Retour sur le coup d’Etat en Mauritanie

Le 3 août 2005, l’armée mauritanienne, par le biais du Conseil militaire pour la justice et la démocratie

lundi 8 août 2005

Le 3 août 2005, l’armée mauritanienne, par le biais du Conseil militaire pour la justice et la démocratie, prend le pouvoir. Elle annonce officiellement son souhait de « mettre fin au régime totalitaire du président Taya et mettre en place de véritables institutions démocratiques ». Le nouvel homme fort de Nouakchott, le colonel Ely Ould Mohammed Vall, Directeur de la sûreté nationale mauritanienne depuis 1987, est un très proche du président déchu. De Niamey, où il est en exil, l’ancien président a déclaré à RFI le 6 août 2005 « comme le dit la sagesse : mon Dieu, protégez moi de mes amis, je me charge de mes ennemis ». Le proverbe fait immédiatement penser au fait que le coup d’Etat est traditionnellement le fruit d’une trahison.

Mais la réalité mauritanienne est bien plus complexe : Sans tout expliquer, les relations familiales, économiques, régionales et tribales apportent des éclairages inédits sur ce qui se déroule actuellement en Mauritanie. Les réactions internationales, qui pourtant condamnent le coup d’Etat, sont exceptionnellement nuancées en la matière. Dans un papier très explicite, paru dans le journal « Le Monde » du Samedi 6 août 2005 (page 3), Philippe Bernard, indique que, l’Union Africaine à part, les condamnations internationales qui émanent des « amis » du Président déchu, sont plutôt nuancées. « La Ligue Arabe souligne la nécessité de respecter la volonté du peuple mauritanien ». On ne peut pas appeler cela une condamnation véhémente... La France, « qui rappelle sa position de principe qui condamne toute prise de pouvoir par la force » « s’est contentée », selon le terme du journaliste du « Monde » « d’exprimer sa préoccupation ». Il explique que le nouveau pouvoir à Nouakchott oeuvrera à un rapprochement avec Paris, alors que le régime renversé s’était rapproché des Etats-Unis »... Protégez mon de mes amis... et de mes frères... ?

Il n’est pas aisé d’accéder au pouvoir sans quelques appuis dans le camp de celui là même que l’on chasse. A-t-on entendu les diplomates mauritaniens s’exprimer publiquement depuis ce coup de force ? L’ambassadeur de Mauritanie à Paris, ancien Premier Ministre et Directeur de Cabinet du Président renversé, est étrangement silencieux... Nombreux sont ceux qui craignent que le nouveau régime, qui annonce son intention de rester au pouvoir deux ans le temps de « rétablir la démocratie », ne s’installe durablement, faisant tomber le pays de Charybde en Sylla...Depuis le coup d’Etat, un groupe mauritanien annonce sa ferme volonté d’œuvrer pour la légalité constitutionnelle mauritanienne. Baptisé « Congrès pour le Rétablissement de la Démocratie en Mauritanie », son porte parole, Mohammed Ould Berrou, Conseiller spécial du Ministre des Affaires Etrangères Mauritanien du gouvernement du Président destitué, Premier Conseiller prés l’Ambassade de Mauritanie à Londres, a publié un texte dont oumma.com s’est procuré l’intégralité :

« Le CRDM condamne vigoureusement le coup d’Etat terroriste perpétré à Nouakchott ; Il affirme son attachement à la légalité des urnes et dénonce l’anachronisme d’un coup d’Etat au XXI siècle. Il exhorte les acteurs de cette aventure dictatoriale, hasardeuse et sans lendemain, à déposer immédiatement les armes et à respecter la souveraineté mauritanienne, tristement bafouée ; Le CRDM souhaite vivement le maintien des institutions démocratiques de la Mauritanie ; Il souhaite l’application immédiate de la constitution mauritanienne en cas de vacance constatée du pouvoir ; Le CRDM apporte son soutien plein et entier à la représentation nationale illégalement dissoute et refuse catégoriquement les régimes d’exception. Il appelle à poursuive le processus de démocratisation engagé pour l’ensemble du peuple mauritanien et qui bénéficie de l’aval de l’ensemble de la communauté internationale ; Le CRDM, l’Union Africaine, l’Union Européenne, l’OTAN, la Ligue des Etats Arabes oeuvreront par tous les moyens au rétablissement pacifique de la démocratie sur la totalité du territoire national ; Le CRDM souhaite la poursuite du dialogue nationale, engagé dans un esprit d’ouverture à la société civile, de modernisation du système politique mauritanien et ses institutions démocratiques et de renforcement de l’Etat de droit pour la protection de l’ensemble des citoyens ».

MAURITANIE : DOSSIER

Capitale : Nouakchott

Population : 2,8 millions (2004)

Langue officielle : arabe classique

Groupe majoritaire : arabe dialectal hassanya (66 %)

Groupes minoritaires : poular (6,4 %), soninké (1,3 %), wolof (0,4 %), bambara, berbère, azer, etc

Le pays compte douze régions, chacune étant administrée par un conseil et un district comprenant la capitale et plus grande ville du pays, Nouakchott : Assaba, Brakna, Ðahlat Nawadibu (Dhakhlat Nawadîbu), Hud-al-Garbi (Hudh-al-Gharbi), Hud-aš-Šarqi (Hudh-ash-Sharqi), Inširi (Inshiri), Nawakšut (Nawâkshût), Qidimaga (Qidimagha), Qurqul, Taqant, Tiris Zammur (Tiris Zammûr) et Trarza

Le pays est partagé entre deux populations principales : d’une part, les Arabo-Berbères ou Maures - d’où le nom de Mauritanie : le « pays des Maures » - appelés aussi les « Blancs » et, d’autre part, les Négro-Africains : Toucouleurs, Sarakolés, Foulons, Bambaras, Peuls, Wolofs et Soninkés. Durant les dernières années, les rivalités entre Arabo-Berbères, traditionnellement dominants, et Noirs, qui n’acceptent plus la domination des premiers, se sont exprimées violemment, notamment entre 1989 et 1991. Il existe aussi un troisième type de population : les Haratines. D’origine négro-africaine également, ce sont d’anciens esclaves « affranchis » depuis 1980 et qui ont adopté l’arabe hassanya.

Pratiquement toute la population (99 %) pratique l’islam, la religion officielle. Il existe quatre communautés linguistiques principales : le hassanya (66 %), le poular (6,4 %), le soninké (1,3 %) et le wolof (0,4 %). Le hassanya est une langue arabe influencée par le berbère et assez différente de l’arabe classique.bLe poular, le soninké et le wolof sont des strictement nigéro congolaises. On constate que le nord du pays est relativement monolingue et parle le hassanya alors que le Sud négro-africain vit au rythme du plurilinguisme avec le poular, le soninké et le wolof. La langue officielle de la Mauritanie est, depuis 1968, l’arabe classique.

Le risque permanant de coup d’Etat

La société mauritanienne est fragile. Les questions économiques et sociales n’apparaissent pas au premier plan du débat politique. Elles ne s’en posent pas moins et sont susceptibles de se traduire par de graves crises politiques, comme ce fut le cas en 1995, lorsque des mesures prises dans le cadre du programme d’ajustement structurel, en l’occurrence la hausse du prix du pain, entraînèrent des émeutes à Nouakchott. La politique des organismes internationaux, la forte différenciation des richesses et la paupérisation d’une partie de la population dans un contexte urbain créent les conditions d’une agitation sociale et politique dont l’on ne peut, là encore, préjuger les manifestations à venir. Pour une part à l’instigation de la Banque mondiale et des bailleurs de fonds internationaux, l’actuel gouvernement s’est engagé dans une politique qui cherche à contrebalancer les effets des politiques antérieures d’ajustement structurel en tentant de prendre en charge les questions sociales à travers les programmes de lutte contre la pauvreté ou d’amélioration de la condition féminine.

Peu peuplée, manquant cruellement de ressources, hors le fer, ou gaspillant celles-ci - dans le cas de la pêche -, la Mauritanie a rarement pu maîtriser ses relations internationales. Bien avant la colonisation, l’histoire en témoigne, qui voit le Sahara occidental osciller entre les influences économiques et politiques maghrébines et soudanaises. Aux lendemains de l’indépendance, pour des raisons plus conjoncturelles que structurelles, la Mauritanie définit sa place dans le monde comme un trait d’union entre l’Afrique noire et un monde maghrébin qui s’identifie à cette époque au peuple arabe - il s’agira en fait du monde arabo-berbère dans le discours de l’époque. Cette nuance est importante, car elle souligne les évolutions qui se sont produites depuis et qui entérinent des changements plus anciens.

La notion de berbérité, assumée aux lendemains de l’indépendance, va disparaître au profit d’une revendication de plus en plus exclusive d’appartenance des populations sahariennes à la nation arabe. L’affirmation d’un nationalisme arabe va entraîner en contrepartie une revendication culturelle et politique des populations négro-africaines source de conflits qui disjoignent les liens officiels avec le monde africain (rupture en 1989 des relations diplomatiques avec le Sénégal).

Parallèlement se disjoignent aussi en partie les liens avec l’ancien colonisateur français, bien partiellement certes puisque l’aide française continuera à jouer un rôle important, mais symboliquement, sur le plan de l’enseignement (le français n’est plus la langue officielle) et de la monnaie (sortie de la zone franc). L’intégration dans le Grand Maghreb, les relations avec les pays pétroliers arabes, caractérisent, une fois réglée la question des rapports avec le Maroc, les choix de politique internationale qui vont culminer, au prix de multiples contradictions, lors de la Première guerre du Golfe, en 1991, à l’occasion du soutien accordé à l’Irak, non seulement par le gouvernement mais aussi par la majorité du peuple mauritanien.

La dernière décennie a vu de nouveaux recentrages dont la dimension conjoncturelle est toujours évidente. Le rapprochement avec la coalition occidentale s’est manifesté par une nouvelle influence des États-Unis d’Amérique, et la reconnaissance d’Israël, se traduisant par l’ouverture d’une ambassade à Nouakchott, qui ne contrebalance que partiellement celle de la France. Le déroulement de la Seconde guerre du Golfe a renversé sur ce point la tendance sinon au niveau gouvernemental du moins au niveau populaire. Cristallisant des difficultés économiques et sociales, et celles qui résultent des positions de la Mauritanie durant la Seconde guerre du Golfe, la tentative de coup d’État militaire de juin 2003 témoigne de la persistance d’une certaine instabilité politique malgré la mise en place du processus de démocratisation.

Deux éléments objectifs peuvent contribuer à l’évolution de la position de la Mauritanie sur le plan international. Il s’agit, d’une part, de la découverte de gisements pétroliers qui, s’ils sont mis en exploitation comme prévus en 2005, peuvent bouleverser la situation économique et sociale à l’intérieur du pays et l’amener à jouer un rôle plus important sur le plan international. Il s’agit, d’autre part, de la construction de la route entre Nouadhibou et Nouakchott qui va permettre l’instauration d’une relation directe entre le Maghreb et l’Europe d’un côté, la Mauritanie et l’Afrique noire de l’autre qui peut avoir des conséquences tout aussi importantes.

Le coup d’Etat

La Mauritanie était dirigée par Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya jusqu’au 3 août 2005. Très contestée par une opposition radicale islamiste qui instrumentalise les mécontentements légitimes des ethnies sous représentées, le régime souhaite s’appuyer sur les Etats-Unis afin égalment de se démarquer de l’influence européenne et notamment française. En échange de l’aide américaine massive, la Mauritanie instaure en 1999 des relations diplomatiques avec Israël, ce qui l’isole politiquement au sein de la Ligue Arabe. La Mauritanie est en effet l’un des trois seuls pays de la Ligue arabe avec L’Egypte et la Jordanie à avoir des liens diplomatiques avec Israël.

Ould Taya réprime alors durement les mouvements islamistes qui se développent dans le désert. Les groupements salafistes qui profitaient du désert mauritanien pour se réfugier et repartir ensuite en Algérie sont traqués sans merci.

Depuis 1999, plusieurs coups d’Etat ont tenté de renverser le président Ould Taya dont celui des « cavaliers du changement », radicaux islamistes, en juin 2003. Le procès de ces putschistes a l’occasion de voir la justice mauritanienne tenter de résister aux décisions que le pouvoir voulait lui dicter.

Une brève histoire de la Mauritanie

À partir du Ier millénaire de notre ère, des Berbères nomades venus du Nord, possesseurs de chevaux et de chameaux, s’installèrent dans cette région en voie de désertification. Ils assujettirent les agriculteurs noirs, qui devinrent leurs esclaves. Les Berbères furent à leur tour assujettis par les Arabes au XVIe siècle. C’est de cette époque que date la structuration en castes de la société mauritanienne : au sommet, on trouvait les Berbères - les lettrés et marabouts (ou commerçants) - et les Arabes (les guerriers). Les esclaves noirs (les Haratines) sont ceux auxquels étaient dévolues les tâches agricoles. Les Français pénétrèrent dans le pays en 1858 et l’administrèrent à partir de Saint-Louis (aujourd’hui au Sénégal). La Mauritanie est devenue une colonie française en 1920 et fut rattachée à l’Afrique Occidentale Française. Elle devint un territoire d’outre-mer en 1946. L’esclavage traditionnel fut officiellement aboli. En 1957, la ville de Nouakchott devint la capitale mauritanienne en lieu et place de Saint-Louis. L’indépendance de la Mauritanie est proclamée le 28 novembre 1960 malgré l’opposition du Maroc et de la Ligue arabe unie, qui prétendent alors que le pays faisait « partie intégrante du Maroc ». En 1970, la signature d’un traité à Casablanca mit un terme aux revendications marocaines. Trois ans plus tard, la Mauritanie intégrait la Ligue arabe.

Suite à une longue période de sécheresse durant les années soixante-dix, les populations nomades maures et sédentaires noires durent affluer vers les villes. C’est le début des tensions ethniques. Le pays connaît alors une suite de coups d’État à partir de 1980 dont certains ont pour effet de favoriser les Maures, d’autres, les Négro-Africains. En 1989, des revendications pour un meilleur équilibre en faveur du groupe négro-africain entraînèrent une forte tension avec le Sénégal : des dizaines de milliers d’éleveurs noirs furent expulsés vers le Sénégal, qui renvoya parallèlement dans leur pays 100 000 Mauritaniens vivant au Sénégal. Pendant ce temps, les communautés maures et négro-africaines s’affrontent violemment. Cela dégénère en émeutes raciales. En 1990, plusieurs centaines de cadres militaires négro-africains furent arrêtés, torturés, et un grand nombre exécutés. Critiqué par la communauté internationale pour son non-respect des droits de l’homme, le gouvernement mauritanien fait promulguer une nouvelle Constitution en 1991 et instaura officiellement le multipartisme.

Cependant, les institutions démocratiques sont restées rudimentaires en Mauritanie. Les ethnies négro-africaines sont encore largement sous-représentées dans la vie politique, administrative et militaire du pays. « La fermeté policière » selon les une, l’arbitraire selon les autres, semblent faire partie intégrante d’une façon de gouverner en Mauritanie.

L’économie mauritanienne

L’économie mauritanienne est basée sur cinq types de ressources : La pêche, l’élevage, le minerai de fer, l’agriculture, le pétrole.

La pêche

La Mauritanie est une des régions les plus poissonneuses du monde grâce à un écosystème littoral exceptionnel : l’existence de hauts fonds et de vasières permet la prolifération d’herbiers (zostères) qui, alliés à la confluence de courants (upwellings) favorise la reproduction des espèces marines. Cette situation privilégiée n’a pas échappé aux pays pratiquant la pêche intensive et industrielle qui ont profité de la faiblesse économique du pays pour acheter des droits de pêche et ainsi participer à la réduction des ressources halieutiques de cette région. Des mesures ont été récemment mises en place avec la création d’une réserve de pêche étroitement surveillée.

L’élevage

L’élevage, essentiellement de dromadaires de boucherie et de bœufs africains, constitue la base de quelques grandes fortunes du pays. Il n’est pratiquement pas exporté (moins de 2 % de l’exportation total) et est pratiqué par les nomades depuis le16ème siècle.

Le minerai de fer

Le minerai de fer est la source de revenus la importante de Mauritanie (94,9 %). Le pays est le 13 exportateur mondial de fer. L’exploitation du minerai de fer, actuellement assurée par la Société Nationale Industrielle et Minière (SNIM), a commencé à l’époque de la colonisation française dans la région de Zouérate. Le minerai, dont les gisements de fer pauvre en carbone sont estimés à 200 millions de tonnes est extrait de mines à ciel ouvert. Il est acheminé jusqu’au terminal portuaire de Casado à Nouhadibou, sur une distance de 650 km à travers le désert, par une ligne ferroviaire longeant la frontière du Sahara occidental. Le train minéralier est l’un des plus grands du monde avec trois motrices tirant 200 wagons pesant 24000 tonnes. Le total du fer exploité correspond à 10,4 millions de tonnes par an. Le total du fer importé en Europe correspond à 10,2 % de ses besoins.

L’agriculture

L’agriculture est surtout pratiquée dans les oasis et en bordure du fleuve Sénégal et de ses principaux affluents. Deux formes de cultures cohabitent : Une culture pratiquée après le retrait de l’inondation dans le lit du fleuve (appelée culture de décrue) et une culture irriguée avec pompage de l’eau dans le fleuve. La culture pluviale, pratiquée dans l’arrière-pays, est sérieusement compromise en période de sécheresse.

Le pétrole

La Mauritanie deviendra producteur de pétrole à partir du mois de mars 2006. Cette promesse de prospérité n’est pas étrangère au coup d’Etat qui vient de se produire dans le pays, et qui risque fort d’être suivi d’autres tentatives de prise de pouvoir.

Un gisement de pétrole a été découvert dans l’océan atlantique, et la société australienne Woodside exploitera les champs de Chuingetti. Les experts tablent sur une production de 75000barils/jour. Plusieurs autres gisements (Tioff, Banda, Tevel) ont été repérés. L’exploration sera probablement conduite par Woodside et Dana Petroleum. La Mauritanie a donc un certain avenir comme exportateur de pétrole, probablement de gaz naturel.

La société mauritanienne

Une dimension importante de la vie politique mauritanienne correspond à ce qu’on pourrait appeler le « tribalisme » et le régionalisme. Elle recoupe largement les deux autres aspects ethniques et statutaires, puisqu’il s’agit toujours d’héritages historiques, renvoyant à des différenciations et à des solidarités qui se perpétuent. Mais il faut se méfier, là encore, des traductions trop immédiates du passé dans le présent.

Le rôle dominant joué par les Maures dans la vie politique mauritanienne ne pouvait manquer d’inspirer une lecture « tribale », mais aussi régionale de celle-ci, par référence aux émirats et confédérations. De fait, le régime de Mokhtar ould Daddah a été souvent assimilé à l’hégémonie des tribus du Trarza, alors que celui de Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya est parfois qualifié d’État smasîd, du nom de la tribu de l’Adrar qui est la sienne.

Les choses sont naturellement plus complexes et demandent un décryptage, en priorité une interrogation sur le rôle que joue la tribu dans le contexte contemporain et sur la définition que l’on peut en donner. La tribu se présente comme un groupe de parents, fondé sur une filiation commune et renouvelé par des mariages, mais aussi comme une unité politique défendant ses biens, ses positions territoriales, statutaires et politiques. Les notions centrales sont celle de ‘asabiyya - les solidarités qui lient ses membres -, et celle de factionnalisme, pour désigner le système des alliances qui traverse et parfois divise la tribu, mais qui s’ouvre aussi sur de plus vastes systèmes d’alliance au niveau local et régional.

Ces deux notions conservent un sens dans la société maure actuelle, où les solidarités et les alliances commandent en quelque sorte le fonctionnement de la « société civile ». On peut alors comprendre que les objectifs économiques et politiques ne puissent être atteints sans mobiliser ces relations tribales. Il en est de multiples exemples dans la société mauritanienne, dont les membres eux-mêmes se consacrent longuement au décryptage des appartenances tribales pour comprendre les réussites individuelles ou collectives, mais aussi les échecs et l’évolution de la vie politique.

En concevant les références tribales comme un aspect essentiel de constitution de la société civile, on comprend mieux pourquoi le processus de démocratisation en cours de la vie politique s’est traduit aussi par un retour au premier plan du tribalisme, comme l’évoquent ouvertement les partis - ne serait-ce que pour le condamner - et la presse. Le contrôle et le soutien des notables tribaux apparaissent de manière de plus en plus manifeste comme un aspect essentiel de la pratique politique. Les pratiques concrètes empruntent certes à d’autres registres, celui du religieux et celui de l’économique ; mais la grille de lecture tribale (de même que les grilles de lecture ethnique et statutaire) continue à fournir un sens en quelque sorte premier - dans la définition aristotélicienne du terme -, masquant les autres influences qui s’exercent dans la vie politique mauritanienne.

En s’intitulant République islamique dès l’origine, et en refusant, dans la constitution de 1991, qu’un parti particulier puisse se réclamer de l’islam, les acteurs du discours politique n’ont fait que masquer l’importance du fait religieux. Les traditions de l’islam local, inspiré du sunnisme malékite et profondément marqué par le soufisme, freinent, sans les réduire, les tendances à la diffusion d’autres formes de l’islam contemporain telles que le wahhabisme, le salafisme ou d’un mouvement comme le Tabligh. Le développement des moyens de communication va dans le sens des réponses simples, sinon simplistes, que ces mouvements apportent aux problèmes résultants de la mondialisation. L’action est souterraine, sauf quand elle est encouragée par des partenaires étrangers privilégiés ; elle n’en existe pas moins en dehors de traductions politiques immédiates.

Esclavage en Mauritanie

Selon Amnistie internationale, Anti-Slavery International et de nombreuses ONG locales, plus de 10 % de la population serait toujours retenue en esclavage. La pratique serait plus répandue chez les Maures arabophones, mais perdurerait aussi chez les Wolofs, les Peuls et les Solinkés, les trois principales ethnies du sud du pays. Évidemment, le régime en place depuis deux décennies (et tombé en ce début août 2005), nie fermement l’existence de l’esclavage. Les esclaves et leurs descendants, c’est-à-dire les Haratines, appartiennent à la couche inférieure de la société. Les guerriers (hassans) et les religieux (marabouts) sont au sommet de la pyramide sociale. La promulgation de l’interdiction de l’esclavage en 1980 n’a pas été suivie de mesures d’application. Le problème, est que la classe politique dominante, composée presque uniquement de Maures blancs est celle qui bénéficie le plus de l’esclavage. Les Maures blancs n’ont aucun intérêt à dénoncer cette pratique d’une autre époque. C’est pourquoi la société mauritanienne est encore basée sur l’oppression de certains groupes ethniques par d’autres.

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