Siham Andalouci : « La manifestation n’est qu’une étape dans le processus de lutte et de contestation. »

Siham Andalouci est membre du Bureau national du Collectif des musulmans de France. Elle évoque à travers ce

dimanche 15 février 2004

Siham Andalouci est membre du Bureau national du Collectif des musulmans de France. Elle évoque à travers cet entretien le succès de la manifestation, et la nécessité pour les organisations musulmanes de continuer à créer des partenariats au-delà des appartenances religieuses et philosophiques.

La manifestation nationale du samedi 14 février a été un succès incontestable. Vous attendiez-vous à une telle mobilisation ?

Pas vraiment car nous étions conscients des risques et de l’importance du défi. C’était véritablement un pari audacieux pour quatre raisons essentielles :

Avant tout, oser manifester alors que la loi a été votée a surpris beaucoup de monde, mais tout l’enjeu se situait à ce niveau. Le message était en fait de faire comprendre à nos politiques ― mais aussi à la communauté ― qu’une loi injuste, même votée par la majorité, reste illégitime et qu’il faut la combattre.

Ensuite, nous avions décidé de ne pas manifester dans le climat ambiant de passion médiatique et de pression politique. Nous avons fait le choix de manifester « à froid », avec la prise de recul nécessaire. Alors que la question était censée ne plus être d’actualité, nous avons pérennisé toute sa consistance. C’était un choix difficile mais nous ne le regrettons pas.

Il y avait aussi un message essentiel dans cette manifestation nationale : cette loi était une affaire citoyenne ― et pas seulement musulmane ― et ces manifestations ne pouvaient prendre corps qu’au travers d’associations confessionnelles, laïques, féministes, etc. Il n’était pas évident de faire passer cette vision au sein de la communauté comme à l’extérieur d’ailleurs. Nous n’avons pas choisi la facilité et la constitution de ce collectif nous a pris du temps et de l’énergie. Mais le succès est à ce niveau total : la diversité et la pluralité des acteurs et des participants à la manifestation a été soulevé par tous les observateurs, dans toutes les villes de France, quel que soit le nombre des manifestants.

Puis de façon secondaire, d’autre facteurs comme par exemple la finale de la Coupe d’Afrique ou l’appel à boycott de l’UOIF ont contribué à rendre la tâche un peu plus difficile. Mais le résultat parle au-delà de toutes les difficultés. Cette manifestation qui s’est tenue dans 13 villes de France a su montrer l’ampleur de la contestation. L’important n’était pas tant le nombre de participants mais plutôt de tenir le pari.

Avec le Collectif Unitaire "Une école pour tous-tes - Contre les lois d’exclusion", prévoyez-vous d’autres échéances ?

Un point important, au-delà de ceux que j’ai énumérés, rend notre action particulière : la manifestation n’était pas une fin en soi et elle se voulait ancrée dans un mouvement de résistance. Elle ne se voulait qu’une étape dans le processus de lutte et de contestation. La première étape fut la constitution du collectif Une école pour tous, avant même le discours de Jacques Chirac. La seconde étape fut la rencontre des 150 associations musulmanes le 17 janvier à Paris. La troisième fut ces dizaines de milliers de personnes dans toute la France descendus pour clamer la persistance de leur contestation ce 14 février. La prochaine étape se fera le samedi 13 mars où toutes les organisations, associations et personnalités de la société civile ayant répondu à l’appel à manifester se réuniront afin de penser la pérennisation de la mobilisation et de voir quelle suite donner au mouvement lancé.

Par ailleurs, le 21 mars, comme prévu, le projet de l’observatoire national de l’islamophobie devra être rendu public, comme cela l’avait été décidé par les 150 associations musulmanes le 17 janvier 2004.

Au-delà de la mobilisation contre la loi anti- voile, quels sont les autres enjeux de ce collectif ?

Les enjeux sont de deux ordres essentiellement :

Tout d’abord, il s’agit de la question scolaire. Il faut que nous prenions tous conscience au sein de la communauté, dans la société civile, pour nos partenaires institutionnels que l’école est un bien public ; que l’éducation est un droit pour tous. Pour que cela se réalise concrètement, il faut que l’école publique cesse d’être un lieu de défiance et d’exclusion pour enfin (re)devenir un lieu qui permette l’instruction, l’éducation et où doit régner la paix, la sérénité, l’échange et le respect. Elèves, fédérations de parents d’élèves, syndicats d’enseignants, corps institutionnels, doivent travailler ensemble pour que l’école redevienne un espace de formation et d’épanouissement de l’individu.

Certains nous parlent d’école confessionnelle (et pas seulement à l’intérieur de la communauté), comme étant la solution. Nous refusons cela. L’avenir de nos enfants dans leur immense majorité se fera dans l’école publique et laïque.

Le deuxième enjeu est d’ordre beaucoup plus général. C’est la question des populations issues de l’immigration et des quartiers populaires. Actuellement, on voit combien les gouvernements successifs se permettent toutes sortes de discriminations à l’encontre de ces populations fragilisées : les droits sociaux ne sont plus respectés, les choix spirituels sont mis à mal dans un climat de suspicion et d’islamophobie.

Aujourd’hui se pose à l’ensemble de la population la question du droit. Il faut établir un contre pouvoir réel au sein de la société civile afin que le droit soit respecté et que les principes d’égalité, de liberté et de fraternité aient un sens véritable. On aurait pu espérer que les partis politiques jouent ce rôle, mais ce n’est pas le cas.

Comme l’a justement dit José Bové, on ne reconnaît plus une personne à ses droits mais à ses potentiels méfaits ou à sa défiance envers l’autorité. Nous savons qu’il ne peut y avoir d’Etat de droit et de véritable démocratie sans contre-pouvoir réel.

En ce sens, la société civile française doit s’organiser et casser les clivages confessionnels, corporatistes, culturels, etc., afin de construire ce contre-pouvoir.

Cette manifestation qui a réuni à la fois des associations musulmanes et non musulmanes ne constitue-t-elle pas un tournant ?

Après la participation des associations musulmanes au Larzac, puis au Forum Social Européen, ce nouveau partenariat avec des associations laïques et féministes va justement dans la logique de rompre les clivages, de créer des ponts au-delà des appartenances religieuses et philosophiques. Je pense que les 150 associations musulmanes locales qui se sont réunies le 17 janvier sont en train de montrer l’exemple. L’attachement à nos spécificités n’est en rien un frein à la constitution d’une solidarité et à la reconnaissance de valeurs et de principes communs que l’on doit communément défendre. C’est cela le vivre ensemble. Si certains nous disent que vivre ensemble, c’est faire fi de ses spécificités, nous, nous disons que c’est armés de nos particularités que nous pourrons mieux comprendre l’autre.

Cela n’est possible que si et seulement si nous restons persuadés qu’il y a des valeurs et des principes qui nous dépassent tous dont les plus essentiels sont la justice et la solidarité.

Au sein du collectif Une école pour tous (tes) mais aussi dans le cadre d’autres partenariats (laïcs, alter-mondialistes), nous avons commencé à nous comprendre et avons pris conscience de nos responsabilités communes. Aujourd’hui, il faut oser et franchir l’étape suivante qui est la constitution d’un réseau suffisamment cohérent composé d’organisations, de structures associatives, de personnalités pour pouvoir défendre ces principes. Pour ma part, je considère que c’est la seule alternative possible pour éviter de sombrer dans des dérives les plus extrêmes. D’une part, il faudra que les organisations musulmanes puissent continuer et persévérer dans la mise en place de partenariats réels et engagés malgré les pressions internes et externes, malgré le climat social, économique et politique qui ne favorise pas l’échange, le contact et le débat et qui nous pousse vers la crispation, le rejet et le repli. D’autre part, la véritable question pour l’avenir est de savoir si les organisations partenaires auront suffisamment d’audace et de courage pour aller à contre-courant et dépasser les pressions et les suspicions politiques et médiatiques et franchir ce pas supplémentaire, essentiel en soi. En ce sens, la rencontre du 13 mars se veut une étape importante sur cette voie que l’on sait difficile.

Propos recueillis par la rédaction

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