Sarkozy et les gesticulations dangereuses

Qu’est-ce qu’un « vrai Français » ? A partir de cette question, d’autres peuvent suivre. Qu’est-

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lundi 19 mars 2007

Au-delà de ses gesticulations à la Louis de Funès et de ses colères à la Joe Dalton, l’intérêt avec Nicolas Sarkozy, c’est qu’il annonce toujours la couleur. C’est pourquoi, il ne faut absolument pas négliger ses récentes déclarations à propos de sa volonté de créer, s’il est élu, un ministère de l’immigration et de l’identité nationale

Soyons clairs. Qu’un ministère de l’immigration puisse être créé en France ne serait pas, en soi, scandaleux. Des pays plus libéraux, c’est le cas du Canada, en sont dotés et cela ne pose aucun problème de fond, la population comprenant que c’est à l’Etat de déterminer la politique migratoire, mais aussi d’oeuvrer à l’intégration des nouveaux arrivants.

A l’inverse, lier, d’emblée, l’immigration et la question de l’identité nationale, c’est jouer un jeu dangereux qui raccorde Sarkozy aux années les plus pestilentielles de la France. Le postulat de base qui fonde ce projet n’est rien d’autre qu’un résumé du discours de l’extrême-droite, à savoir que l’identité française serait menacée par les immigrés. Et si on pousse plus loin la logique de cette thèse, cela reviendrait à dire que les immigrés viennent en France avec la ferme volonté de modifier son identité. Ah, ces barbares...

Mais est-ce à une administration quelconque de définir ce qu’est l’identité française ? Est-ce à elle, demain, de déterminer les critères qui définiront les « vrais Français » des autres ? On sait très bien ce sur quoi ce genre de délire peut déboucher. On sait, par exemple, les malheurs provoqués par le discours sur l’ivoirité - thème d’ailleurs qui, en son temps, a été défendu, sinon inspiré par quelques fripouilles gravitant autour du RPR, le prédécesseur de l’actuelle UMP.

Qu’est-ce qu’un « vrai Français » ? A partir de cette question, d’autres peuvent suivre. Qu’est-ce qu’un « bon Français » ? Et quand c’est un ministère qui gère ces interrogations, et surtout leurs réponses, cela ne peut que mener vers des temps vert-de-gris. Je m’étonne d’ailleurs que l’on réagisse si peu en France à cette déclaration de Sarkozy. Non, parfois, j’ai vraiment l’impression que les comptes de la période de Vichy et de celle qui l’a précédée - et préparée - n’ont pas totalement été soldés.

C’est pourquoi, je suis aussi opposé aux statistiques ethniques. Voilà bien une idée paresseuse qui peut mener au pire. A la base, les défenseurs du comptage des minorités, car c’est bien de cela qu’il s’agit, veulent démontrer l’existence et l’importance des discriminations. D’autres veulent faire prendre consciences aux « Français de souche » du caractère désormais pluriel, pour ne pas dire multiethnique, de leur pays. En clair, ces statistiques aideraient à démontrer... des évidences. En effet, nul besoin de compter combien il y a de Noirs en France pour savoir qu’ils ont, plus que toutes les autres minorités, du mal à trouver un logement ou un emploi. Nul besoin de comptage pour savoir aussi que la France se métisse.

De toutes les façons, la mise en place de ces statistiques est plus que compliquée. Il faut déterminer des catégories (Maghrébins, Africains, Antillais...), des sous-catégories, des sous-sous-catégories et tenir compte des fantasmes identitaires qui traversent les minorités qui vivent en France : l’un d’eux, que nous connaissons bien, consistant à refuser d’être désigné par le terme d’Algérien ou d’Arabe et de s’inventer une « origine berbère » ou même, je l’ai déjà vu, entendu et lu, une « nationalité kabyle »...

Bref, les statistiques ethniques, c’est déjà la discorde au sein des minorités. Mais ce n’est pas tout. Là où il y a un fichier d’hommes et de femmes, il y a danger. Et dans un pays où l’on a, il n’y a pas si longtemps, mis en fiche les Cohen, Lévy et Salomon, pour, un jour, démontrer leur « surreprésentation » et puis ensuite pour faire pire, je n’ai aucune envie, mais vraiment aucune de voir ces statistiques être mises en place.

Imaginez un seul instant le scénario du mal. Imaginez la rencontre d’un ministère de l’identité nationale et de ces statistiques. Qui peut jurer que demain, après-demain ou même tout à l’heure, cela ne débouchera pas sur de nouvelles folies ? Faut-il vraiment prendre ce risque parce que des politiques médiocres n’ont trouvé que ces thèmes pour rabattre l’électeur indécis et effrayé par l’avenir.

Je n’ai rien contre un débat sur l’identité. C’est d’ailleurs un questionnement mondial. « Qui sommes-nous ? » est par exemple le titre du dernier livre - raciste à l’égard des Latinos, je le signale au passage - de Hutington. La mondialisation, l’affaiblissement des Etats-Nations, la victoire du marché sur la solidarité nationale, le dogme du libre-échangisme à tout prix, sont autant de facteurs qui déroutent et obligent les gens à essayer de se repenser. Mais confier ce débat à une administration, forcément dépendante de l’autorité politique, c’est préparer, qu’on le veuille ou non, de graves catastrophes.

La rédaction de cette chronique a suivi celle d’une note de lecture sur le roman « Ô Maria », d’Anouar Benmalek. Une fiction dont la toile de fond est l’expulsion des Morisques, ces anciens musulmans andalous convertis de force après la fin de la Reconquista. Ce fut un véritable nettoyage ethnique basé sur un simple postulat des nouveaux maîtres de l’Espagne : celui selon lequel cette population ne serait jamais assimilée. Vous comprendrez donc pourquoi, sachant que l’Histoire aime parfois bégayer, je trouve les projets de Sarkozy non seulement scandaleux mais très inquiétants.

Post-scriptum qui n’a rien à voir ou presque.

En faisant mes recherches sur le roman de Benmalek, je suis tombé sur sa mise en cause inquisitrice par un quotidien arabophone algérois. Etrange... Que ce journal, qui s’est fait le porte-voix des éradicateurs et de l’anti-islamisme le plus primaire durant les années 1990, se découvre soudain une vocation à défendre la religion, prouve qu’en Algérie aussi, les repères se brouillent. Mais il est vrai que se refaire une virginité sur le dos d’un écrivain, vivant de surcroît à l’étranger, est chose aisée.

Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 mars 2007

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Auteur : Akram Belkaïd

Journaliste et essayiste, auteur notamment  d' "Etre arabe aujourd'hui" aux éditions  Carnets Nord

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