Robert Redeker : une autre mauvaise blague française

En s’avançant de la sorte, à découvert, monsieur Redeker montre qu’il est ignorant de son ignorance sur

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jeudi 12 octobre 2006

Il y a urgence. D’abord parce que la vie d’un homme est menacée. Ensuite parce que n’importe quel gratte-papier auto-proclamé intellectuel peut à sa guise traîner dans la boue les valeurs spirituelles de plus d’un milliard d’individus. On sait que si monsieur Redeker avait écrit la moitié de ce qu’il dit contre les musulmans et l’Islam à l’endroit des juifs et du Judaïsme, les clercs de la République (Le Monde, 02/10/06) n’auraient souffert nul problème de conscience à désavouer leur conception de la liberté d’expression. Sur l’échelle des valeurs occidentales l’anti-sémitisme se place là-haut bien au-dessus de l’islamophobie. La haine anti-arabe et anti-musulmane éclaire des chemins étrangement détournés.

En s’avançant de la sorte, à découvert, monsieur Redeker montre qu’il est ignorant de son ignorance sur un sujet que pourtant il aime remâcher ad nauseam, à savoir l’Islam. Il confond, en effet, l’opinion et la vérité, ce qui est gênant pour un professeur de philosophie. Le mensonge, la provocation, et la manipulation battent en brèche l’argument de la liberté car sans responsabilité on est seulement contraints à la comédie de la liberté.

Dans la liberté d’expression tout un drame se joue, qui le plus souvent ne recherche pas la vérité, mais en sort. Avoir le droit de dire ne sera jamais l’équivalent d’avoir raison de dire. Et la raison, justement, en est que la liberté n’est pas seule affaire d’individu, elle nourrit également un fondement social. Sans esprit de tolérance c’est l’obscurantisme qui triomphe. Aussi les dénigrements de monsieur Redeker n’ont-ils rien à envier aux fanatiques qu’il voit partout sous l’étiquette de musulman.

Bien sûr l’Islam d’aujourd’hui traverse une des crises les plus profondes de son histoire. Le fanatisme en est une des expressions les plus visibles et les plus mortelles. Rappelons pourtant que ce sont les musulmans eux-mêmes qui ont été et demeurent encore les victimes privilégiées des exactions de quelques illuminés. C’est dommage que les donneurs de leçons de démocratie et de liberté ne souffrent pas des mêmes angoisses morales lorsque ce sont des musulmans qu’on tue ou qu’on emprisonne. Au bout du compte l’indifférence et l’hypocrisie imposent leur marque sur les débats. Il y a des indélicatesses intellectuelles dans l’Occient chrétien qui donnent, pour ainsi dire, une sensation de mauvaise foi.

Dans la gestion du savoir et de la morale monsieur Redeker n’est pas libre. Il passerait même pour un vestige du XIXème siècle, un acteur qui s’attache des droits inaliénables que pourtant il est incapable de partager avec les autres car ils n’en seraient pas dignes, du fait de leur différence. Contre l’opacité des déclarations intempestives (“le prophète Mohammed : un terroriste”, “le Coran : un traité sur la violence”, etc.) il faut avoir l’audace d’élever le débat sur la question de la dignité humaine. On exige que les libertés essentielles de monsieur Redeker ne soient pas mises en cause, soit, mais le discours raciste subsiste.

Dès lors que la liberté d’expression ne s’exerce plus dans un cadre culturel uniforme, elle tend à se dissimuler derrière des critères arbitraires. Ainsi le fait saillant de l’Affaire Redeker n’est-il point le ridicule où le professeur verse, mais bien l’instabilité du système démocratique inapte à s’adapter à une évolution toute à la fois libérale et postcoloniale. La France possède ce rare privilège de compter une classe sociale particulière, les Français de confession musulmane, que l’on peut insulter à son gré comme si après les indépendances, le droit avait secrété une idéologie qui ne dit pas son nom.

Au lieu de jouer de frilosité intellectuelle, la France, qui pourtant a montré la voie de la démocratie occidentale, devrait réconcilier droit et identité, comme auparavant l’individu et l’État furent réunis au nom de la représentation nationale. La liberté individuelle, celle des Lumières, se pose en effet comme une nécessité historique inséparable néanmoins d’une certaine idée de la société. S’il est bon que l’autorité politique n’ait aucune juridiction sur le droit d’être ignorant et xénophobe, les citoyens, eux, ont le devoir de récuser cette servitude morale qu’est la haine de l’Autre. La liberté ne se trouve jamais plus à l’aise que chez ceux qui en connaissent la vulnérabilité. Dommage que monsieur Redeker l’ait appris à ses dépends.

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Auteur : Farid Laroussi

Professeur de lettres à l 'université de Colombie britannique, Vancouver, Canada.

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