Qui, mieux qu’un indigène pourrait comprendre et manipuler des indigènes qui au fond le déroutaient ? L’un d’entre eux, personnage falot, avait été porté à la tête d’une mosquée par un concours de circonstances. Il crut d’autant plus que c’était à cause de ses qualités personnelles que les collaborateurs directs du caïmacan ne cessaient de lui jouer cette douce musique aux oreilles.
Un jour, dans un bazar d’Ispahan,
je trouvai un vieux manuscrit qui avait été caché dans la doublure d’un
livre : celle-ci était en partie déchirée et laissait voir l’intérieur. Je
l’ouvrai délicatement, et voici ce que je lus :
« Schéhérazade fut obligée
de s’arrêter en cet endroit, à cause du jour qu’elle vit paraître. Le lendemain
elle continua son récit de cette sorte :
Le voyageur continua à distraire
l’auditoire un instant avec la suite de son voyage dans l’Empire du Grand
Moghol, puis il s’adressa au Calife des Croyants en lui disant : tout
ce que je viens de raconter, Sire, n’est cependant rien en comparaison d’un
étrange voyage que je fis quelques années plus tard, dans un pays aux mœurs bien
étranges. En effet, à la suite de bouleversements politiques importants de
nouvelles règles avaient été proclamées près de deux siècles plus tôt dans
cette contrée que baignait un grand fleuve, et les dirigeants de ce pays
s’efforçaient à faire croire que, désormais, les hommes y naissaient libres et
égaux en droits, que nul n’y serait inquiété pour ses opinions, même
religieuses... Un peu plus d’une centaine d’années plus tard, ce même pays allait
décider de séparer la politique de la religion et de proclamer un nouveau
principe, appelé « laïcité » qui devait théoriquement garantir plus
encore l’égalité entre les partisans des diverses confessions. Or c’est un bien
étrange fait, Sire, que les hommes préfèrent se voir dépouiller de tous leurs
biens plutôt que d’accepter ces généreux principes : on allait le vérifier
par la suite.
Tant que l’islam n’apparut pas
dans cette contrée, personne ne songea à remettre une prudente législation en
question. Les idées d’égalité faisaient leur chemin et il apparaissait qu’elles
devaient être appliquées à tout le monde. Ce pays se présentait comme portant
le flambeau de la civilisation au monde, ce que Votre Majesté comprendra fort
bien si elle réalise que, peu ou prou, les hommes politiques de ce pays
considéraient qu’avant eux, était la jahilliya, et qu’ils détenaient la
lumière de la connaissance...
C’est alors que se produisit un
bien étrange phénomène : dans les marches frontières de ce pays, le
pouvoir fut pris un beau jour par un caïmacan sorti du rang, qui renversa la
beya débonnaire et cultivée qui y régnait jusqu’alors. D’une légitimité peu
assurée, régnant par la force avec son âme damnée, la perfide Fatiah Hanom, il
s’écria lors de sa prise du pouvoir : « Nous avons un pouvoir
énorme !!! ». Mais comment régner ? Ayant des appétits plus
que des ambitions, ce couple ondoyant et divers, se trouva habile de s’abriter
derrière les principes en vigueur dans cette contrée, de les rappeler, mais
d’en vider la dérangeante substance de l’intérieur.
Dès le début, ils convinrent de
frapper un grand coup, afin de savoir à qui l’on aurait désormais à
faire : prenant leur plus beau calame, ils écrivirent au recteur de l’une
des mosquées de leur capitale qui réclamait simplement l’application du
droit qu’ils n’avaient tout d’abord « jamais mis en cause [...] le
principe de permettre aux pratiquants de bénéficier de lieux de cultes
dignes ». Cependant, si la diversité de l’islam revendiquée « devait
se traduire en investissements financiers et notamment en construction de lieux
de cultes, aurait pour effet d’être impossibles à satisfaire tant elle serait
multiple, et pourtant le principe d’égalité des citoyens devrait être
respecté ». Là, personne ne dit rien, tout le monde n’y comprenant
rien. Le ferman poursuivait par ces termes : il ne « ...semble pas
pertinent de comparer la présence de la pratique du culte musulman à *** à la
présence et à la pratique d’autres religions. Les situations sont
historiquement très différentes. Les unes sont installée dans la province
depuis des siècles, l’autre, d’expression bien plus récente, est encore bien
plus nouvelle à ***. Il faut ajouter à cela que la nécessité de lieux de
pratique pour le culte musulman ne se fait vraiment ressentir de manière
importante dans notre ville que depuis quelques décennies. Créer une mosquée à
l’instar d’une cathédrale n’est pas forcément une évidence qui doit s’imposer
ici, en province, où les traditions autant que la pratique, sont
différentes. »
Devant l’énormité de ces propos,
le conteur se tut un instant, un peu troublé. Le Calife l’invita à absorber une
gorgée d’eau afin qu’il puisse reprendre. « Comment se fait-il, demanda
la Lumière des Croyants, que les musulmans ne se soient pas révoltés devant
une telle injustice ? Que les qadis de ce pays n’aient pas condamné ce
pouvoir inique qui violait les principes dont-il se réclamait par
ailleurs ? Qu’ils aient accepté ce droit d’aînesse en matière
religieuse ? »
Ah ! Sire, c’est bien là, le
plus grand de tous les mystères ! Il semble que, comme les jeunes gens de
la sourate de la Caverne, les musulmans de ce pays se soient endormis, à cette
différence près qu’ils se croient eux-mêmes toujours éveillés...
Pourtant, si grand que soit ce
mystère, il en est un plus grand encore.
Les croyants de cette région
avaient de la difficulté à trouver de la viande hallal. Un commerçant décida
donc d’installer, dans une zone prévue à cet effet, un abattoir qui fournirait
de la viande licite. Le caïmacan lui fondit dessus : il lui reprocha de ne
pas avoir prévu la surface nécessaire aux aménagements paysagers prévus au
plan d’occupation des sols pour toute construction nouvelle, alors qu’il
s’agissait d’une construction existante. Ce projet présentait en outre,
disait-il, des risques pour la sécurité des usagers des voies publiques, compte
tenu, notamment, de l’intensité du trafic, alors que la voie publique faisait 18 mètres de large ( !), que les livraisons de l’abattoir étaient prévues entre 22h et 2h du
matin et les clients livrés à domicile. Cette activité portait en outre atteinte
à la salubrité publique - il faut que vous sachiez, Commandeur des Croyants,
que dans ce pays-ci, l’on parle souvent des « sales » Arabes... - et enfin, la demande était refusée au motif de l’application éventuelle de
règles futures, que l’on ne connaissait pas encore et qui ne pouvaient donc
être en vigueur. L’audacieux commerçant n’hésita pas à porter l’affaire devant
le qadi de la province, qui lui donna raison.
Ceci dit, il faut avouer que les
croyants de ces contrées ont parfois des attitudes étranges, que l’on ne peut
parfois expliquer : un jour, le caïmacan et Fatiah Hanom trempèrent leur
calame dans le vinaigre après un couscous mal digéré. Il faut dire qu’ils
avaient eu grand peur : invités à manger de ce plat chez un responsable
musulman local, qui les attendaient en compagnie de deux de ses compères, ils
eurent la désagréable surprise de voir que leur hôte habitait un petit ensemble
composé de trois maisons accolées. Ils s’imaginèrent que tout ce petit monde
vivait là en commun, et constituait un noyau islamiste échappant à leur
contrôle. Dans les heures qui suivaient ce repas, ils faisaient vérifier les
adresses de tout le monde par la garde beylicale et voyaient, à leur
soulagement, qu’ils s’étaient trompés... Néanmoins, le couscous était mal passé,
et le calame se mit à crisser sur le papier : ils demandaient à leur hôtes
que l’islam s’exprimant dans leur ville « soit un islam républicain
et français. Il ne s’agit pas là d’une notion fantaisiste ni
utopiste, mais elle recouvre des réalités bien concrètes. La réalité de la
langue pour commencer. Nous demandons que les prêches ou sermons de vos imams
se fassent en français et non pas en arabe. »
Le conteur s’arrêta net : de
stupeur le Calife venait de laisser tomber le tuyau de la pipe qu’il tenait
dans les mains ; devant lui, le front dans la poussière, le voyageur
tremblait de peur : « Commandeur des Croyants ! Gémissait-il ,
croyez votre serviteur, ces propos ne sont pas les miens, mais ceux du
caïmacan ! ». Le Calife le rassura : « N’aie pas
peur mon ami, je suis simplement surpris que des personnes exerçant des
responsabilités puissent avoir aussi peu de jugement. Continue »
« Islam républicain -
disait le caïmacan et sa complice - signifie aussi s’inscrire dans la laïcité
française, c’est-à-dire ne pas afficher de signes ostentatoires d’appartenance
à une religion et notamment respecter la place de la femme dans notre société.
Le port du voile n’étant pas le meilleur signe de respect de la laïcité et de
l’épanouissement de la Femme... »
Le Calife s’écria : « Non
seulement, ils disent des bêtises, mais en plus ils écrivent mal le
français ! » Tout le monde sourit, et le conteur reprit :« En
ce qui concerne l’Islam républicain, s’inscrivant donc parfaitement dans les
règles de la République [...] nous aimerions des garanties sur la pratique de la
langue française, de la place de la femme dans la société et nous aimerions
aussi recueillir votre position sur le port du voile, notamment à l’école.
« Enfin, puisque nous en
sommes à faire un bilan, nous conservons très vivant le souvenir de M. B***
[l’ancien recteur de la mosquée] et de ses collaborateurs nous exposant combien,
ils s’investissaient dans les quartiers dans le but de lutter contre la
délinquance. Hélas, la délinquance se développe à nouveau ces dernières
semaines et nous ne sentons guère votre action dans les quartiers. [...] votre
place [dans notre ville] et ce projet de nouvelle mosquée, auraient tout de
même du avoir des effets positifs quant à l’influence de vos responsables sur les
populations que vous côtoyez. » Ils concluaient en
ajoutant qu’ils voulaient « Un islam français et régional, en un
mot ».
Un long silence suivit cet
exposé. Le Calife semblait perplexe. Il prit doucement la parole : « Les
hommes sont bien étranges mon ami : voilà tout d’abord des ignorants qui
croient qu’une mosquée vaut pour son bâtiment plus que pour son rayonnement
spirituel et culturel : n’est-ce pas eux qui ont supprimé l’importante
bibliothèque que comprenait le projet de mosquée dans leur ville ? Voilà
ensuite de non moins étranges musulmans, soutenant ceux qui les attaquent et
attaquant sans doute ceux qui les défendent... Ne condamnant pas ce propos, ils
approuvent de fait cette « bida’a » d’islam républicain ! Croient-il
aussi que Dieu est élu au suffrage universel et que le paradis est en
autogestion ? C’est à se demander comment marche encore le monde... »
Voyant que le Calife semblait
bien disposé, le conteur enchaîna : « j’ose à peine, Ombre de Dieu
sur la Terre, dire à Votre Majesté qu’il y a un mystère encore supérieur à tous
ceux que je viens de raconter... « Le Calife était sceptique, mais d’un
geste il invita le conteur à poursuivre. Ce dernier s’éclaircit la voix, tant
ce qu’il avait à raconter lui paraissait à lui-même extravagant.
Il fut décidé un jour, commença-t-il
d’une voix peu assurée, d’élire le grand müfti de la province. Cette nouvelle
idée stimula le caïmacan, qui se demanda s’il ne fallait pas saisir là
l’occasion d’en devenir le Sheikh ül islam par personne interposée, se voyant
ainsi paré de nouveaux honneurs...
Faisant foin des principes de
laïcité et de séparation du politique et du religieux dont il réclamait
l’application aux musulmans, il se livra avec l’élan qui le caractérise dans
cette nouvelle bataille, jetant son dévolu sur des candidats successifs qui,
flattés d’autant d’attentions, se voyaient subitement devenir Califes à la
place du Calife, se sentant pousser des ailes... Plusieurs perdirent leurs
espoirs avant de perdre la couronne de leurs illusions. Si le caïmacan avait de
l’élan, il n’avait cependant pas assez de force pour vaincre tout seul, se
sentant environné d’ennemis et devant lutter en permanence contre eux et les
démons intérieurs qui l’agitaient.
Il eut donc l’idée de se faire
aider. Qui, mieux qu’un indigène pourrait comprendre et manipuler des indigènes
qui au fond le déroutaient ? Il crut prendre une sage précaution en en
rencontrant plusieurs. L’un d’entre eux, personnage falot, avait été porté à la
tête d’une mosquée par un concours de circonstances. Il crut d’autant plus que
c’était à cause de ses qualités personnelles que les collaborateurs directs du
caïmacan ne cessaient de lui jouer cette douce musique aux oreilles.
Ceux-ci riaient sous cape et
pensaient au bon tour que cela serait d’avoir pour responsable de toute une
région, quelqu’un qui n’était même pas capable d’obtenir de ses collaborateurs
les comptes de la mosquée qu’il était censé diriger, mais ce pauvre homme se
réfugiait dans la douce illusion que des détails aussi vulgaires n’étaient pas
faits pour encombrer un esprit aussi supérieur que le sien. La suave fumée de
cet encens odorant finissait par troubler le peu de clarté qui lui restait dans
l’esprit et on l’entendait parfois prononcer des suites de mots incohérents, qu’il
appelait ses « discours »... La minceur de ce personnage ne pouvait
cependant faire illusion trop longtemps. Certes, il avait des collaborateurs
plus habiles, plus insinuants, qui, après avoir pendant des années regardé
l’ancienne beya comme des Bretons gratifiés d’une apparition de la Vierge,
couvaient du même regard humide Fatiah Hanom, qui prenait cela pour une manifestation
de loyauté à son égard. Mais précisément, le perpétuel sourire de l’un d’eux
exaspérait le caïmacan, qui sentait bien que cette perpétuité était un gage de
fugacité... Certes, ces personnages avaient montré leur capacité à résister aux
vexations, au manque de la parole donnée, et ils semblaient même aimer ces
traitements, continuant à baiser encore plus dévotement les mains du caïmacan
et de Fatiah Hanom après de nouvelles avanies. Cela ne suffisait pourtant pas
comme titre de gloire : il fallait donc trouver autre chose.
La divine surprise, qui avait
quelquefois aidé les proches du caïmacan dans le passé, allait se manifester
par l’intermédiaire du ministre d’un sultan rival de celui de la Porte.
C’était un musulman de contes de fées : servant des discours orientalistes à ses
hôtes en leur expliquant qu’il s’inscrivait dans un nomadisme, que ses propres
ancêtres ne le connaissaient plus depuis des siècles, arrosant ses propos de
grandes rasades de whisky, il avait tout du musulman de salon, d’autant plus
volontiers qualifié « d’ouvert » qu’il semblait fermé aux règles de
base de sa religion... Il rencontra discrètement le caïmacan et ils conçurent tous
deux un plan de bataille. Il fallait « balayer » le grand müfti en
place, qui avait le grand tort de n’obéir ni au ministre, ni au caïmacan... Cette
désobéissance était d’ailleurs la source de tous les défauts qu’on lui
trouvait : cet homme pondéré et courtois, souriant et soucieux de bien
faire, prenait soudain l’allure d’un fanatique, dont la « sale
gueule » n’étonnerait personne de le voir un jour dans un mouvement
terroriste. « Il fait peur à Fatiah Hanom ! » chuchotait
sur le double ton de la confidence et de l’évidence un collaborateur du Palais...
Dès lors, l’énergie des deux
compères ne connut plus le repos : de nouvelles promesses cherchaient à
faire oublier celles du passé qui n’avaient jamais été tenues ; des
flatteries répandues en abondance, payaient de la monnaie de singe de l’honneur
d’une confiance d’autant plus généreusement accordée qu’elle était plus fictive ;
pour ceux à qui cela ne suffisait pas, des menaces voilées judicieusement
proférées réussirent à faire trembler les plus courageux, tant il est vrai que
la peur est bien souvent dans la tête des gens plus que dans la réalité de la
menace.
Malgré tout, les résultats ne
furent pas à la hauteur des efforts dépensés...
Le jour survenant, Shéhérazade
s’interrompit pour laisser le Calife se reposer quelques instants...