Références islamiques contre l’iconoclasme taliban

Nous publions ci-dessous une analyse de Michel Hilal Renard qui réagit à la volonté affichée des Talibans

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mercredi 7 mars 2001

La destruction des images (iconoclasme) et statues bouddhiques par le régime des Talibans suscite une réprobation générale. Pour certains musulmans qui pensent que le monde entier passe son temps à comploter contre l’islam, cette réprobation, qu’ils qualifient ’d’hypocrite’, risque de renforcer leur vision paranoïaque et leur mentalité ’forteresse assiégée’.

C’est que leur conception de l’islam a probablement été nourrie des mêmes références qui sont aujourd’hui celles des Talibans, formés au Pakistan et soutenus par le régime wahabite de l’Arabie saoudite : un islam transformé en idéologie politique de combat contre un Occident caricaturé et diabolisé.

Et pourtant, je trouve dans l’histoire et la pensée musulmane des références qui condamnent l’attitude des Talibans comme obscurantiste et exprimant une profonde perversion de ce que pourrait être une réflexion contre l’idolâtrie contemporaine, capable de contextualiser la manière dont les premiers musulmans ont lutté contre l’idolâtrie.

Cette réflexion serait à situer dans l’esprit des finalités de la Charî’a (maqacid ech-Charïa) -position totalement ignorée des Talibans et de leurs maîtres idéologues pakistanais et saoudiens.

1 - La destruction des idoles a été pratiquée dans la phase fondatrice de l’islam, lors de la victoire militaire du Prophète contre les Qoray****es de La Mecque.

Ce contexte inaugural du prophétisme victorieux définit de manière limitative sa portée, justement parce que la prophétie est close. Il justifie qu’on ne peut reproduire le geste du Prophète mécaniquement et hors de ce contexte. L’exemplarité du Prophète n’étant pas l’imitation formelle.

Après la destruction des idoles de la Ka’ba, le Prophète évoqua ainsi son geste : ’Personne ne devait avant moi porter la main sur cette enceinte sacrée et personne ne le fera après moi. Je n’avais moi-même le droit de le faire que durant une partie du jour’ (cité par Tor Andrae, ’Mahomet, sa vie et sa doctrine’, Paris, Adrien Maisonneuve, p. 165).

2 - A côté des récits mentionnant la destruction d’idoles dans le cadre de la confrontation avec d’autres clans à Médine (affrontement politico-militaro-religieux), celui évoquant La Mecque en janvier 630 comporte une dimension spirituelle très forte.

La destruction des idoles par le Prophète a donc un caractère non reproductible, précisément parce qu’elle fut réalisée par lui et non par n’importe quel homme.

Le récit de Wâqidî (cité par Martin Lings, ’Le Prophète Muhammad. Sa vie d’après les sources les plus anciennes’, Seuil, 1986, p. 359) indique :

’Le Prophète s’avança vers les idoles au nombre de trois cents soixante, qui étaient disposées en un vaste cercle autour de la Maison sacrée. Chevauchant entre celles-ci et la Maison, il répétait le verset révélé : ’La Vérité est venue et l’erreur s’est dissipée. Certes, l’erreur ne peut que se dissiper’ (Coran, XVII, 81), tout en pointant son bâton vers chacune des idoles, l’une après l’autre. Chaque fois que son bâton se tendait vers l’une d’elles, l’idole tombait la face en avant’.

3 - Toutes les idoles ne furent pas détruites par le Prophète.

Il a demandé l’effacement des représentations païennes dans la Ka’ba, à l’exception d’une icône représentant la Vierge Marie et l’enfant Jésus, et d’une peinture représentant Abraham.

Cet épisode est rapporté par Martin Lings qui cite Wâqidî citant lui-même Ibn Shihâb az-Zuhrî, ce qui indique que ce geste se trouvait mentionné dans l’histoire d’Ibn Ishâq avant qu’Ibn Ishâm ne l’ait abrégée.

Cet épisode est conforme au texte coranique qui ne contient aucune interdiction générale des images.

4 - On peut invoquer l’humanisme du Coran contre l’iconoclasme des Talibans, en particulier à propos du rapport aux autres divinités :

’Ne blasphémez pas les divinités qu’ils invoquent en dehors de Dieu, de peur qu’ils ne soient portés, dans leur ignorance et par dépit, à blasphémer Dieu. C’est ainsi que nous avons fait que chaque peuple soit satisfait de son œuvre. Plus tard, ils retourneront tous à leur Seigneur, qui leur redira ce qu’ils avaient fait’ (Coran, VI, 108).

Ou encore à propos du désordre :

’Nous accorderons l’ultime vie à ceux qui ne cherchent ni la domination sur la terre, ni la destruction et le désordre. La fin heureuse est réservée aux vertueux’ (Coran, XXVIII, 83).

5 - S’ils ne tiennent pas compte de tout ceci, les Talibans n’ont, de toute façon, pas été capables de montrer que les statues bouddiques sont l’objet d’un culte menaçant l’islam. Ces statues appartiennent au patrimoine culturel et historique de l’humanité que le Coran n’appelle pas à détruire, au contraire :

’Ne parcourent-ils pas la terre, pour voir ce qu’il est advenu de ceux qui ont vécu bien avant eux ? Ils étaient pourtant plus forts qu’eux et ont laissé sur terre bien plus de vestiges’ (Coran, XL, 21).

Alors que les Talibans laissent en paix ces ’vestiges’. Et que la protestation argumentée des musulmans s’élève contre cette barbarie qui défigure l’islam.

Hilal-MR

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Michel Renard est directeur de la revue «Islam de France»

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