Reportage d’Envoyé Spécial : honte et écœurement

C’est la honte et l’écœurement de me dire que Mohamed Sifaoui et moi faisons partie du même corps profe

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vendredi 3 décembre 2004

Reportage d’Envoyé Spécial : honte et écœurement

C’est la honte et l’écœurement de me dire que Mohamed Sifaoui et moi faisons partie du même corps professionnel qui me poussent à réagir après la diffusion du « portrait » de Tariq Ramadan sur France 2.

D’autres se sont étendus sur le personnage, d’autres se sont étendus sur les enjeux, je me contenterai de revenir sur la fabrication de ce fameux « document » et de rester dans le strict domaine de la technique professionnelle.

Ce reportage aurait-il été présenté comme un documentaire, une oeuvre d’auteur qu’il aurait pu être dispensé des critères qui font d’un film une « enquête de journaliste ». 

Le journaliste annonce avoir été témoin à charge dans un procès qui a concerné l’homme dont il fait aujourd’hui le portrait.

Quelle cause justifie ce manque primaire de déontologie ?

Pour quel autre personnage aurait-on accepté une telle confusion des rôles ?

J’étais moi-même dans ce procès « témoin à décharge » de Tariq ramadan, il a toujours été évident que je ne ferai pas de film sur lui, ayant bien conscience d’avoir perdu ma « légitimité journalistique »

Y aurait-il une école de journalistes français contre une algérienne ? Des éthiques différentes ? Certainement pas.

Aucune information nouvelle, des approximations, des faux rapprochements, des interprétations malveillantes, des citations d’interviewés largement manipulées, la litanie des doubles, triples et quadruples discours qui poursuit Ramadan depuis des années. Rien dans le fond ne justifie l’angle choisi.

Quelle est la légitimité des « spécialistes » et des « consultants » en tous genres qu’on utilise quand le propos arrange ?

Que dire de la méthode indigne qui consiste à employer une caméra cachée pour faire de la provocation si facile ? Depuis quand débarque-t-on n’importe où en disant qu’on vient poser des questions ?

J’enseigne régulièrement en école de journalisme, ce « reportage » présenterait l’unique mérite d’y être décrypté. L’exercice serait sans nul doute très pertinent pour aborder la question des champs à ne pas mélanger puisque la liberté d’informer va de pair avec la responsabilité. Nous assistons au développement d’un pseudo-journalisme qui va tuer notre métier en le noyant dans un militantisme non-assumé. C’est la confusion des genres qui est inadmissible. M. Sifaoui a le droit de penser que T. Ramadan est un homme fourbe et dangereux. Le journaliste Sifaoui doit le prouver, ce qu’il n’a toujours pas fait malgré des ficelles énormes et des artifices variés.

M. Sifaoui fait de la communication et pas de l’information, son film n’a rien à faire dans un cadre journalistique.

Que Mohamed Sifaoui soit un mauvais journaliste est une chose, qu’une « grande » chaîne de télévision publique française diffuse en est une autre, bien plus inquiétante.

Les rédactrices en chef d’« envoyé spécial » ont complètement discrédité leur magazine en garantissant que ce sujet a été traité avec « toute la rigueur et le professionnalisme qu’implique le respect de la charte du journaliste. » Nous ne devons pas connaître la même. Elles ne peuvent pas être dupes, alors au nom de quoi acceptent-elles de cautionner ce type de pratique. Démagogie ?Audience ? idéologie ?

Il est vrai que Ramadan est un sujet qui marche bien et que la dénonciation des intégristes-islamistes-fondamentalistes fait consensus.

Elles peuvent être de bonne foi sur le fond du propos ce qui ne justifie en aucun cas cet aveuglement sur l’absence d’éthique.

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Auteur : Nathalie Dollé

Journaliste

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