Réponse à Fadéla Amara

Comme j’ai un peu de temps à perdre, je le fais en répondant, chère Fadela Amara, à votre texte publié

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dimanche 6 mars 2005

Comme j’ai un peu de temps à perdre, je le fais en répondant, chère Fadela Amara, à votre texte publié ce 2 mars 2005 dans Libé. Vous affirmez que vous n’êtes pas une « indigène de la République ». C’est déjà clair pour tout le monde, vous n’avez pas besoin de le préciser. De toutes manières, nous ne vous avions pas incluse dans le "nous". Rassurez-vous !

Vous titrez : "Moi, fille d’immigrés, pour l’égalité et la laïcité". Je pourrais faire de même et écrire "Moi, immigrée pour l’égalité et la laïcité" sans que cela ne me pose aucun problème : ce sont là des valeurs que je revendique haut et fort sans aucune hésitation.

Bon, il se trouve que je suis immigrée moi-même et que vous parlez d’un pays que je connais pour y avoir vécu pendant ses heures les plus dures, ce qui n’est pas votre cas. Voilà pourquoi je me donne le droit de vous répondre après avoir lu votre vision des choses que vous ne connaissez pas !

Vous êtes très drôle, car lorsqu’il s’agit des crimes coloniaux et de la discrimination envers les enfants d’indigènes qui persiste aujourd’hui en France, vous dites "c’est loin tout ça, c’est du passé, on passe à autre chose" mais lorsqu’il s’agit du droit pour des filles de porter le foulard, alors là, l’Algérie, c’est juste à coté, à la limite d’envahir nos cités, les islamistes sont à nos trousses, là vous n’hésitez pas à tirer la sonnette d’alarme.

L’Algérie des années 80/90 je l’ai vécue, je l’ai subie, je l’ai combattue sur place. Les manifestations pour la journée des femmes, je les ai toutes faites, là bas, sur place depuis que j’ai eu l’âge de marcher. Nos combats de femmes algériennes pour notre émancipation, je les ai tous menés, partagés, là bas, sur place et ici depuis mon exil. Les intégristes islamistes comme vous dites en criant au loup sont loin d’être en France et de menacer la République comme vous tentez de le faire croire à tout le monde avec vos déclamations alarmistes. Si vous étiez sérieuse, vous reconnaîtriez que personne ne peut islamiser la France. Je ne sais pas s’il existe des fous pour simplement le souhaiter, mais ce que je sais, c’est qu’ils n’ont aucune chance d’avancer d’un mètre, donc de grâce, silence.

La réalité algérienne des années 80/90 était si complexe que moi-même, l’ayant pourtant vécue en direct, je ne me permets pas d’en tirer des certitudes comme si nous, le Peuple, étions au courant de toutes les magouilles qui se sont tramées à nos dépens.

On sait aujourd’hui que les islamistes intégristes comme vous dites, ont été trop souvent liés aux pouvoirs en place, aux généraux sanguinaires et que tous ces bourreaux réunis n’ont eu qu’une seule victime : L’ensemble du Peuple algérien. 250 000 morts (et je ne sais combien de milliers de disparus) massacrés sous les yeux du pouvoir ne peuvent se résumer au seul « virus intégriste » délié de toute la corruption du pouvoir en place qui l’a soutenu, manipulé, armé, encouragé et qui a sans doute commis des crimes de ses propres mains.

Ce que vous affirmez est absurde, vous êtes d’un simplisme déprimant.

En parlant de nous, vous affirmez : « Les obscurantismes et leur soutien se déchaînent contre l’esprit des Lumières », toute modestie mise à part, je fais partie des initiateurs de l’appel « Nous sommes les indigènes de la République... ». « L’esprit des Lumières », je ne sais pas ce que c’est. De quoi parlez-vous ? Pouvez-vous m’éclairer s’il vous plait ? Parce qu’à défaut d’obscurantisme, je suis dans l’obscurité la plus totale lorsque je vous lis. Si l’esprit des lumières aujourd’hui est porté par vos patrons du PS et autres parrains pro Sharon, alors, non seulement je me déchaîne contre votre obscurantisme lumineux, mais je le revendique et vous accuse tous autant que vous êtes d’être les promoteurs de la stigmatisation des descendants d’immigrés et d’œuvrer pour l’injustice la plus totale.

Vous prétendez également : « Moi, fille d’immigrés, je devrais proclamer que je suis une colonisée, ici et maintenant, dans ma cité en mars 2005. » Non non, surtout, ne faites pas ça, pitié !

Pour vous, l’histoire de la colonisation est du passé digéré et vous voulez que nous passions à autre chose tout de suite. Vous n’avez pas de mal à le faire et c’est normal vu les ambitions carriéristes qui vous animent mais de grâce, ne parlez qu’en votre nom, vous ne représentez que vous-même. Et le terrain comme vous dites, non seulement vous ne le connaissez pas mais lui non plus ne vous connaît pas et ne vous reconnaît pas.

Après nous avoir expliqué que la colonisation, on s’en fout, c’est du passé, de nous avoir demandé en quoi cela nous regarde, d’un coup, d’un seul, vous dites  : « La guerre d’indépendance algérienne n’est pas l’équivalent de la Shoah. Le programme de l’Algérie française, ce n’était pas l’extermination totale d’une population. » Qu’est-ce qui vous arrive Fadéla Amara ? Pourquoi parlez-vous de la Shoah ? Quel est le rapport avec notre texte ? Qu’est-ce qui se passe dans votre tête ? Quand on lit votre texte et tout d’un coup ce passage, on se demande si vous n’avez pas eu un flash, un éclair de lumière ou si vous ne cherchiez pas absolument à caser la Shoah quelque part dans votre texte. Vous êtes attendrissante avec vos leçons apprises par cœur et votre volonté de les mettre à toutes les sauces. Vous êtes une bonne élève, vous irez très loin. Par ailleurs, vous êtes de ceux qui disent qu’il ne faut pas comparer les crimes et je partage ce principe mais expliquez-moi juste qu’est-ce que la Shoah vient faire là et pourquoi vous comparez les crimes quand ça vous arrange ? Peut-être que ce que vous entendez par là c’est que tout crime autre que la Shoah est négligeable et implicitement acceptable car il n’y a pas eu volonté « d’extermination totale d’une population ». Quel humanisme !

Autre flash, vous prétendez en parlant de nous « ils préparent, pour les jeunes filles, le terreau d’une sorte de « statut personnel », pour reprendre l’expression de Leïla Sebbar ». Premièrement, le statut personnel n’est pas une expression de Leïla Sebbar. Vous êtes vraiment risible. Le statut personnel est un statut réservé aux femmes algériennes (comme moi) qui fait que ces femmes sont soumises (oui oui) en France (oui oui) au code de la famille de leur pays d’origine. Ceci n’est pas notre fait, il s’agit d’accords signés par votre chère République laïque avec l’Algérie. Donc franchement, vous feriez mieux de faire silence et d’aller mieux vous informer.

Deuxièmement, mon premièrement montre bien que ce que vous dites n’a aucun sens.

Et je m’arrête là car tous comptes faits, je n’ai pas autant de temps à perdre que ça.

Meriem Laribi.

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Auteur : Meriem Laribi

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