Shirin Ebadi, prix Nobel de la Paix : « Aucun pays ne devrait posséder la bombe atomique, ni l’Iran, ni les Etats-Unis, ni Israël »

Première femme à être nommée juge en Iran, prix Nobel de la Paix en 2003, Shirin Ebadi, 58 ans, vient de p

mercredi 10 mai 2006

Son prix Nobel de la Paix ne lui a pas fait perdre sa simplicité. Cette petite femme vêtue d’un ensemble bleu ouvre elle-même la porte de sa chambre d’hôtel et va chercher un fauteuil pour son hôte. Shirin Ebadi est accompagnée d’une interprète, préférant s’exprimer dans sa langue. Plusieurs anecdotes dans son livre sont révélatrices du sort réservé aux femmes en Iran. Shirin Ebadi est devenue juge à 23 ans en 1970. Elle est rétrogradée après la Révolution en 1980 au poste de secrétaire du tribunal qu’elle présidait, sous prétexte que les femmes sont trop désorganisées pour être magistrate et qu’« un rien les distrait ».

Certes, les femmes peuvent être élues députées en Iran (ce qui n’est pas le cas en Arabie Saoudite), mais « ces femmes n’avaient nulle part où siéger. Littéralement, elles n’avaient pas de siège », raconte la prix Nobel de la Paix. C’est-à-dire pas de chaises, ni de tables, et bien évidemment pas de photocopieur au Parlement pour pouvoir travailler. Autre situation ubuesque : Shirin Ebadi, alors âgée de 45 ans, emmène ses deux filles à la montagne pour leur apprendre à skier. Elle est arrêtée à un poste de contrôle. Motif : elle n’est pas autorisée à passer la nuit hors de son domicile sans la permission de ses parents !

Très sévère vis-à-vis du régime iranien, cette musulmane n’en reste pas moins très attachée à son pays et prévient qu’il n’existe pas de scénario plus alarmant, « de changement interne plus dangereux, que celui engendré par le fantasme de l’Occident - apporter la démocratie à l’Iran en usant de la force militaire ou en fomentant une violente rébellion ».

L’Iran fait depuis plusieurs semaines la une de l’actualité internationale. Que pensez-vous des ambitions nucléaires de votre pays ?

Aucun pays ne devrait posséder l’arme nucléaire, ni l’Iran, ni les Etats-Unis, ni Israël. Le gouvernement iranien affirme fabriquer de l’uranium enrichi qu’à des fins pacifiques. Malheureusement, le monde ne fait pas confiance à ce régime car il n’est pas démocratique.

Malgré tout, Mahmoud Ahmadinejad a accédé démocratiquement à la présidence de la République.

Cette démocratie n’est pas complète. La population n’a pas le droit de voter pour qui elle veut. Elle ne peut choisir qu’entre les candidats désignés par un Conseil de surveillance. De plus, ce ne sont ni le Président ni le gouvernement qui détiennent le véritable pouvoir en Iran, mais l’ayatollah Ali Khamenei, le Guide suprême.

Comment jugeriez-vous une intervention américaine contre l’Iran ?

Je prie pour qu’aucun pays n’attaque l’Iran. Le peuple iranien est bien évidemment contre une intervention américaine.

Curieusement, vous affirmez dans votre livre que les jeunes Iraniens demeurent proaméricains. N’est-ce pas paradoxal, alors que les Etats-Unis étaient du côté de Saddam Hussein lors de la guerre Iran-Irak ?

C’est exact, les Américains procuraient des armes sophistiquées à l’armée irakienne pour pouvoir nous attaquer. Mais contrairement aux autres populations du Moyen-Orient majoritairement hostiles aux Etats-Unis, je constate que ce n’est pas le cas de beaucoup d’Iraniens.

Votre prix Nobel vous protège-t-il contre les menaces ?

Au contraire, je suis plus menacée qu’avant, que ce soit par téléphone, par lettres, par mails.

Le régime iranien vous menace-t-il lui-même ?

Pas directement. Il n’a pas besoin de me menacer, il laisse cette tâche à des radicaux, à des organisations qui n’ont jamais été interdites malgré leurs crimes.

Vous évoquez dans votre livre la retranscription d’une conversation ancienne entre un ministre du gouvernement et un membre de l’escadron de la mort : « La prochaine personne à éliminer s’appelle Shirin Ebadi » ! Le régime actuel fait-il encore assassiner ses opposants ?

Je ne peux pas me prononcer, je n’en ai pas la preuve.

Depuis l’élection de Mahmoud Ahmadinejad, la situation s’est-elle dégradée au niveau des libertés individuelles ?

Il y a une nette régression. La situation s’est détériorée pour les femmes. Il y a beaucoup plus de censure.

Votre fille Negar prépare un doctorat en électronique au Canada. Souhaitez-vous toujours qu’elle revienne vivre en Iran après ses études ?

Oui, bien sûr.

Combien y avait-il de personnes pour vous accueillir à l’aéroport de Téhéran après votre prix Nobel ?

Il n’y avait pas eu une telle marée humaine depuis le retour de l’Ayatollah Khomeiny en 1979. Peut-être un million de personnes. La foule était composée en majeure partie de femmes.

Etes-vous pour la séparation du religieux et de l’Etat ?

Personnellement oui. Je suis pour la démocratie, pour le respect des droits de l’homme, pour l’égalité de l’homme et de la femme, pour le respect des minorités, pour la liberté religieuse.

Vous êtes musulmane. Un musulman peut-il changer de religion ?

Oui, et beaucoup d’Iraniens pensent comme moi.

Propos recueillis par Ian Hamel

* « Iranienne et libre. Mon combat pour la justice », Shirin Ebadi. Editions La Découverte, 270 pages.

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