Roger Hanin et les démons du crépuscule

Au « ghetto » de Mantes-la-Jolie, on est en territoire de barbares. Les « islamo-proxénètes » y côt

mardi 15 mars 2005

Je ne suis pas coutumier de la littérature de Roger Hanin, je le dis sans mépris. Mais voilà. L’interview de ce dernier dans l’émission « Paris Dernière » sur Paris Première (4 mars) m’a piqué au vif de la curiosité. Son passage dans « Campus » (3 mars), chez l’animateur-producteur Guillaume Durand, m’a tout juste un peu déçu pour ses propos pour le moins légers sur les otages d’Irak, par exemple : (« une histoire de fric » assène t-il négligemment). Très peu de mots sur le livre pour lequel il est invité (L’Horizon, Grasset, 18 Euros.) Ne comptez pas sur l’animateur pour vous faire un « pitch » fidèle de quoi il s’agit. On se contentera d’un laconique mais vendeur « roman sur la rencontre et contre les ghettos... » Pour plus de détails, prière d’acheter le livre... La République des lettres a aussi ses contraintes économiques que la ménagère de moins de ce que vous voulez est chargée d’y remédier...

Avec Frédéric Tadéï pour « Paris Dernière », l’interview est plus serrée, un cran plus haute. L’animateur, mondain à l’envie si l’on veut, lit toutefois ce dont il parle ce qui, depuis Pivot, ne se fait guère. Le réputé colérique de la Casbah y perd de son aise. Les propos proférés volent au-raz de « l’horizon » : « je ne connais cette religion [l’Islam] que par ses exactions... » ; « la presse, c’est évident, est pro-palestinienne » etc. Muleta !

« Un jour ou l’autre, il faudra revenir au départ. Compter les coups, compter ses sous. Prévoir », dit le « romancier » (p. 11) Chiche !

Commençons par le début de la fin :

« Le 20 octobre 2004, en l’église de la Madeleine, Myriam Allaoui [1] épousa Grégoire Lempanon-Duclos. En robe blanche de Christian Lacroix, elle descendit les escaliers mythiques au bras de son mari. Le bonheur et l’innocence témoignaient à visage découvert. Au bas des marches, un trio d’apaches guettait affectueusement. Fraternellement... Brahim, Tarak et Rachid, gravures de mode dans leur costume de Cerruti haute couture, avaient l’air de compter leurs sous. Les trois Arabes spectateurs hiératiques de l’union de leur sœur, anciennement pute sur le boulevard des Maréchaux, n’avaient tout de même pas réussi à transgresser leur particularisme musulman jusqu’à assister à la cérémonie, entourés de croix et vitraux illustrant Christ et Sainte-Vierge. Grégoire avait réglé la facture « violence et menaces » par trois chèques énormes qui avaient définitivement assagi la fratrie rendue aux normes de la respectabilité bourgeoise et de l’establishment. Encore un effort et ils changeraient leurs prénoms en Gérald, Jean-François ou Olivier. Seul, le père Abdérazak avait participé à la cérémonie, Myriam tenant à traverser l’église de la Madeleine au bras de son père. Elle n’avait pas perdu son sens de la provoc et du surréalisme mixeur de tapin auréolé et de dame patronnesse crépue-crépue. » (pp. 149-150)
Le thème de ce roman est, on l’a compris, la prostitution (encore ! décidément c’est une obsession chez Roger depuis qu’il se répand qu’il fréquentait ce milieu de la basse Casbah d’Alger dès l’âge de 15 ans...) Myriam y est cette gamine de 15 ans mise sur le trottoir par son frère Brahim lequel n’hésita pas à trancher l’index de son père à coup de hachoir pour avoir tenté de s’y opposer... « Les autres [frères] suivent. Ils sucent les os et aiguisent les machettes... » (p. 37)

Au « ghetto » de Mantes-la-Jolie, on est en territoire de barbares. Les « islamo-proxénètes » y côtoient les «  islamo-violeurs » dans le pur style de la désormais classique littérature ratonadesque de veille et de lendemain d’avril 2002. Faut bien nourrir la bête de Saint-Cloud... Littérature pour qui le « particularisme musulman » du frère «  sauvageon-apache » est mieux disposé avec une sœur mise sur le trottoir par ses propres soins qu’à pénétrer dans une « Maison de Dieu ». Littérature au souvenir léger et sélectif, à l’insulte concentrée ; doit-on rappeler qu’avant de désigner un type d’hélicoptère cracheur de feu sur peuples désarmés, le mot «  Apache » est la dernière trace d’un peuple martyr et aujourd’hui disparu.
Un jour, Myriam, la « tatouée au Coran » (p. 71), embarque dans la Bentley de Joseph, octogénaire à ne jamais mourir et amateur averti de chair fraîche. Tout Joseph est aux petits soins pour Myriam : la Bentley, le Champagne, du caviar (« Beluga », bien sûr), l’hôtel Prince de Galles, Prague (où elle se convertit au judaïsme), le pont Charles etc. L’itinéraire-type du prédateur au pouvoir d’achat conséquent qui lui donne accès à l’intimité des paumées, même mineurs, des boulevards extérieurs. Il lui fait même cadeau de sa Légion d’honneur avec un sens républicain désinvolte : « au nom de tous les martyrs de la Shoah », dit Joseph.

- ... Et au nom de tous les martyrs palestiniens, ajoute l’insolente de 15 ans.

- Ah non ! Merde ! Pas toi ! [...] je suis indigné par la connerie qui va se loger dans la tête de l’innocence, qui l’envahit, cancérise la naïveté. Je ne supporte pas l’amalgame, la mauvaise foi, le manque de courage, la fourberie qui bombe le torse. Salauds ! C’est le seul brouillage qui me fasse hurler... » (p. 53)

Cette « innocence » qu’on met dans son lit mais qu’on interdit de regarder vers « l’horizon »...

Pourquoi donc cette nervosité à la simple évocation des Palestiniens ? Est-ce un effort surhumain de cesser la négation réciproque et de considérer que le droit, la justice, la réconciliation même n’ont que trop tardé dans cette région du monde ? Si même les « vieux » (au sens africain du terme) troquent leur sagesse pour crier avec les loups... ! On pensait certains mieux disposés à servir de « ponts », à sauver demain et les jours d’après des rancoeurs d’aujourd’hui aux fruits assurément amers.

Désespérant.

Ce roman, on l’a compris, n’est qu’un prétexte pour placer quelques vacheries empruntées au prêt-à-penser, ici aux communautaristes, là aux « nouveaux réactionnaires » et qui consiste à faire le procès, pêle-mêle, des droits de l’homme, de la culture de masse, de l’égalité et bien sûr de l’immigration (la branche démographique d’Al Quaïda ...) : « ... Si tu te laissais aller à un relativisme planétaire, tu deviendrais une crapule «  droit de l’hommiste ». Tous les hommes, toutes les femmes qui basculent dans la solidarité, tiers-monde, charité, fraternité, deviennent des intellos bienfaisants. Regarde la tête de mère Teresa ou de sœur Emmanuelle [...] Cet argent arnaqué à des ignorants, tu le donnerais bien sûr en courant à ces deux saintes qui gigotent dans leur béatitude. Tout est en ordre pour ces deux femmes. Elles ne veulent rien. Mais Joseph, elle ne demandent rien parce qu’elles ne désirent rien. La mort les guette, elles n’ont pas peur... « (pp. 70-71). C’est Myriam évidemment qui parle. Invraisemblable.
C’est encore à elle qu’on fait dire le pire : « ... j’exècre cette religion [l’Islam] telle qu’on me l’offre quotidiennement, sectarisme, haine du « gentil  », de la différence, fanatisme, terrorisme, folie... » (p. 133). Procédé commode et lâche à la fois et, en tout état de cause, dangereux. Piège aussi pour que, le moment venu, l’auteur se mue en victime des « islamo-censeurs » et des «  communautaristes ». Ça stimule les ventes et recrée la meute. La parole médiatique, celle qui prépare les neurones à réclamer du Coca Cola, se chargera d’entretenir l’instinct de lynchage. La chasse à l’homme, on sait lequel, ça donne soif... Oriana Fallaci a ses lecteurs et ses imitateurs... Procédé malhonnête aussi qui fait passer l’insulte pour de la critique et la haine toute nue pour de la dénonciation de l’intégrisme (on vous a pas attendu pour ça) alors qu’il n’est qu’essentialisation qui stigmatise et qui, en fin de compte, appelle à la ratonade. Mais message subliminal plus élaboré ; la « haine de soi » est le nécessaire sésame si l’on veut un strapontin dans la « Société du Spectacle et du Politique ». Tout « Arabe ou Noir de service » se doit d’emprunter ce chemin là et de conjuguer la phrase sus-citée à la sauce adéquate. Pas question de cultiver des appartenances multiples, de féconder des héritages, sans excès ni renoncement, et d’être ainsi dans l’universel. Les mathématiques n’attribuent-elles pas deux signes distincts à « appartenance » et « identité »  ?

Quand on lit l’Histoire dans le prompteur de Claire Chazale... ! C’est bien la peine de vivre quatre fois vingt ans et côtoyer une culture sans la connaître... !

Consternant.

Et puis, cette autre vacherie de trop.

Vous dites, Monsieur Roger, aimer Albert Camus, non pour signaler son génie littéraire ce dont tout le monde convient, mais sur le point le plus discutable de ses positions politiques, son fameux « s’il me faut choisir entre la justice et ma mère, je choisirai ma mère. » Même Sartre, pourtant un professionnel de l’erreur (Vichy, le stalinisme, etc.), a vite compris la légitimité de la révolte algérienne et l’a soutenue. « Belle plaidoirie, ignorée des fourbes et des jaloux de ce prix Nobel à 44 ans... », dites vous approbateur (p. 125). Transposée à la question palestinienne, on comprend l’engouement de certains pour cette devise.

On connaît la litanie incantatoire d’un certain milieu qui ne digère toujours pas la souveraineté retrouvée et méritoirement acquise du peuple algérien. Venant de certains nostalgiques de l’OAS, on était habitué. Sauf que vous n’êtes pas n’importe qui, si je puis dire : En septembre 2000, à l’occasion de la semaine du film français, le président Bouteflika vous décorait de la médaille du « Athir », une des plus hautes distinctions algériennes. Geste hautement symbolique qui ne récompense pas vos positions passées sur l’Algérie (on ne vous en connaît pas de mémorables, pas même une signature en bas d’une pétition pour dénoncer les massacres du 8 mai 1945 par exemple ou le statut d’indigénat ou la torture ou ces « camps de concentration » où 3 millions d’Algériens furent internés et que dénonça, en son temps, Michel Rocard etc.) Non. Cette distinction était conçue, je l’imagine, comme une ouverture, un geste réconciliateur, un pari sur l’avenir. Est-il trop vous demander, dès lors que vous l’avez acceptée, de respecter cette médaille et la genèse du pays qui vous l’offre ? Peut-on accepter une telle distinction puis remettre en cause la légitimité même du pays qui vous l’attribue, son indépendance, le droit de son peuple à gérer son destin sans tutelle ni domination prédatrice ?

Ne vous est-il pas arrivé de croiser dans le brillant de cette médaille le regard malicieux et toujours modeste du jeune adjudant Ben Bella recevant, en 1944 (vous aviez 19 ans cette année-là) la Médaille militaire des mains du général De Gaulle en personne pour ses faits d’armes dans la bataille du Monte Cassino en Italie (en 1940, sergent au 14ème régiment d’infanterie alpine, Ben Bella est décoré de la Croix de guerre pour avoir abattu un Stuka allemand dans le port de Marseille, puis quatre fois cité dont deux fois à l’ordre de l’armée...) Avec ses 173 000 frères de combat Marocains, Tunisiens et Sénégalais, ils ouvrirent la route de Rome, puis Berlin à la troisième armée du général Patton. En ligne de mire et au-delà de «  l’Horizon », ils pensaient Alger, Rabat, Tunis et Dakar.

Cette médaille, comme toutes, est un concentré de l’histoire du pays, des hommes et des femmes qui l’ont fait, de leurs rêves d’hier et leurs projets de demain. On y trouve ces derniers instants d’un Ben M’Hidi dans son ultime souffle arraché par les mains assassines d’un Aussaresse, aidé de deux gorilles pour tenir le fauve, calme et grandiose, de votre Casbah natale. Son métal est forgé dans la fournaise des grottes de Dahra, à l’est de Mostaganem, où, en 1845, toute la tribu des Ouled Riah qui s’y est réfugiée fut enfumée et décimée par les troupes du colonel Pélissier. Ou cette autre tribu des Sbéa, soutient de Bou Maza, emmurée, la même année, dans une grotte sur ordre du général Saint-Arnaud. S’y loge cette main tendue et protectrice d’un Abdel Kader donnant le « aman » aux chrétiens de Syrie, son pys d’exil, au péril de sa vie. L’esprit de Saint-Augustin (Ibn Monica pour les Soug-Ahrasis) s’y mêle au soufisme aimant et ouvert d’Ibn Muhiedine.

Les symboles, ne l’aviez-vous pas appris de votre ami Mitterrand, ça compte Monsieur Roger.

Impardonnable.

 

Notes :

[1] Roger Hanin ignore certainement que son héroïne est homonyme de « S.A.R. Lalla Mériem bint El Hassan Alaoui », sœur ainée du roi Mohamed VI.
 

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