Si l’Islam de France m’était conté

Qui, mieux qu’un indigène pourrait comprendre et manipuler des indigènes qui au fond le déroutaient ? L

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jeudi 23 juin 2005

Un jour, dans un bazar d’Ispahan, je trouvai un vieux manuscrit qui avait été caché dans la doublure d’un livre : celle-ci était en partie déchirée et laissait voir l’intérieur. Je l’ouvrai délicatement, et voici ce que je lus :

« Schéhérazade fut obligée de s’arrêter en cet endroit, à cause du jour qu’elle vit paraître. Le lendemain elle continua son récit de cette sorte :

Le voyageur continua à distraire l’auditoire un instant avec la suite de son voyage dans l’Empire du Grand Moghol, puis il s’adressa au Calife des Croyants en lui disant : tout ce que je viens de raconter, Sire, n’est cependant rien en comparaison d’un étrange voyage que je fis quelques années plus tard, dans un pays aux mœurs bien étranges. En effet, à la suite de bouleversements politiques importants de nouvelles règles avaient été proclamées près de deux siècles plus tôt dans cette contrée que baignait un grand fleuve, et les dirigeants de ce pays s’efforçaient à faire croire que, désormais, les hommes y naissaient libres et égaux en droits, que nul n’y serait inquiété pour ses opinions, même religieuses... Un peu plus d’une centaine d’années plus tard, ce même pays allait décider de séparer la politique de la religion et de proclamer un nouveau principe, appelé « laïcité » qui devait théoriquement garantir plus encore l’égalité entre les partisans des diverses confessions. Or c’est un bien étrange fait, Sire, que les hommes préfèrent se voir dépouiller de tous leurs biens plutôt que d’accepter ces généreux principes : on allait le vérifier par la suite.

Tant que l’islam n’apparut pas dans cette contrée, personne ne songea à remettre une prudente législation en question. Les idées d’égalité faisaient leur chemin et il apparaissait qu’elles devaient être appliquées à tout le monde. Ce pays se présentait comme portant le flambeau de la civilisation au monde, ce que Votre Majesté comprendra fort bien si elle réalise que, peu ou prou, les hommes politiques de ce pays considéraient qu’avant eux, était la jahilliya, et qu’ils détenaient la lumière de la connaissance...

C’est alors que se produisit un bien étrange phénomène : dans les marches frontières de ce pays, le pouvoir fut pris un beau jour par un caïmacan sorti du rang, qui renversa la beya débonnaire et cultivée qui y régnait jusqu’alors. D’une légitimité peu assurée, régnant par la force avec son âme damnée, la perfide Fatiah Hanom, il s’écria lors de sa prise du pouvoir : « Nous avons un pouvoir énorme !!! ». Mais comment régner ? Ayant des appétits plus que des ambitions, ce couple ondoyant et divers, se trouva habile de s’abriter derrière les principes en vigueur dans cette contrée, de les rappeler, mais d’en vider la dérangeante substance de l’intérieur.

Dès le début, ils convinrent de frapper un grand coup, afin de savoir à qui l’on aurait désormais à faire : prenant leur plus beau calame, ils écrivirent au recteur de l’une des mosquées de leur capitale qui réclamait simplement l’application du droit qu’ils n’avaient tout d’abord « jamais mis en cause [...] le principe de permettre aux pratiquants de bénéficier de lieux de cultes dignes ». Cependant, si la diversité de l’islam revendiquée « devait se traduire en investissements financiers et notamment en construction de lieux de cultes, aurait pour effet d’être impossibles à satisfaire tant elle serait multiple, et pourtant le principe d’égalité des citoyens devrait être respecté ». Là, personne ne dit rien, tout le monde n’y comprenant rien. Le ferman poursuivait par ces termes : il ne « ...semble pas pertinent de comparer la présence de la pratique du culte musulman à *** à la présence et à la pratique d’autres religions. Les situations sont historiquement très différentes. Les unes sont installée dans la province depuis des siècles, l’autre, d’expression bien plus récente, est encore bien plus nouvelle à ***. Il faut ajouter à cela que la nécessité de lieux de pratique pour le culte musulman ne se fait vraiment ressentir de manière importante dans notre ville que depuis quelques décennies. Créer une mosquée à l’instar d’une cathédrale n’est pas forcément une évidence qui doit s’imposer ici, en province, où les traditions autant que la pratique, sont différentes. »

Devant l’énormité de ces propos, le conteur se tut un instant, un peu troublé. Le Calife l’invita à absorber une gorgée d’eau afin qu’il puisse reprendre. « Comment se fait-il, demanda la Lumière des Croyants, que les musulmans ne se soient pas révoltés devant une telle injustice ? Que les qadis de ce pays n’aient pas condamné ce pouvoir inique qui violait les principes dont-il se réclamait par ailleurs ? Qu’ils aient accepté ce droit d’aînesse en matière religieuse ? »

Ah ! Sire, c’est bien là, le plus grand de tous les mystères ! Il semble que, comme les jeunes gens de la sourate de la Caverne, les musulmans de ce pays se soient endormis, à cette différence près qu’ils se croient eux-mêmes toujours éveillés...

Pourtant, si grand que soit ce mystère, il en est un plus grand encore.

Les croyants de cette région avaient de la difficulté à trouver de la viande hallal. Un commerçant décida donc d’installer, dans une zone prévue à cet effet, un abattoir qui fournirait de la viande licite. Le caïmacan lui fondit dessus : il lui reprocha de ne pas avoir prévu la surface nécessaire aux aménagements paysagers prévus au plan d’occupation des sols pour toute construction nouvelle, alors qu’il s’agissait d’une construction existante. Ce projet présentait en outre, disait-il, des risques pour la sécurité des usagers des voies publiques, compte tenu, notamment, de l’intensité du trafic, alors que la voie publique faisait 18 mètres de large ( !), que les livraisons de l’abattoir étaient prévues entre 22h et 2h du matin et les clients livrés à domicile. Cette activité portait en outre atteinte à la salubrité publique - il faut que vous sachiez, Commandeur des Croyants, que dans ce pays-ci, l’on parle souvent des « sales » Arabes... - et enfin, la demande était refusée au motif de l’application éventuelle de règles futures, que l’on ne connaissait pas encore et qui ne pouvaient donc être en vigueur. L’audacieux commerçant n’hésita pas à porter l’affaire devant le qadi de la province, qui lui donna raison.

Ceci dit, il faut avouer que les croyants de ces contrées ont parfois des attitudes étranges, que l’on ne peut parfois expliquer : un jour, le caïmacan et Fatiah Hanom trempèrent leur calame dans le vinaigre après un couscous mal digéré. Il faut dire qu’ils avaient eu grand peur : invités à manger de ce plat chez un responsable musulman local, qui les attendaient en compagnie de deux de ses compères, ils eurent la désagréable surprise de voir que leur hôte habitait un petit ensemble composé de trois maisons accolées. Ils s’imaginèrent que tout ce petit monde vivait là en commun, et constituait un noyau islamiste échappant à leur contrôle. Dans les heures qui suivaient ce repas, ils faisaient vérifier les adresses de tout le monde par la garde beylicale et voyaient, à leur soulagement, qu’ils s’étaient trompés... Néanmoins, le couscous était mal passé, et le calame se mit à crisser sur le papier : ils demandaient à leur hôtes que l’islam s’exprimant dans leur ville « soit un islam républicain et français. Il ne s’agit pas là d’une notion fantaisiste ni utopiste, mais elle recouvre des réalités bien concrètes. La réalité de la langue pour commencer. Nous demandons que les prêches ou sermons de vos imams se fassent en français et non pas en arabe. »

Le conteur s’arrêta net : de stupeur le Calife venait de laisser tomber le tuyau de la pipe qu’il tenait dans les mains ; devant lui, le front dans la poussière, le voyageur tremblait de peur : « Commandeur des Croyants ! Gémissait-il , croyez votre serviteur, ces propos ne sont pas les miens, mais ceux du caïmacan ! ». Le Calife le rassura : « N’aie pas peur mon ami, je suis simplement surpris que des personnes exerçant des responsabilités puissent avoir aussi peu de jugement. Continue »

« Islam républicain - disait le caïmacan et sa complice - signifie aussi s’inscrire dans la laïcité française, c’est-à-dire ne pas afficher de signes ostentatoires d’appartenance à une religion et notamment respecter la place de la femme dans notre société. Le port du voile n’étant pas le meilleur signe de respect de la laïcité et de l’épanouissement de la Femme... »

Le Calife s’écria : « Non seulement, ils disent des bêtises, mais en plus ils écrivent mal le français ! » Tout le monde sourit, et le conteur reprit :« En ce qui concerne l’Islam républicain, s’inscrivant donc parfaitement dans les règles de la République [...] nous aimerions des garanties sur la pratique de la langue française, de la place de la femme dans la société et nous aimerions aussi recueillir votre position sur le port du voile, notamment à l’école.

« Enfin, puisque nous en sommes à faire un bilan, nous conservons très vivant le souvenir de M. B*** [l’ancien recteur de la mosquée] et de ses collaborateurs nous exposant combien,  ils s’investissaient dans les quartiers dans le but de lutter contre la délinquance. Hélas, la délinquance se développe à nouveau ces dernières semaines et nous ne sentons guère votre action dans les quartiers. [...] votre place [dans notre ville] et ce projet de nouvelle mosquée, auraient tout de même du avoir des effets positifs quant à l’influence de vos responsables sur les populations que vous côtoyez. » Ils concluaient en ajoutant qu’ils voulaient « Un islam français et régional, en un mot ».

Un long silence suivit cet exposé. Le Calife semblait perplexe. Il prit doucement la parole : « Les hommes sont bien étranges mon ami : voilà tout d’abord des ignorants qui croient qu’une mosquée vaut pour son bâtiment plus que pour son rayonnement spirituel et culturel : n’est-ce pas eux qui ont supprimé l’importante bibliothèque que comprenait le projet de mosquée dans leur ville ? Voilà ensuite de non moins étranges musulmans, soutenant ceux qui les attaquent et attaquant sans doute ceux qui les défendent... Ne condamnant pas ce propos, ils approuvent de fait cette « bida’a » d’islam républicain ! Croient-il aussi que Dieu est élu au suffrage universel et que le paradis est en autogestion ? C’est à se demander comment marche encore le monde... »

Voyant que le Calife semblait bien disposé, le conteur enchaîna : « j’ose à peine, Ombre de Dieu sur la Terre, dire à Votre Majesté qu’il y a un mystère encore supérieur à tous ceux que je viens de raconter... « Le Calife était sceptique, mais d’un geste il invita le conteur à poursuivre. Ce dernier s’éclaircit la voix, tant ce qu’il avait à raconter lui paraissait à lui-même extravagant.

Il fut décidé un jour, commença-t-il d’une voix peu assurée, d’élire le grand müfti de la province. Cette nouvelle idée stimula le caïmacan, qui se demanda s’il ne fallait pas saisir là l’occasion d’en devenir le Sheikh ül islam par personne interposée, se voyant ainsi paré de nouveaux honneurs...

Faisant foin des principes de laïcité et de séparation du politique et du religieux dont il réclamait l’application aux musulmans, il se livra avec l’élan qui le caractérise dans cette nouvelle bataille, jetant son dévolu sur des candidats successifs qui, flattés d’autant d’attentions, se voyaient subitement devenir Califes à la place du Calife, se sentant pousser des ailes... Plusieurs perdirent leurs espoirs avant de perdre la couronne de leurs illusions. Si le caïmacan avait de l’élan, il n’avait cependant pas assez de force pour vaincre tout seul, se sentant environné d’ennemis et devant lutter en permanence contre eux et les démons intérieurs qui l’agitaient.

Il eut donc l’idée de se faire aider. Qui, mieux qu’un indigène pourrait comprendre et manipuler des indigènes qui au fond le déroutaient ? Il crut prendre une sage précaution en en rencontrant plusieurs. L’un d’entre eux, personnage falot, avait été porté à la tête d’une mosquée par un concours de circonstances. Il crut d’autant plus que c’était à cause de ses qualités personnelles que les collaborateurs directs du caïmacan ne cessaient de lui jouer cette douce musique aux oreilles.

Ceux-ci riaient sous cape et pensaient au bon tour que cela serait d’avoir pour responsable de toute une région, quelqu’un qui n’était même pas capable d’obtenir de ses collaborateurs les comptes de la mosquée qu’il était censé diriger, mais ce pauvre homme se réfugiait dans la douce illusion que des détails aussi vulgaires n’étaient pas faits pour encombrer un esprit aussi supérieur que le sien. La suave fumée de cet encens odorant finissait par troubler le peu de clarté qui lui restait dans l’esprit et on l’entendait parfois prononcer des suites de mots incohérents, qu’il appelait ses « discours »... La minceur de ce personnage ne pouvait cependant faire illusion trop longtemps. Certes, il avait des collaborateurs plus habiles, plus insinuants, qui, après avoir pendant des années regardé l’ancienne beya comme des Bretons gratifiés d’une apparition de la Vierge, couvaient du même regard humide Fatiah Hanom, qui prenait cela pour une manifestation de loyauté à son égard. Mais précisément, le perpétuel sourire de l’un d’eux exaspérait le caïmacan, qui sentait bien que cette perpétuité était un gage de fugacité... Certes, ces personnages avaient montré leur capacité à résister aux vexations, au manque de la parole donnée, et ils semblaient même aimer ces traitements, continuant à baiser encore plus dévotement les mains du caïmacan et de Fatiah Hanom après de nouvelles avanies. Cela ne suffisait pourtant pas comme titre de gloire : il fallait donc trouver autre chose.

La divine surprise, qui avait quelquefois aidé les proches du caïmacan dans le passé, allait se manifester par l’intermédiaire du ministre d’un sultan rival de celui de la Porte. C’était un musulman de contes de fées : servant des discours orientalistes à ses hôtes en leur expliquant qu’il s’inscrivait dans un nomadisme, que ses propres ancêtres ne le connaissaient plus depuis des siècles, arrosant ses propos de grandes rasades de whisky, il avait tout du musulman de salon, d’autant plus volontiers qualifié « d’ouvert » qu’il semblait fermé aux règles de base de sa religion... Il rencontra discrètement le caïmacan et ils conçurent tous deux un plan de bataille. Il fallait « balayer » le grand müfti en place, qui avait le grand tort de n’obéir ni au ministre, ni au caïmacan... Cette désobéissance était d’ailleurs la source de tous les défauts qu’on lui trouvait : cet homme pondéré et courtois, souriant et soucieux de bien faire, prenait soudain l’allure d’un fanatique, dont la « sale gueule » n’étonnerait personne de le voir un jour dans un mouvement terroriste. « Il fait peur à Fatiah Hanom ! » chuchotait sur le double ton de la confidence et de l’évidence un collaborateur du Palais...

Dès lors, l’énergie des deux compères ne connut plus le repos : de nouvelles promesses cherchaient à faire oublier celles du passé qui n’avaient jamais été tenues ; des flatteries répandues en abondance, payaient de la monnaie de singe de l’honneur d’une confiance d’autant plus généreusement accordée qu’elle était plus fictive ; pour ceux à qui cela ne suffisait pas, des menaces voilées judicieusement proférées réussirent à faire trembler les plus courageux, tant il est vrai que la peur est bien souvent dans la tête des gens plus que dans la réalité de la menace.

Malgré tout, les résultats ne furent pas à la hauteur des efforts dépensés...

Le jour survenant, Shéhérazade s’interrompit pour laisser le Calife se reposer quelques instants...

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Auteur : Jaafar Abassi

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