Rôle positif de la colonisation : La mission civilisatrice de retour

Déjà en 1953, Aimé Césaire, dans son discours sur le colonialisme, avec des mots chauffés au four de la r

lundi 19 décembre 2005

Déjà en 1953, Aimé Césaire, dans son discours sur le colonialisme, avec des mots chauffés au four de la révolte et de l’indignation s’attaquait au : « mensonge principal à partir duquel tous les autres prolifèrent ». Celui-ci postulait que l’entreprise coloniale était une œuvre civilisatrice. Aujourd’hui la France revisite son passé colonial et déroulant les rouleaux de sa mémoire, elle ramène le fagot de bois qui lui plait.

La vieille baliverne de la mission civilisatrice invoquée pour justifier l’entreprise coloniale ressurgit sous les avatars d’une loi qui dans son article 4, affirme le rôle positif de la colonisation, et préconise que celui-ci soit enseigné dans les programmes scolaires. Passons les précautions oratoires d’usage, l’expression rôle positif est une litote pour dire mission civilisatrice. Rappelons que le projet colonial était une vaste entreprise de conquête de territoires et de richesses d’une Europe en pleine révolution industrielle, ayant un fort besoin de matières premières, de débouchés, et d’espaces. Cette expansion territoriale et économique débutée sous l’Ancien Régime fut à l’époque admise comme telle. Sous le Second Empire, vient s’ajouter aux arguments économiques et politiques, la mission civilisatrice. Celle-ci est justifiée par un discours raciste. Ainsi sont élaborées le mythe du bon sauvage et la théorie de la table rase qui faisait des terres colonisées des lieux sans Culture et sans Histoire, qu’il convenait de sortir de la nuit de la sauvagerie. Ces idées furent si répandues sous l’apparente bonhomie de l’évidence que même des esprits brillants de l’époque y adhérèrent [Voltaire, Rousseau, Kipling (le fardeau de l’homme blanc)]. D’autres moins éclairés, mais tout aussi brillants théorisèrent la supériorité de l’homme blanc (Ernest Renan1, R.P. Muller2).

De la colonisation, il ne s’agira cependant « ni d’une entreprise philanthropique, ni de volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni d’une extension du droit3 ». L’œuvre coloniale a pillé, vidé des sociétés de leurs richesses, ravagé des cultures, ruiné leurs magnificences artistiques, décérébré leurs élites, institué le code de l’indigénat et l’infériorité des indigènes, humilié et massacré des populations, torturé, imposé les travaux forcés, dépersonnalisé les sociétés colonisées, aliéné ses populations, transformé ses fils en chair à canon ; en somme elle a chosifié les colonisés. De la colonisation à la civilisation dira Césaire, la distance est infinie.

Quelques infrastructures furent mise en place pour assurer la profitabilité de l’économie de traite et quelques fonctionnaires subalternes hâtivement formés. Est- ce là le rôle positif dont on parle. D’autres parlent d’incitation à entrer dans la modernité industrielle. Ce type de mise en contact avec la face abjecte de l’Autre n’apporta ni souffle nouveau, ni oxygène, elle fut tout simplement désastreuse. Cette Europe là, « déférée à la barre de la raison est de la conscience est spirituellement et moralement indéfendable. »

Un récent sondage révèle que deux français sur trois adhèrent à l’idée d’un rôle positif de la colonisation. Ceci révèle, s’il était besoin, le succès de la propagande coloniale des expositions coloniales4 au cours desquelles des indigènes furent exposés dans des zoos humains dans le but de montrer les bienfaits de civilisation que les colons leur avaient apporté. Ceci a contribué à enraciner dans l’inconscient collectif français un complexe de supériorité et un mépris culturel de ces peuples qui perdure de nos jours. Là sont les racines de la condescendance, et les germes d’un racisme que l’on ne prend plus la peine de cacher. Par les temps qui courent, un vent de xénophobie souffle sur la nation, il a décrispé et libéré un discours « anathémisant » et raciste. Qu’il ait l’élégante apparence du concept, sous la plume d’un intellectuel, ou la gangue vulgaire du facho de base, il se déploie dans toute son imbécillité et en toute impunité. Ses soubassements sont les mêmes : la hiérarchisation des races et des cultures, le mépris de l’autre, l’intime conviction de sa supériorité...

Que vient faire cette loi dans le contexte sociopolitique actuel ? La société française n’a t-elle pas de questions plus urgentes à régler ? Pourquoi maintenant ? Cette loi aurait du servir, malgré ses arrière-pensées électoralistes, à la juste reconnaissance de la nation aux français rapatriés. Mais il a fallu que monsieur Christian Vanneste fasse voter en catimini l’amendement que constitue l’article 4. C’est comme s’il fallait un pendant à la loi de mai 2001, obtenue aux forceps par Christiane Taubira, qui reconnaît tardivement l’esclavage comme crime contre l’humanité. Faire face à la complexité de son histoire et à ses heures sombres, la République veut bien ; mais voyons, il ne faut pas non plus exagérer ! Pour les tenants de cette loi, il s’agit d’allumer des contre-feux, réfuter par anticipation des mémoires que l’on ne souhaite pas réhabiliter, en leur intimant l’ordre de se taire. Pour cela, on occupe le champ intellectuel en s’arrogeant le monopole de la production de sens à coups de concepts et d’ouvrages. De manière récurrente, revient l’argument de la concurrence victimaire des mémoires qu’il conviendrait d’éviter. Il y aurait de la part des populations d’origines immigrées une tentative de culpabilisation intergénérationnelle, un chantage à la mémoire dont le but est de tirer je ne sais quels profits. Pour les plus extrémistes, il faut voir là une haine de l’occident et de la démocratie. Cette France ne veut pas d’une mauvaise conscience africaine ou asiatique, comme s’il s’agissait de cela. En toile de fond, le débat sur l’immigration et l’intégration. Le message subliminal des tenants de cette idée est celui ci : « Certes nous sommes venus vous coloniser, mais celle-ci a aussi été positive pour vous, alors nous ne vous devons plus rien. Nous pouvons donc fermer nos frontières si nous voulons. » Quel message envoie-t-on à cette composante de la communauté nationale, héritière de cette histoire là, en lui vouant si peu de considération ? D’ailleurs pour les défenseurs de cette idée, le procédé est toujours le même lorsqu’il s’agit de traiter du passé colonial de la France. On minimise les faits, on relativise, on occulte le rôle majeur joué par les peuples d’outre-mer dans leur propre émancipation. En qui concerne la traite des noirs par les occidentaux, une des bottes aujourd’hui éculée et d’exacerber le rôle joué par les africains dans le commerce triangulaire, de n’en faire qu’une traite négrière parmi tant d’autres, comme si cela atténuait son ignominie et dédouanait ses auteurs. Le but visé par ses constructions intellectuelles est de remodeler le champ mental des africains en leur imposant une lecture idéologisée de leur propre histoire.

Ces mémoires occultées ne quémandent pas la commisération. Elles ne sont ni souffrantes, ni contrites, et ne souhaitent pas faire de leur passé un fond de commerce. Elles exigent qu’on les respecte, qu’on respecte leur histoire et que l’on assume la globalité et la complexité de l’Histoire de ce pays. Après des siècles, d’expropriations, d’abâtardissements, de déni de leur dignité, que l’on ne vienne surtout pas leur dire qu’on leur a fait du bien. Un travail indispensable est d’édifier une mémoire collective en incluant toutes les mémoires et non en les fragmentant. Toutes ces mémoires sont légitimes. Il est urgent de redéfinir une identité française qui tienne compte de toutes ses diversités. Celle loi ne va assurément pas dans ce sens. « Ce n’est pas par la tête que les civilisations pourrissent, c’est par le cœur ». Fort heureusement des voix se sont élevées contre : celles des concernés au premier chef, celles des historiens qui refusent l’imposition d’une histoire officielle, celles d’intellectuels et d’hommes de bons sens qui souhaitent que l’histoire soit assumée dans sa complexité, même si d’aucuns malgré tout, suggèrent que l’histoire coloniale malgré ses horreurs comporte quelques aspects positifs.

Le président de la république vient de créer une mission pluraliste sur l’action du parlement face à l’histoire. Il vient aussi de refuser avec des mots pesés au trébuchet l’imposition d’une histoire officielle. Sages propos, mais décision timorée. Les ultras de son camp, englués dans une rhétorique guerrière et nostalgique, voient dans le retrait de cette loi, repentance et capitulation. Ne pas abroger ce texte c’est cliver encore plus profondément la communauté nationale ; c’est encourager un orgueil racial porteur de ténèbres. Il n’est jamais trop tard pour une nation de retrouver son le chemin de son Honneur.

Notes :

1 « La nature a fait une race d’ouvriers c’est la race chinoise, d’une dextérité de main merveilleuse sans aucun sentiment d’honneur ; gouvernez-la avec justice, en prélevant d’elle pour le bienfait d’un tel gouvernement un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera satisfaite ; une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre ; soyez pour lui bon et humain, et tout sera dans l’ordre ; une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. »

2 « L’humanité ne doit pas, ne peut pas souffrir que l’incapacité, l’incurie, la paresse des peuples sauvages laisse indéfiniment sans emploi les richesses que Dieu leur a confié avec mission de les faire servir au bien de tous. » 

3 Les citations entre guillemets sont extraites du discours sur le colonialisme de Césaire.

4 De 1987 à 1931 se succèdent plus de 40 exhibitions ethnologiques. Les indigènes sont parqués dans des décors exotiques et considérés comme objet d’étude anthropologique et bêtes de foires.

 

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