pas négociable non plus. »

Je pense que les Musulmans ne sont pas dupes pour se laisser berner par les paroles mielleuses d’un responsable du département d’Etat , dont le pays ne cesse d’ exercer des pressions sur les Etats arabes et musulmans afin qu’ils modifient les programmes d’enseignement de manière à supprimer certaines prescriptions religieuses.

Or, si les gouvernements de la plupart des pays occidentaux sont divisés sur les moyens d’appréhender l’Islam, force est de constater qu’ils sont parfaitement d’accord quant à l’objectif. Certains veulent le combattre par le discrédit et la stigmatisation, d’autres par les attaques contre ses fondements, d’autres par la laïcité, d’autres par la division des Musulmans, d’autres par l’ingérence dans leurs affaires internes et la mainmise sur leurs ressources, et ainsi de suite.

Le voile n’est pas seulement un symbole, c’est une obligation issue d’un ordre divin adressé aux croyantes, à deux reprises dans le Coran (cf. s33, v59 ; s24, v31)

Il est faux de croire que les femmes musulmanes sont contraintes à le porter. La plupart d’entre elles le portent de leur plein gré, sans aucune contrainte ni du milieu familial ni de l’extérieur. Pour preuve, les deux fillettes françaises Alma et Leila dont le père, Maître Lévy, est un Juif athée.

Les nombreuses enquêtes réalisées sur ce sujet ont démontré que la plupart des jeunes filles portant le voile l’ont adopté selon leur volonté et leur libre choix. Souvent, elles le font contre la volonté des parents qui voient dans le voile un autre motif de marginalisation et d’échec scolaire.

La question du voile islamique a néanmoins permis d’expliciter les caractéristiques du conflit qui divise l’humanité. A mon avis, ce n’est pas un conflit de civilisation dans le sens de la thèse de Samuel Huntington, qui a axé son discours sur une vision dichotomique ayant réduit le monde à deux entités, deux dimensions, deux couleurs : le bien et le mal ; l’Islam et l’Occident ; la barbarie et la civilisation. Un discours haineux qui évacue toute réflexion sur les problèmes de fond, sur l’étrange diversité culturelle et sociologique des êtres humains, aussi bien les individus que les groupes. Toute analyse qui ne tient pas compte des plus infimes détails des facteurs religieux et sociologiques, est incapable de rendre compte de la réalité humaine, elle est de ce fait vouée à l’échec. Il y a dans ce monde une imbrication de cultures dont la nature et la diversité sont si complexes qu’elles s’opposent à toute approche superficielle globale de ce genre. Par exemple, si c’était un pur conflit de civilisation, il n’y aurait pas de clivages idéologique et doctrinal au sein des occidentaux eux-même ; on a vu qu’ils sont en désaccord sur la laïcité et sur d’autres problématiques ; comme il n’y aurait pas de soutiens à la civilisation occidentale parmi les régimes et les élites arabes et musulmanes. Selon cette même conception binaire du conflit, quelle sera la place des dizaines de millions de Musulmans d’origine occidentale ? D’ailleurs, beaucoup d’occidentaux ont choisi le camp des opprimés dans le monde musulman, et beaucoup de musulmans ont choisi le camp adverse. En réalité, il y a plusieurs conflits et plusieurs champs de bataille. Les plus importants sont le conflit entre le vrai et le faux, le conflit entre la raison et la force, entre le droit et le non-droit, entre ce qui est et ce qui doit être, etc. Certes, l’Islam est partie prenante à plusieurs conflits mais pas à tous les conflits. Dans cette histoire de symboles religieux, chaque symbole a l’avantage d’être défendu et protégé par une ou plusieurs puissances étatiques à l’exception du voile islamique qui demeure seul et sans défense. La croix est défendue par plusieurs pays occidentaux en plus du Vatican ; la Kippa est défendue par Israël et les organisations juives mondiales ; la laïcité est défendue par la France et aussi par d’autres Etats. En revanche, le voile islamique n’est pas seulement sans défense mais pire encore, il est combattu par ceux-là mêmes qui sont censés le défendre. Tout le monde se souvient de la députée turque Merve Kavakçi qui a été exclue du parlement lors de la première séance de prestation de serment à cause du voile. Elle a même été déchue de sa nationalité pour le même motif. En Tunisie, le président Bourguiba avait décrété l’interdiction du voile dès le lendemain de l’indépendance. Actuellement, le voile n’est pas seulement interdit dans l’administration et les établissements d’enseignement en Tunisie, il est ciblé même dans les rues et les places publiques. En Algérie, le premier président Ben Bella avait exhorté les Algériennes à ôter leurs voiles ’’pour l’Algérie’’. En Egypte, le port du voile est interdit aux speakerines de la télévision. En Syrie, il fut un temps où on poursuivait les femmes voilées dans les rues et on leur déchirait le voile ; dans ce domaine, les exemples sont légion.

Allah a dit :

« Ils veulent éteindre avec leurs bouches la lumière d’Allah, alors qu’Allah parachèvera Sa lumière en dépit de l’aversion des mécréants. » s61, v8 ; s9, v32

Et Il a dit :

« Et ils ne cesseront de vous combattre jusqu’à, s’ils peuvent, vous détourner de votre religion. » s2, v217

C’est pourquoi les braves filles, à l’instar du voile qu’elles portent, n’ont aucun défenseur hormis Dieu.

Dans cette tempête suscitée par le foulard de deux fillettes en question, aucun dirigeant, aucun haut responsable arabe ou musulman n’a bougé le petit doigt, aucun n’a osé intervenir pour défendre ces jeunes filles ou le voile qu’elle portent, alors qu’il s’agit de défendre un symbole de la religion de leurs peuples, de défendre un droit essentiel, de défendre des victimes d’injustice, d’abus de pouvoir, de discrimination raciale, bref des victimes de la ’’ hogra’’.

Il ressort de ce qui précède que le voile, symbolisant l’Islam en tant qu’acteur dans un combat décisif, n’a ni soutien ni couverture sur le plan politique. En attendant que se réalise l’objectif, plus ou moins lointain, de l’émergence d’un véritable Etat de droit qui ne se gênera point de défendre la vérité et la justice « même d’un point de vue islamique », il est temps que les Musulmans songent à la mise en place d’une institution semblable au Vatican, un Vatican islamique. Cette institution, loin de se poser en intermédiaire entre Dieu et les hommes comme certains vont sans aucun doute le penser, aura seulement pour mission de défendre les symboles et les valeurs de l’Islam.

Ouagadougou, le 25 décembre 2003

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Avocat, membre fondateur de Justicia Universalis.

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