Rochdy Alili : « L’Europe n’est pas que chrétienne, elle est aussi musulmane »

Nous publions aujourd’hui la dernière partie de l’entretien avec l’éminent historien Rochdy Alili, au

jeudi 30 juin 2005

Nous publions aujourd’hui la dernière partie de l’entretien avec l’éminent historien Rochdy Alili, auteur notamment du livre « Eclosion de l’islam » aux éditions Dervy.

S.B : Nous allons revenir, pour notre dernier entretien, à cette « Eclosion de l’islam » que vous nous proposez, aux Editions Dervy. Dans cette entreprise renouvelée de pédagogie de la complexité musulmane, vous nous faites accéder encore, avec la clarté que nous vous connaissons, sans nous supposer des connaissances d’islamologues, en nous menant pas à pas sur un itinéraire parfaitement jalonné, à un degré de connaissance précis des débuts de l’histoire musulmane. Il y a donc chez vous un souci de transmission de quelque chose avec la préoccupation d’être compris et j’aimerais savoir sur quoi reposent ce souci, cette préoccupation.

R.A : Je n’ai pas vraiment le sentiment de transmettre. La transmission se fait dans un cadre plutôt endogène, je veux dire par là que l’on transmet à ses enfants, à des personnes de votre contexte immédiat, qui possèdent déjà les mêmes inclinations que vous, les mêmes engagements profonds. Le monde étant ce qu’il est à l’heure actuelle, je me demande si l’on peut encore transmettre dans ce cadre endogène, à une époque où des ruptures culturelles immenses ont séparé les générations. Ces ruptures concernent aussi bien des parents musulmans ruraux face à leurs progéniture jetée dans la vie de pays modernes développés, que des parents, musulmans ou non, ayant eu la chance de recevoir l’éducation et le capital de savoir à tendance encyclopédique qu’un pays comme la France dispensait encore il y a moins d’un demi siècle. Dans l’un comme l’autre cas, je ne sais pas s’il y a transmission puisque les codes essentiels, les références élémentaires sur lesquelles l’on ne revient plus, les mythologies apprises dans le sein de la famille n’ont pas pu se construire réellement dans le contexte de déculturation générale qui a touché toutes nos vieilles nations de tous côtés de la planète.

Si je vous comprends bien, même dans ce contexte « familial » vous ne pensez pas qu’existe encore ce que vous appelez une transmission « endogène », pour les raisons que vous venez de nous préciser.

 C’est cela même. Vous êtes un « étrange étranger » d’abord pour vos enfants, non seulement parce que vous confessez une « empathie musulmane », ce qui peut apparaître compréhensible si vous vivez sur un continent où chacun croit que l’islam n’a rien à faire, mais encore si vous vous exprimez selon les codes et les références de ce continent lui même. Tout simplement parce ce que ces codes et ces références n’ont plus été transmis dans le cadre des institutions chargées de les transmettre.

Vous voulez parler de l’école, je présume ?

Comment voulez vous, à un moment donné, puisque vous m’amenez sur la question de la « transmission », que nous n’évoquions pas l’épouvantable catastrophe éducative que subissent toutes les nations d’Europe depuis trente à quarante ans ? Il n’est pas un père de famille, s’il existe encore des « pères de famille », qui ne se soient heurté à l’impossibilité tragique d’instruire et d’éduquer efficacement ses enfants pendant cette période. Vous imaginez ce que cela peut donner quand vous êtes un ouvrier musulman illettré. Dès lors comment s’étonner que se soient engouffrés, dans cette béante vacuité, les agents d’un islam de campagne que les colonisations et l’échange inégal ont conforté puis entretenu. Cet islam nous vient des villages d’origine ou des banlieues en déshérence alimentées par l’exode rural d’un tiers monde en voie de sous développement. Et cet islam, lui, il transmet et il se transmet.

Quant à des gens comme moi, je dirais plutôt qu’ils rendent compte, et il est important de rendre compte. Ils rendent compte à partir d’un capital tout de même bien plus complexe et contradictoire, où la question vaut plus que l’assertion sans preuve, où l’ampleur de vue est au moins continentale, où le passé nous plonge dans des splendeurs d’empires et non dans la poussière éternelle de cités plus rêvées que réelles. Voilà donc, pour répondre à votre question, quel peut être le souci qui m’anime, celui de témoigner de splendeurs et de complexités stimulantes. La tradition qui est la mienne est libérale et réformiste. Et je ne crains pas d’affirmer qu’elle est majoritaire chez les musulmans qui peuvent réellement s’exprimer, en tant que citoyens, dans des pays libres et démocratiques. C’est l’islam du contact permanent avec les autres, tel qu’il fut dans sa grandeur, c’est l’islam de toutes les ouvertures et de toutes les expériences, l’islam de la compréhension bienveillante, de la civilité extrême, l’islam à la fois de la raison et des limites de la raison, l’islam de la spiritualité et des méandres complexes de cette spiritualité, l’islam de la main tendue et du compagnonnage amical et nonchalant, l’islam de l’hospitalité fraternelle et de l’exigence de dignité, qui demande justice quand il faut demander justice et qui pardonne comme il est requis du croyant par le Créateur.

Je crois pouvoir dire que nous nous retrouvons tous dans ce tableau que vous dressez, mais il existe aussi, vous le savez parfaitement, des conceptions plus tristes, voire effrayantes, de l’islam.

Hélas, nous le savons bien. L’historien pédagogue se heurte déjà dans sa pratique élémentaire, à ce que vous évoquez. Dans la conception étroitement orthodoxe de l’islam, les sources historiques traditionnelles très connues, pour des périodes qui sont à la limite de la geste héroïque, font rarement l’objet du minimum de traitement critique que requière l’approche rationnelle. Dès lors, cette orthodoxie comprend mal que l’on adopte parfois, sur des bases proposées par l’islamologie scientifique, des interprétations nouvelles de certains faits. Pour ma part, il m’est même arrivé de proposer la version traditionnelle dans un écrit et de reproduire la version radicalement critique dans d’autres. Cela traduit ma perplexité personnelle et l’impossibilité où demeure l’historien honnête de faire des choix clairs sur des événements aussi lointains et aussi peu assurés, surtout pour ceux qui sont à la limite de l’histoire et de la mythologie.

C’est peut être pour cela que votre vision historique demeure plus géopolitique qu’événementielle.

D’une certaine manière. Il est bien évident que je traduis plus une orientation générale que je ne relate des faits précis, assurés, vérifiés et définitivement attestés. Lorsqu’il en est question, c’est assez souvent dans la mesure où ils traduisent des mouvements d’ensemble, des « faits de sociétés », des « tendances fortes », comme on dit maintenant. Par ailleurs, je n’ai pas hésité à intégrer dans mes approches du Coran lui-même, dans mes précédents ouvrages, des exégèses de la tradition ou de l’islamologie moderne pour faire ressentir les choses comme je crois qu’elles peuvent nous parler aujourd’hui. J’ai même eu l’audace de mettre en avant des intuitions tout à fait personnelles. Il est bien évident que de telles initiatives ne doivent pas avoir l’aval de ceux qui transmettent depuis des siècles une tradition religieuse figée et une geste historique jamais remise en question. Et puis, il m’arrive aussi de me tromper, comme n’importe qui, et je ne connais pas un ouvrage exempt d’erreur, quel qu’il soit, en particulier dans le domaine de l’islam.

En tout cas, je ne crois pas que vous vous soyez trompé en évoquant, dans ce livre, le système militaire de résistance que l’empereur byzantin Héraclius avait mis en œuvre au septième siècle pour s’opposer aux envahisseurs asiatiques (c’est aux pages 25-26 et 134, essentiellement, et dans votre carte page 320). Vous me permettrez de vous dire que ce fait, inconnu de tous, m’a fait un peu sourire en pensant à l’opposition farouche que l’on sent à l’entrée de la Turquie en Europe.

Oui, je ne crois pas que l’islamophobie rende très intelligent. Comme vous le dites, c’est en Turquie que s’est élevé le principal rempart de résistance de l’Europe à l’islam, et il a tenu plus de sept siècles. Vous avez dû noter aussi que ce sont des Turcs, les Khazars, qui servent d’alliés aux Byzantins contre les musulmans arabes et les empêchent de pénétrer sur un continent qui est encore très peu chrétien (voyez pages 26, 84-86, 218, 233, 249, 283, 305 et carte 318). L’histoire c’est aussi de l’ironie et il faut être sensible à cette ironie. L’intérêt d’une Turquie européenne n’est pas à démontrer pour qui connaît la prégnance du fait turc dans toute l’Asie. Le livre dont nous parlons le fait assez sentir, je crois. Cet intérêt n’est pas à démontrer pour ceux qui savent un peu d’histoire et de géographie, ni sur le plan symbolique, ni sur le plan géopolitique, ni sur le plan économique. Donnons-nous le temps, soyons circonspects et prudents, mais au moins n’insultons pas l’avenir, il n’est pas plus politique de désespérer Istanbul qu’il ne l’était naguère de désespérer Billancourt et n’ouvrons pas la voie à des relations de dépit. L’Europe n’est pas que chrétienne, elle est aussi musulmane, sans interruption, depuis plus de mille ans, et elle le devient de plus en plus, qu’on le veuille ou non. Et si l’histoire enseigne quelque chose, c’est qu’aucune barrière n’a jamais rien arrêté bien longtemps. Que l’on administre donc le fait musulman avec sagesse et savoir, et non comme d’indécrottables colonialistes qui ne comprendront jamais rien à rien. Et n’oublions pas que le plus durable et le plus prestigieux ensemble européen qu’ait connu l’histoire, celui de Rome, capitale de la principale chrétienté, a aussi été turc, maghrébin, égyptien, libanais, syrien et palestinien, pour désigner ces contrées par leurs noms d’aujourd’hui. Tout cela est à construire dans la compréhension mutuelle et l’ouverture, avec de la patience et de la détermination. Mais d’abord cela est à faire comprendre à des politiques et à des peuples que l’on entretient depuis trop longtemps dans l’ignorance et la frilosité.

Propos recueillis par Saïd Branine

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