Friday 22 August 2008

Sur la préparation des Premières Assises de l’Appel des Indigènes

Voir la mise au point de Pierre Tévanian

Par Sébastien BOUSSOIS
lundi 27 juin 2005

Ce samedi 25 juin, a eu lieu sur le campus désert de Nanterre, la première réunion des instigateurs de l’Appel des indigènes du 8 mai dernier. Emmené notamment par le sociologue Said Bouamama[1], le collectif n’a, il y avait fort à parier, malheureusement pas attiré les médias. Détourné de ces derniers, entre autres, par le second tour des élections du CFCM[2], le collectif perçoit cette indifférence comme une nouvelle marque de la confiscation de la parole qui est imposée à l’ensemble des « Arabes » d’en bas depuis 30 ans.

Pour autant, la centaine de personnes présentes dans l’amphithéâtre de l’Université, célèbre pour ses meetings agités en 1968, se refuse globalement à toute poursuite d’une ligne de conduite de victimisation de la part des Indigènes de France. Le lieu choisi est tout symbolique : dans le public, un des intervenants souligne la création du PPA, Parti du Peuple Algérien, emmené par Ferhat Abbas[3], auteur du Manifeste du Peuple algérien, dans un petit café de Nanterre en 1937.

Il s’agit aujourd’hui pour les Indigènes de sortir de l’ornière et du piège communautariste tendu par les classes politiques mais aussi par eux-mêmes. La banlieue ne doit plus être un ghetto mais encore faut-il s’en donner les moyens. Le simple nettoyage au « karcher » prôné par Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur, dans la cité de la Courneuve- suite au meurtre du petit Sidi Ahmed, il y a quelques jours, est perçu par l’un des intervenants comme un retour violent de la rhétorique colonialiste. Cela ne serait pas sans rappeler « le bled et l’épuration qui a eu lieu pendant la guerre d’Algérie ». Ou encore le racisme anti-polonais- trop blonds, trop catholiques- du début du siècle qui fut véhiculé tout comme celui des « Arabes » de France aujourd’hui, alors que certains esprits malveillants vantent encore aujourd’hui pour s’en défendre l’intégration réussie de ces premiers.

Le colloque s’est organisé autour de plusieurs grandes thématiques qui visent à faire émerger un courant nouveau, dynamique, motivé, et responsable d’une majorité des individus qui se considèrent aujourd’hui dans leur pays comme des « Indigènes ». Il faut y retenir là le sens d’exclu, de dominé, et sujets à la violence symbolique exercée par le pouvoir au sens de Pierre Bourdieu. L’Assemblée s’est intéressée tout d’abord à la définition de l’indigène, problématique qu’elle a ensuite inscrit dans un contexte de situation, et dressé quelques pistes d’action pour l’avenir.

Avant tout, des intervenants ont dénoncé un certain nombre de faits historiques et de pratiques actuelles qui donnent à l’Appel sa véritable raison d’exister et la motivation existentielle à aller plus loin. En observateur et sociologue qu’il est, Saïd Bouamama a écouté les interventions des uns et des autres. Il était important avant tout de prendre en compte l’extraordinaire représentativité que doit inclure la notion d’indigène. Il doit y avoir des Français d’origine malgache, antillaise, magrébine, corse et le plus grand nombre de représentants de la diversité « ethnique » et culturelle française. Ce sera tout d’abord un mouvement non ethnique ouvert aux autres, inscrit dans un véritable refus de l’injonction à l’intégration. Abdellali Hajjat, doctorant et auteur d’un remarquable ouvrage sur L’immigration post-coloniale et la mémoire [4] parlerait ici de « repli d’ouverture ». C’est un défi à relever pour le futur Collectif. Pierre Tévanian, professeur de philosophie à Drancy, expliquait son engagement à sa manière : « Je ne suis pas un indigène. Du moins, avant que je m’engage dans le combat qui est le mien aujourd’hui à vos cotés, je n’étais qu’un fonctionnaire, fils d’immigré arménien, considéré lui comme un indigène à l’époque. Le simple fait de m’impliquer auprès de mes élèves et dans le MRAP, m’a fait ‘’m’indigénéiser’’ au regard des autres. C’est une gestion classique de la division qui condamne les Arabes de France, mais tous ceux qui luttent à leurs côtés pour faire respecter leurs droits ». Puis ce fut au tour d’Abdellaziz, de Divercité, association lyonnaise de défense des conditions de vie dans les quartiers, d’expliquer son point de vue sur l’Appel en cours et la notion d’indigénat : « Je revendique pleinement mon statut d’indigène. Si cela s’appelle du communautarisme, alors j’assume et je dis que l’on ne peut s’afficher en permanence dans un processus d’auto-justification ». Un peu avant, Fatma et Aïda s’opposaient sur leur statut : « Mes enfants ne sont pas des beurs. D’ailleurs, ils ne fondent que lorsqu’ils sont dans un rapport de forces défavorable. Sinon, ils savent s’affirmer » défend non sans ironie Fatma. Aïda, elle, ne « veut surtout pas rester coincée dans l’indigénat », mais revendique clairement sa volonté de sortir du ghetto.

Au-delà de la définition de l’indigène de la République, dans laquelle certains se reconnaissent, d’autres non, l’Assemblée a tenu à définir la relation qui doit unir l’Indigène à l’Autre, dans un esprit de solidarité et d’union symbolisé par le « nous ». Le mouvement est ouvert, et doit lutter pour la sauvegarde d’une mémoire plurielle. Elle ne sera pas l’apanage d’une minorité de « nouveaux notables musulmans de la République » ou de « relais dociles des pouvoirs institutionnels », comme Tariq Ramadan aime à décrire les partisans du CFCM. Au contraire, les « Indigènes » désirent s’inscrire dans un rapport dynamique où il convient de définir « la place du Blanc » comme le dit Pierre Tévanian. Victime de rumeurs et de calomnies, le professeur de Drancy connaît le moyen d’échapper à tout cela : « Arrêter d’écrire et de défendre mes positions me permettrait de me désindigénéiser ». Hors de question pour lui bien entendu : cela pose l’incontournable question de la prise en charge du groupe globalisant- toutes les représentations ethniques- des « Indigènes ». « C’est à nous d’agir car personne ne peut le faire en notre nom désormais » précisait Hakil, un autre participant au colloque.

Pour beaucoup des intervenants du débat, il est question avant tout de décoloniser les esprits et déconstruire les mécanismes de reproduction du système colonial des autorités de la République.

C’est pour cela que le rapport dynamique avec l’ensemble des non-indigènes est nécessaire pour freiner les risques de dérive communautariste. Le travail doit s’opérer dans les écoles, en matière de logements avec les décideurs politiques, et dans le cadre de l’emploi pour diminuer la discrimination à l’embauche. Les « Indigènes » qui sont intervenus aujourd’hui souhaitent échapper aux logiques de violence, qui comme le rappelait l’un d’eux selon Bourdieu, ne valent et agissent que parce qu’on les laisse agir.

Les prochaines assises qui vont avoir lieu cet automne, constituent un tournant pour le mouvement : les défis sont multiples et il s’agit d’éviter les erreurs du passé. Le rapport à la classe politique doit changer ; et la prise en charge de tous permettre à la France enfin d’accepter ses enfants d’immigrés, même et surtout ceux qui sont nés en France et qui font preuve encore du délit de faciès. La gauche du 10 mai 1981, qui a soutenu les Français d’origine maghrébine les premiers mois de l’élection de François Mitterrand, reste certes un partenaire privilégié. Pour autant, les Malek Boutih et autres représentants d’une certaine beurgoisie de confort, et qui ont commis des impairs politiques que le mouvement ne saurait soutenir[5] , ne sont pas les meilleurs partenaires du moment. Dans l’Appel des Indigènes, il y a une singularité du discours, et une pluralité des actions qui « ne doivent pas brader les droits existentiels des hommes pour à tout prix se faire une place de prestige dans la société » comme le précise un autre acteur de cette journée[6].

Nous sommes peut être aux fondements d’une nouvelle perception de l’héritage ethnique, social et culturel de la France. Ce qui est sûr, c’est que la France ne peut plus ignorer les Français issus de la colonisation. Les Indigènes assument l’appellation dévalorisante pour la mettre au servie d’une relecture des fondamentaux de la République Française. C’est le premier wagon du train. Et comme l’a rappelé avec humour aujourd’hui Fatma, mère au foyer : « N’oublions jamais que le fer qui a servi à construire l’intégralité des rails du métro parisien, il provient de mon pays : l’Algérie »...

Voir la mise au point de Pierre Tévanian

 



[1] Auteur de Dix ans de marche des Beurs, chronique d’un mouvement avorté, Desclée de Brouwer, 1994, et militant du Mouvement Autonome de l’Immigration du Nord-Pas de Calais

[2] Conseil Français du Culte Musulman crée par Nicolas Sarkozy en 2003

[3] Auteur du Manifeste du Peuple algérien rejeté par De Gaulle

[4] Éditions L’Harmattan, préface de Dominique Vidal, 2005

[5] Dixit le rapport sécuritaire et raciste de Malek Boutih, secrétaire national du Parti Socialiste, intitulé « Une nouvelle politique de l’immigration » et très rapidement étouffé par les leaders du parti par peur des attaques.

[6] Même pour être Ministre par exemple

Sébastien BOUSSOIS

Journaliste français et chercheur. Docteur en sciences politiques, il s’intéresse plus particulièrement au conflit israélo-palestinien et au monde arabe. Il a collaboré à l’ouvrage de Dominique Vidal, Comment Israël expulsa les Palestiniens ? (1947-1949), aux éditions de l’Atelier, et dirige par ailleurs la collection politique « Reportages » aux Éditions du Cygne. Il a publié cette année Israël confronté à son passé, essai sur l’influence de la nouvelle histoire, chez l’Harmattan et publie en septembre prochain un ouvrage sur Maxime Rodinson. Il écrit enfin ponctuellement dans différentes revues et est l’auteur de romans.

Du même auteur, à lire en ligne sur Oumma.com :

Recherche

Flux RSS 
Abonnement mail
Version mobile

L'actu caricaturée

oumma media musulman islam de france