Rassembler ce qui est épars (partie 1)

Les débats très vifs auxquels donne lieu l’hypothèse de l’entrée de la Turquie dans l’Union Europée

lundi 11 octobre 2004

Les débats très vifs auxquels donne lieu l’hypothèse de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne me paraissent exemplaires de ce que peut-être un faux débat, un débat dont le sujet réel n’est pas celui dont on parle.

Il ne s’agit pas de sous-estimer l’enjeu que peut représenter cette adhésion et, avant même l’adhésion, la manière dont les Européens vont répondre à cette demande : les enjeux, économiques, politiques, stratégiques, culturels, sont considérables et mériteraient de longs développements.

La difficulté vient de ce que des éléments concernant objectivement le débat sont avancés en même temps que d’autres, purement irrationnels ou fantasmatiques. Essayons de les démêler, en lisant les premiers à la lumière des seconds.

Il serait vain de nier que les adhésions des pays tiers ne soient une procédure simple, a fortiori pour un pays de 70 millions d’habitants. Compte tenu des règles actuellement en vigueur, si la Turquie rejoignait l’Union Européenne, elle aurait ainsi 99 députés au Parlement Européen - comme l’Allemagne - nombre maximal autorisé par pays : l’impact politique serait très fort ; l’impact budgétaire sur l’Union et les conséquences sur les pays les moins riches ne seraient pas non plus négligeables : la PAC devrait voir son budget actuel de 56 milliards d’euros augmenter de 11,3 milliards, plus 10 milliards supplémentaires pour la politique régionale (de 50 milliards aujourd’hui), sans compter la baisse des aides accordées aujourd’hui à des pays nouvellement entrés dans l’Union, qui se retrouveraient subitement « trop riches » pour pouvoir bénéficier des aides. Ces problèmes sont réels et ne doivent pas être sous estimés ; ils ne sont cependant pas l’essentiel : le débat sur la Turquie sert de masque à un discours identitaire violent, qui renvoie l’autre, en l’occurrence le musulman, à une différence d’autant plus irréductible, qu’elle réside dans la nature même de celui-ci.

Je vais faire ici l’hypothèse que lorsque, dans ce débat, l’on parle de la Turquie, l’on parle en réalité de la France ; lorsque l’on parle des Turcs, on parle des Français, et plus précisément de ceux que l’on ne sait pas comment nommer : immigrés de la deuxième génération ? beurs ? musulmans ? ... lorsque l’on parle de l’islam en Europe, il s’agit en réalité de l’islam non pas tel qu’il existe en France, mais tel qu’on l’imagine, tel qu’on lui assigne ou voudrait lui assigner une place, si possible en évitant de demander leur avis à ceux qui s’en réclament.

Le premier à placer le débat sur ce terrain a été Valéry Giscard d’Estaing, qui avait déclaré, en 1998, que l’adhésion de la Turquie « changerait l’idée que l’on se fait de l’Europe ». Que cache cette litote ? Elle prend tout son sens si l’on se rappelle à la fois la politique menée par Valéry Giscard d’Estaing à l’égard des immigrés ainsi que d’autres de ses déclarations : qui ne se souvient qu’il avait initié la politique du « million des immigrés » ? En échange d’un pécule de 10 .000,00 Frs, les immigrés étaient invités à plier bagages et à rentrer « chez eux », c’est à dire là où ils n’étaient plus depuis longtemps. C’était le moyen de lutter contre « l’invasion » dont il estimera au cours d’une interview au journal de 20 heures, une fois revenu dans l’opposition, la France victime.

Jacques Delors dira ensuite clairement que l’Europe est un « club chrétien ».

François Bayrou, issu du courant démocrate-chrétien, exprime une hostilité constante à l’adhésion de la Turquie, en agitant le spectre de l’affaiblissement : « Si l’on considère que l’Europe doit s’étendre perpétuellement et englober des pays qui appartiennent à d’autres continents et à d’autres cultures, alors on aura au bout du compte une Europe faible  ».1

Cette « faiblesse » est à rapprocher des récentes déclarations de Jean-Pierre Raffarin au Wall Street Journal  : il y aurait déclaré s’interroger sur l’opportunité de voir « le fleuve de l’islam [rejoindre] le lit de la laïcité ».2

Ces propos sont particulièrement intéressants, et le Premier ministre a bien tort, à ce titre, de les renier aujourd’hui ; ils illustrent en effet parfaitement l’un des aspects constants de la vulgate contemporaine de l’islamophobie : la dialectique actif/passif. Est-il opportun qu’un fleuve puissant coule dans mon lit ? Quel est ce fleuve et quel est mon rôle dans ce lit ? le laisser couler ? En moi ? Cette vision n’est-elle pas insupportable ? Il convient d’y mettre bon ordre.

Ce type de propos est repris par un chroniqueur du Figaro3, qui gratifie le matin les auditeurs de France Culture du texte écrit pour le journal. Il y a un côté impérial chez ce journaliste. Il me rappelle ce que l’un de ses contemporains disait, au demeurant fort injustement, de l’Impératrice Joséphine : « Elle n’a qu’un quart d’heure d’esprit par jour ». Il y a de cela : jugeant qu’il manquerait sans doute de grâce s’il forçait son talent, la même chronique est donnée le même jour dans deux organes différents. Que nous dit-il de si intéressant qui mérite d’être répété ? « Une fois entré dans l’Union, le peuple turc se rebellerait avec d’autant plus de vigueur 4 contre des obligations juridiques, qu’il considèrerait comme un viol 5 culturel. Il faut débarrasser la Turquie de l’Europe. Laissons les Turcs être les Turcs ». Je reviendrai plus longuement sur ce texte à propos des débats autour du nouveau code pénal turc ; d’ores et déjà, il est permis de se demander, le souci de la culture turque ne semblant pas celui de l’auteur (« Laissons les Turcs être des Turcs ») si la crainte réelle qu’expriment ces lignes n’est pas précisément celle du viol de soi par un autre supposé plus vigoureux, devant lequel, s’il s’approchait trop, l’on ne pourrait être que dans la position tremblante de la victime consentante. En réalité, ce n’est pas la Turquie qu’il faut débarrasser de l’Europe, c’est l’Europe qu’il faut débarrasser de la Turquie.

Ces propos sont loin d’être fantaisistes et relèvent d’une dialectique constante de l’extrême droite, qui semble avoir perverti bien des esprits : les choses n’ont jamais été aussi claires qu’à Strasbourg lors des débats qui ont animé les projets de construction de mosquées. Lors du premier débat organisé sur ce thème, le 12 avril 1999, un représentant ce cette mouvance avait commis un lapsus intéressant : « Les églises se désertifient alors que les mosquées prolifient (sic) ! », d’autant plus intéressant que l’un des tracts distribués à l’occasion représentait la cathédrale de Strasbourg avec un deuxième clocher, en forme de minaret, plus haut que le clocher existant. La référence phallique est évidente et renvoie à l’imaginaire colonial sur la sexualité orientale, dangereuse parce qu’excessive et incontrôlable.

Les débats sur l’adoption du nouveau code pénal en Turquie et l’hypothèse de faire de l’adultère un délit ont ajouté, à l’imaginaire sur la sexualité, divers procès, se fondant sur une vision essentialiste de l’islam, une réécriture de l’histoire et un aveuglement sur soi-même.

« Libération » s’illustrera par des images et des titres « chocs » : « La Turquie veut punir ses infidèles [en gras]. Un projet de loi faisant de l’adultère un délit passible d’un an de prison sera discuté demain »6 . L’illustration qui accompagne ce titre représente une femme voilée de trois quarts arrière sur un fond de silhouettes de mosquées typiquement ottomanes. La « punition des infidèles » est, dans ce titre, particulièrement inélégante, puisqu’elle renvoie à un concept religieux, suggérant que la Turquie, toujours laïque pour autant que je sache, envisage de « punir » les non musulmans du simple fait de leur non-appartenance à l’islam.

Ce débat autour de la réforme du code pénal a été extrêmement intéressant : qui s’est inquiété que l’ancienne législation en la matière, pourtant établie par des gouvernements laïcs, ait prévu qu’en cas d’adultère la femme était passible d’une peine de six mois à trois ans de prison même pour une aventure occasionnelle, alors que pour être condamné un homme devait entretenir une liaison régulière ? Fort peu de monde.

Tout a été avancé pour expliquer cette affaire : une tentative de satisfaction d’une base électorale impatiente, un moyen pour essayer de faire croire à cette même base que si la Turquie n’obtenait pas ce qu’elle voulait, c’était à cause de l’islam7, que le gouvernement en place n’était que le paravent de forces obscures, que les musulmans, en Turquie comme ailleurs, étaient des adeptes du double langage : une page de la rubrique « Rebonds » de Libération8 titre : « Qui gouverne la Turquie ? » est accompagnée d’une caricature de Willem représentant des hommes barbus avec des missiles à la place du turban et cette légende : « Pour nous, l’énergie nucléaire est à but purement pacifique » ! Une édition ultérieure9 nous apprendra que « Les dirigeants de l’AKP sont moins l’otage de leur base islamiste ou des confréries religieuses que de leurs propres schémas mentaux archaïques où se mêlent méconnaissance des réalités européennes et arrogance du pouvoir », bien plus condamnable, semble-t-il, que la méconnaissance de l’islam turc et de l’arrogance intellectuelle.

Le projet retiré, une raison est vite trouvée : la Turquie ne l’a fait que « pour plaire à ses partenaires  » !10 Un haut fonctionnaire européen, non autrement nommé, déclare à ce même journal : « C’est trop tard, les mauvaises odeurs sont déjà sorties »11, révélant une vision sous prolétarisée et mal odorante de l’islam. Oserait-on parler dans ces termes à propos d’un autre pays ?

De manière générale, cette affaire va donner lieu à de savantes explications, tournant toutes autour d’une conception essentialiste de l’islam ; la même livraison de ce journal nous donnera le commentaire suivant : « ... ces anciens islamistes qui se définissent comme „conservateurs démocrates" montrent que par derrière leur réformisme pro européen de façade, ils conservent leurs vieux réflexes notamment sur les questions de mœurs »  : un musulman reste un musulman, bien entendu étroit et fanatique, quoi qu’il fasse. Seul les « vrais Européens » auraient le droit de changer d’avis : qui mettrait en doute, aujourd’hui, l’engagement européen de Jacques Chirac après qu’il ait prononcé hier le fameux « discours de Cochin » appelant les Français à ne pas écouter la voix de l’étranger, trompeuse et rassurante ? Qui contesterait, aujourd’hui, l’engagement laïc de notre classe politique, alors qu’il y a vingt ans, ces mêmes défenseurs de la laïcité étaient massivement dans les rues pour défendre l’école catholique contre le projet de création d’un « grand service public laïque et unifié » et présentaient cette défense des écoles confessionnelles comme une garantie de la liberté individuelle ? Personne.

Quelques temps plus tard12 cette vision des musulmans est confirmée : « Libéraux par intérêt bien compris sur le plan intellectuel, Recep Tayyip Erdogan et sa garde rapprochée restent ultraconservateurs notamment en matière de mœurs ». En quoi cette position est-elle spécifique à la Turquie ? Ne connaît-on pas exactement la même chose chez nous ? Lors des débats sur le Pacs à l’Assemblée Nationale, les parlementaires « libéraux » sur le plan économique, ne l’ont guère été sur le chapitre des mœurs et certains se sont illustrés par des prises de positions injurieuses (« pourquoi pas la zoophilie ? » interrogeait l’un d’entre eux) ; d’autres ont brandi une Bible au cours des débats, sans considération particulière pour la laïcité de la République.

J’ai déjà cité brièvement le chroniqueur du Figaro ; il mérite de l’être plus longuement : « Pour s’être indignés avec autant d’éclat de la criminalisation de l’adultère par le parlement d’Ankara, il faut que les membres de la Commission Européenne se soient fait beaucoup d’illusions. [...] on ne transfère pas des normes juridiques d’une société à une autre sans provoquer de rudes chocs en retour. [...] A fortiori, s’agissant d’un pays dont la culture est aussi éloignée de la nôtre que la Turquie, la crispation de son peuple sur les codes archaïques régissant la condition féminine n’aurait dû étonner personne ».

On n’avait jamais déposé si prestement le « fardeau de l’homme blanc » ! Si nous considérons que l’un des buts proclamés de la colonisation était d’apporter aux peuples colonisés les lumières de la civilisation, nous sommes ici dans un discours pré colonial : ces peuples sont si arriérés, qu’il est inutile de chercher à leur transmettre nos valeurs...

Au demeurant, celles de l’Europe chrétienne sont-elles si différentes ? La condamnation, cet été, du féminisme et autres « perversions » contemporaines par le Vatican semble relever de conceptions peu éloignées de celles que l’on reproche au gouvernement de M. Erdoğan ; en janvier 2003, la publication de la « Note doctrinale sur certaines questions concernant la participation des catholiques dans la vie politique » appelant à voter contre les lois relatives à l’avortement, au divorce ou aux unions de même sexe a appelé peu de commentaires.

Cette parenthèse refermée, que nous apprend ce discours sinon que rien n’a changé depuis les « Lettres Persanes », dans lesquelles Usbek se révèle, à la fin du roman, non pas l’être subtil et raffiné qui a fait les délices des salons parisiens, mais un Oriental jaloux et cruel, qui fait exécuter sans pitié sa femme, qui l’a trompé.

(A suivre...)

Notes :

1 Le Monde, 22 juillet 2004
2 Le Monde, 25 septembre 2004
3 Alain Gérard Slama in Le Figaro, 27 septembre 2004
4 c’est moi qui souligne
5 idem
6 édition du 13 septembre 2004
7 Cf. Libération du 13 septembre 2004
8 Idem, édition du 14 septembre 2004
9 Celle du 28 septembre 2004
10 Idem, édition du 15 septembre 2004
11 C’est moi qui souligne
12 Cf. Libération du 28 septembre 2004

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