Réformer ou Déformer la pensée islamique ? (partie2 et fin)

Définir la réforme dans la pensée musulmane, c’est retourner aux sources fondatrices de la philosophie de

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lundi 15 décembre 2003

La réforme : Un cheminement spirituel

Définir la réforme dans la pensée musulmane, c’est retourner aux sources fondatrices de la philosophie de la réforme en Islam. Avant que la réforme ne prenne la forme d’un courant de pensée, d’une idéologie ou d’un mouvement, elle est tout d’abord une identité du changement global, social, éducatif et institutionnel. Mais aussi et surtout, l’identité de la réforme est intimement liée à l’expérience personnelle, à l’évolution de la productivité à travers l’élévation des capacités intellectuelles et des charges émotionnelles.

1 - Problème étymologique

La définition de la réforme dans l’espace culturel musulman pose un problème de concordance étymologique et donc conceptuelle dans la culture occidentale. La réforme est identifiable au changement des mœurs, lois et institutions pour un meilleur résultat. C’est aussi le rétablissement dans la forme primitive d’un culte ou d’une religion. Elle peut signifier encore l’expression des mouvements religieux du XVIème siècle qui fonda le protestantisme avec notamment Luther et Calvin, d’où l’appellation « Eglise réformée ». S’inspirant de la vision graduelle du changement, la méthode réformiste est à l’opposé de la méthode révolutionnaire qui repose sur la vision radicale. De ce fait, le réformisme peut être considéré comme étant la doctrine du changement partiel, et par étapes, par opposition à la doctrine radicale et révolutionnaire.

L’étymologie arabe de la réforme fait moins référence au changement de forme qu’à la validité du changement. La source de la réforme (Islah) est la racine trilogique (SLH) qui signifie être utile, crédible et valable. Par conséquent, la réforme est l’action du changement capable de corriger et d’orienter vers le bénéfique pour les hommes. L’implication de l’action dans le processus de la réforme l’identifie à la bonté, d’où les expressions « ’Amal Salih », désignant la bonne action, ou « Rajul Salih » qui renvoie au sens de l’homme saint. Ainsi la validité rejoint la bonté, pour fonder le processus du changement dans l’esprit de la réforme. Donc ce que nous prétendons être l’équivalent de la réforme, n’est en effet ni changement pour le meilleur tout court, ni changement hérétique, ni même antirévolutionnaire.

2 - Réformer / se réformer

Dans l’esprit de la pensée islamique, l’action bénéfique et bonne pour autrui doit être conditionnée par l’attachement à une finalité divine. La validité de l’action est une bonté d’esprit vis à vis de Dieu, jugée ainsi par Le Juge Suprême Divin. C’est une inspiration permanente, se ressourçant de la Bonté Absolue et de la Validité Eternelle. L’usage du Coran en fait un pilier de l’éthique et chemin vers la purification de l’âme. « Nous ne laissons pas perdre la récompense de ceux qui réforment » (Coran 7/170), « Dieu seul distingue les corrompus des réformateurs » (Coran 2/220).

Se réformer « soi même » devient l’essence de réformer « le monde », puisqu’il s’agit d’une action de spiritualité intimement liée à la foi, et au degré de piété « ceux qui croient et se réforment, nulle crainte sur eux et ils ne seront point affligés » (Coran 6/48), « ceux qui acquièrent la piété et se réforment, n’auront aucune crainte et ne seront point affligés » (Coran 7/35).

Réforme rime aussi avec mission prophétique dans le sens de témoignage. Rappelons-nous du message de Moïse s’adressant à Aaron : « Remplace moi auprès de mon peuple et soit réformateur, et ne suis pas le sentier des corrupteurs » (Coran 7/142), ou celui de Shu’ayb : « Je ne veux que la réforme tant qu’elle m’est possible et mon guide pour cela est Dieu » (Coran 11/88).

3 - Norme de civilisation

« Ne semez pas la corruption sur terre après qu’elle ait été réformée » (Coran 7/56), « Dieu ne détruit pas les cités dont les habitants sont réformateurs » (Coran 11/117). La mission de la réforme est opposée à la corruption à l’échelle de l’humanité entière, et même au niveau ontologique en rapport avec la nature humaine et ses besoins existentiels d’une éthique de réforme. Elle représente alors une vitalité nécessaire pour l’évolution des cités, en terme de cheminement continuel de bonté vers l’idéal divin. L’aspect interne spirituel rejoint donc l’expression civilisationnelle et conditionne sa validité éthique. L’éthique prend ainsi à la fois une forme sociale et ontologique, comme si la vie en dépendait.

La réforme interne ne semble pas être une finalité en soi, puisqu’elle doit s’articuler dans le contexte de la cité. Réformer exige un effort exceptionnel de contemplation globale du sacré, qui ne se contente pas de la lecture de ses textes, mais qui va au delà du sens vers l’essence éducative et purificatrice de l’être.

Ainsi, la contextualisation prend une articulation de vertu sociale, et non un simple changement partiel et graduel, tel que l’expression « réforme » signifie souvent aujourd’hui. Marier le texte au contexte, et la vertu interne à la vertu sociale, fonde le modèle de la civilisation de réforme islamique. La réforme est un processus d’élévation d’esprit, à la fois vers sa source d’inspiration divine et vers la vertu sociale. C’est une démarche fondamentalement personnelle, mais qui s’inscrit dans une finalité collective.

Espoirs

L’ennemi de la réforme demeure l’uniformisme qui s’oppose au droit à l’expérience personnelle, et donc à la différence, surtout lorsqu’il s’appuie sur une quelconque légitimité dogmatique sacré. Le sort de l’anathème semblerait être alors évident, et les conclusions des génocides et exterminations « religieuses » sembleraient acquises.

L’uniformisme qui règne sur le système mondial actuel qui consiste à globaliser le pouvoir économique, politique et culturel, et à influencer même l’opinion publique, profite à l’uniformisme dogmatique, et lui donne plus de crédibilité, et de moyens d’action. L’avenir du droit à la différence, l’essence même de toute réforme, est donc menacé face à la montée de l’esprit d’uniformisme, allant même jusqu’à freiner des systèmes visant à la réforme. Serait t-il capable d’uniformiser les derniers réformateurs de notre temps moderne ?

L’avenir nous dira si les différentes écoles et tendances de réformes, islamiques et non islamiques, seront conscientes des défis communs, et en mesure de bâtir le modèle d’un nouveau monde qui respecte l’intégrité de la personne et la différence.

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Auteur : Mohamed Mestiri

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