Sur fond de violence au Proche et Moyen-Orient, construction et mise en forme d’une phobie sociale

Il est impossible de rester silencieux face à la tournure que prennent en France les débats concernant l’I

lundi 16 février 2004

Sur fond de violence au Proche et Moyen-Orient, construction et mise en forme d’une phobie sociale1

Il est impossible de rester silencieux face à la tournure que prennent en France les débats concernant l’Islam, le foulard d’une part, les « jeunes des banlieues » de l’autre. Sur fond de violence au Proche-Orient, se développent des analyses qui en construisent des caricatures alarmistes en s’appuyant sur ce qui apparaît comme une islamophobie2 d’autant plus inquiétante qu’elle est relayée, mise en forme par des intellectuels, des écrivains, des journalistes3 socialement reconnus et qu’elle circule sans grande résistance dans les espaces politique, médiatique et intellectuel. La confusion des scènes internationales et nationales dans le contexte sociopolitique français préside en elle-même à la construction d’une nouvelle figure de l’ennemi intérieur.

Au centre de ces discours, se situe tout d’abord les craintes et inquiétudes suscitées par la multiplication récente des actes anti-juifs en France. On ne saurait pour autant méconnaître la dimension conjoncturelle de ces actes, dépendants en eux-mêmes de la dégradation de la situation politique au proche-orient. Ces actes judéophobes, sans doute, d’ailleurs, avant tout « israélophobes », sont analysés par un certain nombre d’auteurs à travers un paradigme particulier : « l’antisémitisme d’origine arabo-musulmane »4 émanant des quartiers populaires. Ces violences sont, dès lors, perçues comme la manifestation d’une tendance, par nature, d’une partie des musulmans, traversés par une islamisation fondamentaliste rampante, à un antisémitisme qui trouve prétexte, avec le conflit israélo-arabe et la complicité tacite de l’extrême gauche, à se réaliser en acte. Les actes anti-juifs commis en France, aussi bien que leurs auteurs (supposés), ne sont pas séparés, dans ce type de discours, des actes anti-juifs ou anti-israéliens survenus dans d’autres régions du monde, toutes appréhendées comme des régions « musulmanes ». Ces actes, ici et là, manifesteraient la cohérence d’un fond culturel, religieux et idéologique intrinsèquement spécifique à l’Islam.

Celui-ci, « en attente de son Luther »5, en proie à un fondamentalisme agressif, remettrait donc en cause les valeurs fondamentales de l’occident que sont censées être la démocratie, les droits de l’homme, l’émancipation des femmes, cet occident moderne qu’Israël est supposé incarner dans un Orient hostile (« Israël, la seule démocratie du Proche-Orient »). En France, ce « vieil islam » fondamentaliste et conquérant ne serait pas moins que le signe d’un refus d’intégration, d’une remise en cause du contrat social. Le foulard n’est-il le signe de la communautarisation ? N’attaque-t-il pas frontalement l’Ecole incarnation même de notre modèle républicain ? Le cas de Khaled Kelkal ne montre-t-il pas que les jeunes délinquants « d’origine arabo-musulmane », sous l’influence des fondamentalistes, peuvent devenir des terroristes ? Antisémitisme, islamisation, foulard islamique, délinquance, terrorisme. Telle est la chaîne qui se révèlerait. Voilà le danger et ce danger serait dans nos banlieues. Malheur soit sur vous, militants chrétiens, militants de l’anti-racisme, militants juifs pacifistes, militants gauchistes. Votre laxisme et votre tiers-mondisme, votre mauvaise conscience coloniale vous empêchent de voir ce qui se cache derrière le soutien aux palestiniens, derrière le voile, derrière l’idéologue manipulateur que serait Tariq Ramadan. Le monstre est là, derrière « l’Autre »6, comme un Alien que vous nourrissez...

Il est temps de réagir à ces entreprises intellectuelles de dénégation du social. Elles tendent à ethniciser la perception des clivages internes à la société française, comme pour franciser la prophétie du choc des civilisations. Ces procédés nous ramènent vers une forme actualisée d’anthropologie raciale contre laquelle était née, précisément, la perspective du développement des luttes sociales7. Ces discours s’emploient à faire peur en dramatisant l’état de la société française, en amalgament et en décontextualisant des comportements très différents dans une logique unique que le terme de « communautarisme » serait censé résumer. Ces discours font de l’islam, de « l’arabo-musulman », des jeunes des cités populaires, des figures tout à fait fantasmées, simplifiées à l’extrême mais qui deviennent les réceptacles des angoisses d’une société apeurée par les violences internationales et les dérèglements aussi bien politiques économiques que sociaux. Conjuguées à une incapacité à lire ou à un refus de comprendre les transformations du monde, ces peurs se cristallisent sur une nouvelle figure de l’ennemi, de « l’Autre », du « sauvageon ». Soupçonné de refuser son intégration, le jeune « arabo-musulman » des banlieues incarne une menace diffuse, ce jeune dont on craint pêle-mêle les violences et les pulsions, l’alliance avec les « islamistes », les « fondamentalistes », l’antisémitisme virulent et le potentiel de remise en cause de l’ordre social. La cristallisation de cette peur suscite alors une montée des exigences sécuritaires à l’encontre des cités populaires où résident ceux qui sont désormais perçus comme les nouvelles « classes dangereuses »8. La violence d’Etat, physique ou symbolique, apaise et rassure mais la gestion policière des problèmes sociaux renforce aussi les mécanismes de ségrégation sociale9. Tous ces discours participent ainsi d’une disqualification de toute forme de mobilisation et de révoltes symboliques (à travers la référence religieuse notamment) des classes populaires issues de l’immigration. Celles-ci sont dès lors criminalisées dans leur ensemble, considérées comme dangereuses.

En fait, rien n’autorise à lire de cette façon les conflits sociaux nationaux ou internationaux. L’islam et les sociétés musulmanes d’un côté, les cités françaises de l’autre ne constituent en rien des entités homogènes, mais renvoient à des réalités multiples, contradictoires, mouvantes. Les clichés antisémites qui circulent aussi bien dans les pays arabes que dans la société française n’héritent pas d’un fond culturel « arabo-musulman ». Elles sont surtout la reprise, à peine actualisée, des préjugés racistes les plus typiquement européens. L’occident mondialise et exporte « tout cru » son « modèle » en même temps que ses chimères. Or, le recours par une partie de ses élites intellectuelles ou politiques, celles qui définissent le sens du monde, à des catégories de lecture ethnique sans fondement, contribue largement à la diffusion de ces chimères. En France, particulièrement à Strasbourg, les discours et actes anti-juifs ne sont ni justifiés, ni encouragés, ni même couverts par les organisations religieuses et communautaires musulmanes ou leur leaders qui ont, à plusieurs reprises, vigoureusement condamné de tels actes et essayé de favoriser l’ouverture de dialogues10. Pourquoi dès lors parler de conflits intercommunautaires et jeter le soupçon sur ceux qui travaillent à faire émerger un secteur religieux et associatif musulman engagé dans la vie civile ? Les actes judéophobes sont au contraire souvent le fait d’individus isolés, plutôt jeunes, précisément acculturés et peu intégrés aussi bien dans les structures scolaires, le monde du travail que les structures communautaires religieuses ou politiques. Les actes violents contre les mosquées ou les musulmans (et outre le racisme ordinaire qui les vise depuis longtemps) sont aussi particulièrement nombreux tout en étant le fait d’individus très divers et procédant d’amalgames similaires dans leur fonctionnement et leur logique. Rien ne permet d’affirmer que la non-civilité, l’agressivité, de non-respect de l’autre sont unilatéralement le fait des dites populations « arabo-musulmanes ».

Il est temps de voir que les quartiers populaires français ne se réduisent pas à la violence, à l’antisémitisme et à la misère. Ils sont aussi riches de jeunesses, d’idées, d’énergies, de révoltes positives. Il est temps de voir par ailleurs que les musulmans engagés sont devenus des acteurs importants de la communauté nationale et de sa cohésion. Ils sont aussi devenus des vecteurs positifs de mobilisation sociale, donc des vecteurs parmi d’autres d’intégration et de retour au monde car l’engagement religieux est aussi une façon de s’investir dans la vie civile, au service de ses concitoyens. Ces acteurs ont des choses à dire, des choses à apporter, notamment dans le cadre d’une lutte sa concession contre le racisme et l’antisémitisme. Il est temps de cesser d’exclure pour oser la rencontre et l’échange, l’écoute et le débat.

Notes :

1 Par Willy Beauvallet, chercheur à l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg, membre du collectif judéo-arabe et Citoyen pour la Paix de Strasbourg. Cet article n’engage que son auteur.

2 Cf. V. Geisser, La nouvelle islamophobie, La découverte, 2003.

3 Le cas récemment de Claude Imbert. Déclaration le 24 octobre sur LCI : « Je suis un peu islamophobe, ça ne me gêne guère de le dire (…) J’ai le droit, je pense (et je ne suis pas le seul dans ce pays) à penser que l’Islam (je dis bien « l’islam », je ne parle même pas des islamistes) en tant que religion, apporte une certaine débilité (…) qui me rend islamophobe (…). »

4 Les ouvrages notamment de Pierre André Taguieff, La nouvelle judéophobie, Mille et une Nuits, 2001 et d’Alain Finkielkraut, Au nom de l’Autre. Réflexions sur l’antisémitisme qui vient, Gallimard 2003.

5 « En plaidant pour une intégration réussie, je n’avais pas imaginé qu’elle fût réservés aux apostats, aux incroyants. Mais le fait est qu’elle progresse d’autant mieux que s’affaiblit, chez beurs et beurettes, la dévotion à un vieil islam toujours en attente de son Luther, de son Calvin… », Claude Imbert, « Le crédo d’un Laïc », Le Point, 7 novembre 2003, p. 3.

6 Pour reprendre les termes d’A. Finkelkraut…, op. cit.

7 Cf. Laurent Mucchielli, La découverte du Social. Naissance de la sociologie en France 1870-1914, La Découverte, 1998.

8 Stéphane Beaux, Michel Pialoux, Violences urbaines, violences sociales. Genèse des nouvelles classes dangereuses, Fayard, 2003.

9 Cf. Laurent Bonelli, « Une vision policière de la société », Manière de voir, n°71, octobre novembre 2003, p. 38-41.

10 Cf. par exemple la réaction suite à l’incendie du lycée israélite de Gagny : « non à l’antisémitisme », le 17 novembre 2003, http://www.oumma.com. A Strasbourg, des responsables musulmans se sont récemment rendus à Auschwitz avec une délégation de la communauté juive de Strasbourg. Cf. aussi les réactions publiées sur le site Oumma.com

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