« Soldats, je suis content de moi »

Pour s’opposer à la burqa, au voile, A. FINKIELKRAUT répudie donc ces encombrants droits de l’homme :

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mardi 13 octobre 2009

Le 26 juin dernier, Alain FINKIELKRAUT était l’invité de Nicolas DEMORAND. Il y avait longtemps que je ne l’avais entendu : il est vrai que depuis son pitoyable « encore un instant M. le bourreau » sur France Culture, je n’avais plus guère envie d’écouter la du Barry des intellectuels[2].

Mais, actualité oblige sans doute, A. FINKIELKRAUT ne pouvait rester muet devant le danger qui nous menace, que personne n’a vu mais dont tout le monde parle : celui de la burqa qui envahit le sol sacré de la patrie. Il fallait donc sonner le tocsin en toute hâte.

Que nous dit-il en ce matin de printemps du 26 juin, interrogé par un auditeur ? Il pose au préalable, et la démarche est en soi pertinente, un principe méthodologique « Ce débat est absolument salutaire ; j’approuve la démarche des parlementaires, sous la conduite d’André Gérin… […] Les défenseurs du voile et de la burqa argumentent dans la même langue que celle de leurs adversaires : celle des droits de l’homme… »

Ce qui est moins pertinent c’est que compte tenu de ce fait, parler des droits de l’homme n’est plus pertinent du tout car ces droits sont précisément revendiqués par les partisans du voile et de la burqa ! Ce raisonnement est-il étrange ? Pas du tout. Il est cependant dommage de ne pas en citer les racines intellectuelles : « Je vous réclame la liberté au nom de vos principes, je vous la refuse au nom des miens ! » s’exclamait Louis VEUILLOT à la Chambre des députés : ce catholique légitimiste, partisan du pouvoir temporel du Pape et de la restauration du comte de Chambord semble avoir fait des émules… Ce ne sera pas la seule surprise de cette interview.

Pour s’opposer à la burqa, au voile, A. FINKIELKRAUT répudie donc ces encombrants droits de l’homme : « Il faut opposer à celles qui revendiquent ainsi leurs droits, les meurs, ce que l’on appelle la culture, la civilisation française. La France n’est pas seulement un Etat procédural, chargé d’assurer la coexistence des communautés qui la composent, la France c’est une nation substantielle, c’est une civilisation. A cette civilisation nul n’est étranger pas essence. Il y a simplement des pratiques qui lui sont étrangères, parmi lesquelles le voile intégral. L’un des piliers de la civilisation française, c’est la mixité, de l’amour courtois jusqu’à l’égalité des femmes. La France, c’est la présence plénière des femmes, la visibilité des femmes. A cela, nous ne voulons pas faire d’exceptions.

« C’est un débat capital : […] à Rome on vit à la romaine (sic) : c’est ce qu’il faut répondre aux partisans de la burqa ; ça peut avoir des conséquences extrêmement graves : elle peut être minoritaire mais dans les cités où elle se répand, les gens d’origine européenne, tout d’un coup, ne se sentent plus chez eux tout d’un coup, et ils s’en vont. On assiste à un phénomène de substitution démographique qui n’est souhaitable pour personne, car il aboutit à la constitution de ghettos. […] Il n’y a pas besoin d’être français puisque chacun apporte sa part à la diversité. La France n’est pas une auberge espagnole. »

Pour quelqu’un qui prétend ne pas avoir d’engagement politique public, cette utilisation de la rhétorique réactionnaire (le thème de l’effet pervers) est effectivement suffisamment claire pour ne pas faire l’objet de commentaires. Passons.

D’autres éléments de ce propos sont remarquables : tout d’abord, la burqa se répandrait dans les cités. Comment a-t-on mesuré cette croissance ? Par quels moyens ? Y a-t-il eu des études menées voici quelques années dont nous n’aurions pas eu connaissance et qui, réactualisées nous permettent de mesurer effectivement que « la burqa se répand » ? Mais peut-être point n’est besoin d’études compliquées ! Foin de tout cela ! Il suffit de « voir »… Pour ma part, outre que je n’ai jamais vu de burqa à Strasbourg ou j’habite, à Paris ou je vais, ou dans le Languedoc où je suis né, je sais qu’il faut non seulement se méfier des « visions » que l’on dit avoir, que je laisse à Mme Irma et autres diseuses de bonne aventure, et surtout de celles que l’on n’a pas. Combien d’Allemands ont-ils « vu », pendant la Deuxième guerre Mondiale, les trains partir pleins et rentrer vides ? Combien de Français ont-ils « vu » la rafle du vel’d’hiv’ ? Pas grand monde. Arrêtons donc le charlatanisme et les « visions » qui l’accompagnent.

L’éloge de la mixité ensuite, qui serait un des piliers de la civilisation française. Là, je tombe des nues ! Né en France, de parents Français, Français d’une famille française depuis des siècles, je ne suis pas, comme le dit A. FINKIELKRAUT dans le reste de l’entretien un « immigré » ou « enfant d’immigrés »… je n’ai donc aucune excuse… Mais j’ai connu, comme mes parents et grands parents avant moi, les écoles publiques « de garçons » et les écoles publiques « de filles » dans lesquelles les deux sexes étaient soigneusement séparés, y compris en cour de récréation, les filles ayant des institutrices et les garçons des instituteurs, qui veillaient soigneusement à ce que, pendant les récréations justement, nous ne nous approchions pas trop du portail de séparation enter les deux cours… Tout cela se passait, j’insiste, dans des écoles publiques, laïques et bien sûr obligatoires.

Je me demande, à en croire les propos de M. FINKIELKRAUT, si tout cela s’est finalement bien passé en France… Mais nous n’étions peut être après tout pas si civilisés voici quarante ans. Heureusement, nous voici sortis des ténèbres de l’obscurantisme, pour y retomber derechef…

Pourquoi y retomber ? Le reste des propos me paraît en effet extrêmement grave : « … mais dans les cités où elle se répand, les gens d’origine européenne, tout d’un coup, ne se sentent plus chez eux tout d’un coup, et ils s’en vont. On assiste à un phénomène de substitution démographique qui n’est souhaitable pour personne, car il aboutit à la constitution de ghettos. […] Il n’y a pas besoin d’être français puisque chacun apporte sa part à la diversité. La France n’est pas une auberge espagnole. »

Ces propos ont des relents nauséabonds et rappellent les pires périodes de notre histoire : l’une des antiennes du discours antisémite au XIX° et au début du XX° siècles n’est-il pas d’opposer à la population « française » le spectacle désolant de cette population « orientale », les juifs, qui nous envahiraient, étrangers aux « mœurs » de notre pays par leur pratiques étranges et leur hygiène déplorable ? Cet argument démographique a été utilisé à foison par les pires des régimes pour justifier les pires des politiques. Le ressortir aujourd’hui est non seulement scandaleux mais criminel.

En outre, à vouloir être trop Français, on en oublie ce que c’est. Dans notre Etat, qui effectivement n’est pas un Etat procédural mais qui n’en demeure pas moins un Etat de droit, qui repose sur une certaine conception de la loi, l’expérience individuelle – fut-elle tirée d’une vision - peut-elle justifier une action publique (en l’occurrence une interdiction d’une pièce de vêtement par la loi ou le règlement). L’un des fondements de la loi, depuis Rousseau au moins, est l’intérêt général : la mesure proposée me dépasse-t-elle est est-elle généralisable ? Est-elle généralisable en termes neutres et donc universels ? Si ce n’est pas le cas, la proposition faite ne saurait avoir une valeur législative. C’set l’un des premiers grands principes qui nous régissent encore.


Ensuite, peut-on légitimement fonder une démarche politique sur le ressort qui n’est finalement que celui du rejet pour ne pas dire dans certains cas de la haine (et dans ce derniers cas, je précise que je n’inclus en aucun cas A. FINKIELKRAUT) ? Comme l’expérience individuelle érigée en exemple, ce fondement est peut-être celui du Front National, il n’est pas celui de toute démarche véritablement laïque, qui consiste en la neutralité et de l’indépendance de l’Etat à l’égard des religions. Nous en sommes loin ici.


Enfin, ces propos pêchent, comme ceux des parlementaires qui s’emparent de cette thématique depuis des années, par leur ciblage exclusivement musulman : pourquoi une telle obsession du voile musulman et une telle indifférence à l’égard du voile chrétien (les religieuses, la Vierge dans les églises...) du voile juif (même s’il est souvent remplacé par une perruque ou un bonnet) ? Le voile des femmes chrétiennes ou juives serait-il libérateur par opposition au voile musulman oppresseur ? Ou alors, seules les musulmanes mériteraient d’être libérées et les femmes chrétiennes ou juives devraient rester soumises et ignorantes ?

Ce qu’il importe de dénoncer c’est le ciblage d’une catégorie de la population, quelle qu’elle soit, et l’ignorance de situations comparables, en utilisant les modes de raisonnement du Front National et le ton d’une inquisition oubliée par l’Eglise catholique.


En ce sens, c’est bien le Front qui a gagné la bataille des esprits. Triste spectacle

Je terminerai en donnant un conseil à Alain FINKIELKRAUT, qui avoue tout bonnement par la suite à Nicolas DEMORAND qui lui demande ce qui le fait rire : « Moi, de temps en temps. […]Quand je fais une blague je me fais rire, car je ne m’y attendais pas. »

Quelle ingénuité ! Mais comment, aussi, peut-on être en même temps si peu « Français » après avoir disserté pendant une heure sur la France ? Rire de ses propres plaisanteries ? Voilà une lourdeur qui nous est bien étrangère. L’expression d’un contentement de soi qui s’étale est aux antipodes de l’élégante retenue qui doit être de mise en toutes circonstances, la modestie du comportement, la mesure du propos… Voilà ce qui est français.

Soyez le plus Alain FINKIELKRAUT, tous, et vous-même, y gagneront.



[1] Il s’agit bien entendu d’une référence à Napoléon Ier s’adressant à ses soldats au lendemain de la victoire d’Austerlitz et leur disant : « soldats, je suis content de vous »…

[2] Jeanne Bécu, comtesse du Barry, née le 19 août 1743 à Vaucouleurs et guillotinée sous la Terreur le 8 décembre 1793, fut la dernière favorite de Louis XV. Condamnée à mort sous la Terreur, elle se débattit sur l’échafaud en suppliant par ces mots : « Encore un instant M. le bourreau ! »

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Auteur : Jean-Michel Cros

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