Rapport sur les conditions sanitaires de l’accomplissement du Hajj pour les musulmans de France (Partie 1/3)

Le Hajj, le pèlerinage musulman à La Mecque, (Arabie Saoudite) constitue l’un des cinq piliers de l’isla

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dimanche 29 avril 2001

Le Hajj, le pèlerinage musulman à La Mecque, (Arabie Saoudite) constitue l’un des cinq piliers de l’islam. Il s’agit ainsi d’une obligation religieuse impérative pour tout croyant majeur conscient et en bonne santé qui peut financièrement se l’offrir sans emprunter. Il s’agit souvent de l’aboutissement d’une vie de labeur et de sacrifices.

Les cérémonies du Hajj se déroulent chaque année durant cinq jours consécutifs (qui peuvent être réduits à quatre) du mois lunaire de Dhul’hija, à cette occasion, les musulmans affluent du monde entier pour se retrouver et accomplir les mêmes rites aux mêmes endroits et quasiment en même temps.

Cette foule bigarrée, bien qu’extrêmement pacifique et tout entière occupée à la dévotion, du simple fait qu’elle est constituée de plusieurs millions d’individus, pose des problèmes en termes d’ordre public, de sécurité publique et de santé publique.

Par ailleurs du fait que l’on n’accomplit en général le Hajj qu’une seule fois dans sa vie, les pèlerins, en majorité inexpérimentés, constituent des proies faciles, tant en France qu’en Arabie Saoudite, pour toutes sortes de personnages peu scrupuleux dont les objectifs réels sont très peu spirituels.

Les autorités françaises s’interrogent à juste titre sur le nombre croissant de pèlerins résidant en France qu’ils soient de nationalité française ou non, et sur le rôle de l’état français en matière de continuité de l’ordre, de la sécurité et de la santé publique pour ces résidants un court moment expatriés.

C’est ainsi que le Ministère des Affaires Étrangères français a délégué, sur place à La Mecque, à l’occasion des Hajj 2000 et 2001, un chargé de mission rattaché au consulat général de France de Djedda.

D’un autre côté, les autorités de veille sanitaire, sur recommandation du Haut Conseil de la Santé publique, ont recommandé aux pèlerins de la session 2001 de se faire vacciner par le vaccin Ménomune® (immunisant en plus contre les variantes Y et W 135) plutôt que par le classique vaccin anti-méningococcique A + C exigé à l’entrée de leur territoire par les autorités saoudiennes.

Cette recommandation, réalisée tardivement, trois mois avant le début de la période du Hajj, préconisait l’utilisation d’un vaccin ne bénéficiant pas d’une autorisation de mise sur le marché (A.M.M.) mais d’une Autorisation Temporaire d’Utilisation (A.T.U.) uniquement délivré par les centres agréés par les Directions Départementales des Affaires Sanitaires et Sociales, ouverts uniquement durant les horaires de bureau et donc quasiment impossible à fréquenter par des salariés sans prendre un jour de congé supplémentaire.

Il s’agissait d’un dispositif lourd, mis en place à la hâte, sans aucune concertation avec les organisations musulmanes de France. Ce procédé était censé éviter la trentaine de cas de méningite à virus de souche W 135 constaté en France au retour des pèlerins de la cession 2000 et sur l’efficacité duquel on est en droit de s’interroger ;sachant d’une part que la vaccination n’empêche pas les porteurs sains de contaminer leur entourage à leur retour et que d’autre part, les partenaires européens de la France n’ont pas pris de telle mesure.

Cet empressement a eu comme effet positif de sensibiliser de nombreux pèlerins résidant en France au nécessaire respect des règles d’hygiène durant leur voyage et a également permis la large diffusion, sur une chaîne de télévision nationale, des numéros de téléphone du consulat général de France à Djedda.

C’est ainsi que médecin généraliste libéral se préparant pour le pèlerinage, nous avons noté ces numéros pour, une fois arrivé sur place, contacter le consulat et nous mettre bénévolement à sa disposition pour toute mission de santé qu’il lui plairait de nous confier.

Les rencontres avec le Chargé de Mission délégué au pèlerinage ont permis des échanges intéressants aboutissant à ce projet de rapport qui se veut une contribution à la réflexion de ceux qui prendront les mesures visant à améliorer les conditions d’accomplissement du Hajj par nos corréligionnaires vivant en France. Il s’agit ainsi de notre modeste contribution au bien commun.

 

I. Déroulement chronologique succinct du Hajj.

Les rites du Hajj à proprement parler se déroulent durant la deuxième semaine du mois de Dhul’hija, mois lunaire du calendrier de l’hégire si l’on ne compte pas la Oumra (petit pèlerinage) qui peut précéder le Hajj à proprement parler.

Ces rites s’effectuent dans des lieux particuliers la plupart se trouvant à l’intérieur du Haram, le territoire sacré de La Mecque, interdit aux non-musulmans.

Ils commencent par la prise du Ihram (état de sacralité) qui se fait aux Mikats c’est-à-dire à des endroits précis en fonction de la formule de Hajj choisie et du lieu de résidence.

Le premier acte en commun est constitué par la prière de l’aube à la Mosquée Sacrée de la Kaaba au matin du huitième jour de Dhul’hija. Puis les pèlerins se rendent la plupart du temps à pied, en traversant deux tunnels piétonniers à Mina située à quatre kilomètres dans la banlieue de La Mecque. Ils y résident jusqu’au lendemain matin après la prière de l’aube, soit dans les tentes prévues à cet effet, soit dans la très grande mosquée de Mina.

Au matin du neuvième jour de Dhul’hija, c’est le départ vers le territoire d’Arafat (douze kilomètres de Mina) où les pèlerins résident jusqu’après la prière du coucher de soleil (prière du Magrib).

Ils se mettent ensuite en route pour atteindre le territoire de Muzdalifa à sept kilomètres de là durant la nuit. Après une halte sur le territoire de Muzdalifa durant laquelle ils ramassent des cailloux d’une taille comprise entre un pois chiche et une fève, ils se remettent en route pour atteindre le territoire de Mina après la prière de l’aube (cinq kilomètres).

C’est après le lever du soleil du dixième jour de Dhul’hija, appelé « Jour de la fête » (Aïd El Kebir) que les pèlerins lapident, avec les pierres ramassées à Muzdalifa, la grande stèle située à Mina. Puis ils se rasent la tête ou se raccourcissent les cheveux et se rendent éventuellement aux abattoirs pour le sacrifice d’un animal et enfin à la Mosquée Sacrée pour une circonvolution de sept tours autour de la Kaaba suivie de sept allers et retours entre les collines de Safa et Marwa. C’est alors que les pèlerins peuvent quitter l’état de sacralité (Ihram).

Au cours des deux ou trois jours suivants, appelés « Jours du séchage de la viande », les pèlerins sont tenus de lapider les trois stèles de Mina entre le moment de la prière de midi et celui de la prière du coucher de soleil. Il est également recommandé de séjourner à Mina durant la nuit. C’est ainsi que les rites communs du Hajj se terminent le douzième ou le treizième jour du mois de Dhul’hija.

Le pèlerinage individuel se termine par une dernière circonvolution de sept tours autour de la Kaaba.

 

II. La structure d’accueil des pèlerins.

Les autorités saoudiennes doivent fournir un effort considérable en matière d’accueil des pèlerins dont le nombre est estimé à plus de deux millions. Il convient de souligner les énormes disparités sociales, culturelles et ethniques de ces peuples.

Chercher à imposer des standards européens à l’ensemble des pèlerins aurait un coût qui interdirait de fait le pèlerinage à la majorité. Il s’agit sans doute pour les autorités saoudiennes de concilier les impératifs économiques avec le nécessaire respect de l’ordre public, de la sécurité publique et de la santé publique.

A. Conditions générales :

1. Le visa du Hajj.

Les pèlerins bénéficient d’un visa spécifique qui leur permet une libre circulation au sein du territoire sacré mais leur interdit de circuler, sauf autorisation spéciale, entre les différentes villes du territoire. Ce visa inclut la fourniture d’une aide administrative, religieuse et de transport sous la responsabilité d’un « Moutawaf » saoudien.

2. Ordre public.

L’Ordre public est assuré par la police saoudienne qui s’avère très efficace dans la prévention et la répression des troubles causés par des mouvements d’une foule trop nombreuse.

La présence massive de populations d’origines diverses et de coutumes très différentes, parfois opposées dans leurs pays respectifs, pourrait rapidement dégénérer en règlements de comptes multiples et variés. Il n’en est rien, les autorités saoudiennes font preuve en la matière d’une maîtrise remarquable qui ne doit rien au hasard. L’ambiance générale est débonnaire, l’entraide, la compassion et la charité n’y sont pas de vains mots.

En revanche, on peut se demander si la répression des délits commerciaux et en particulier le non-respect de contrats pourtant écrits avec des partenaires étrangers, est une priorité du gouvernement saoudien. Si ce devait être le cas, une meilleure information des consommateurs sur leurs moyens de recours devrait être envisagée.

3. Sécurité publique.

Nous avons pu constater à maintes reprises à quel point la sécurité publique est un souci constant du gouvernement saoudien.

a) Lutte contre les incendies.

Les autorités saoudiennes ont tiré les enseignements des très graves incendies qui ont ravagé Mina durant la cession 1998 du Hajj.

Les tentes de Mina sont maintenant d’un modèle standardisé en fibre de verre avec climatisation centrale et dispositif automatique de lutte contre les incendies.

L’utilisation par les pèlerins de réchauds est strictement prohibée en dehors des cuisines spécialement équipées à cet effet.

Chaque secteur de Mina, de Muzdalifa et d’Arafat dispose d’un poste de secours incendie lourdement équipé et maintenu en alerte permanente durant les jours concernés.

b) Lutte contre la délinquance.

En plus du dispositif apparent, nous avons pu, durant notre séjour, vérifier à quel point un système policier invisible est développé au sein de cette foule bigarrée :

Nous étions dans la mosquée de Mina lorsque, pour une raison inconnue, un individu s’est mis à crier. C’est alors que nous avons vu quatre personnes se lever précipitamment de notre secteur d’une vingtaine de mètres carrés pour se porter sans retard vers l’origine des cris. Il s’agissait de policiers en civils.

Un autre jour, dans la Mosquée Sacrée de La Mecque, nous avons eu l’occasion d’assister à l’interpellation en douceur mais avec fermeté, d’un voleur, pris en flagrant délit par cinq agents de sécurité en civil que rien ne distinguait par ailleurs du reste de la foule.

c) Contrôle des mouvements de foules.

C’est sans doute sur cet aspect que la police fait preuve de la plus grande maîtrise. Que ce soit dans la Mosquée Sacrée, sur les lieux de passage du flux des pèlerins ou à Mina lors de la lapidation des stèles, les policiers, parfois assistés de scouts, veillent en permanence à ce que les foules puissent circuler harmonieusement.

Il existe parfois, malheureusement, des mouvements de foule incontrôlables entraînant des piétinements de personnes tombés à terre comme ce fut le cas cette année à Mina, lors de la lapidation de la grande stèle le jour de la fête. Même dans ces moments, nous sommes convaincus que l’intervention des forces de police entraîne une forte limitation du nombre des victimes.

 

 

 

4. Conditions sanitaires générales.

a) Salubrité publique.

La foule énorme qui avoisine les trois millions de personnes, réside durant quelques jours au sein de ce périmètre clos et produit une masse considérable de déchets. Une partie de ces populations ne fait pas l’effort de jeter ses emballages usagés dans les très nombreuses poubelles prévues à cet effet et disposées partout sur le territoire. C’est pourquoi on trouve à intervalles très réguliers, des agents de salubrité en combinaisons jaunes et bleues qui ramassent inlassablement les détritus et désinfectent immédiatement toute surface suspecte 24 heures sur 24.

La disposition de nombreuses toilettes publiques gratuites intelligemment conçues, régulièrement nettoyées et entretenues fait également partie du paysage familier des pèlerins.

b) Eau.

Des distributeurs d’eau potable réfrigérée sont disposés en grand nombre tout au long du parcours et dans les lieux fréquentés par les pèlerins.

Nous avons également pu assister de manière très fréquente à des distributions gratuites, par des œuvres pieuses, de camions entiers de jus de fruits, repas et autres pâtisseries qui ne semblent pourtant pas faire de concurrence déloyale aux commerçants vendant les mêmes produits à quelques mètres de là.

Dans les lieux de grande concentration de foule tels qu’autour du « Djebel Al Rahman » (Le mont de la miséricorde) d’Arafat ou à proximité des stèles à Mina sont disposés des Brumisateurs d’eau qui rafraîchissent la foule en cas de fortes chaleurs.

c) Nourriture.

La nourriture du pèlerin est d’une qualité extrêmement variable en fonction du budget qu’il y consacre mais surtout des lieux qu’il fréquente pour se la procurer. Ceci est valable durant le Hajj même mais surtout durant la période qui précède et qui suit les rites en eux-mêmes.

Les conditions de préparation de ces aliments varient énormément. Certains pèlerins d’origine occidentale pourraient êtres tentés d’effectuer une sorte de ‘‘ tour du monde en 80 plats ’’, nous le leur déconseillerions fortement.

Nous avons eu la chance d’effectuer notre Hajj avec une organisation internationale spécialisée qui était consciente de la nécessité d’une hygiène très rigoureuse et d’une qualité irréprochable des aliments proposés dans ses propres restaurants. C’est également, à notre sens, ce qui explique le très faible taux de gastro-entérites que nous avons constaté au cours de nos consultations.

5. Logement.

Le logement constitue la principale difficulté à laquelle est confronté l’organisateur privé d’un pèlerinage. Ici, les logements ont le même prix à la journée ou au mois, ils ne se rentabilisent financièrement pour la plupart que durant la période du Hajj. Dans ce domaine, l’arbitraire et le manque de respect des engagements par les intermédiaires locaux est malheureusement une chose courante.

Il arrive très fréquemment qu’au dernier moment, les intermédiaires exigent des suppléments de prix ou alors ils cherchent à mettre cinq personnes payant le prix plein dans une chambre prévue initialement pour trois. Des revendications contre lesquelles les recours immédiats ne semblent pas évidents. Les clients ayant le choix entre se plier aux exigences ou dormir dans la rue car il est naturellement impossible de trouver le moindre lit en cette période à La Mecque.

Si tous les immeubles, qui ne servent souvent qu’une fois par an, sont conçus sur des modèles proches, il existe également une grande différence de qualité entre les différents bâtiments. Leur vétusté et leur qualité d’entretien au fil des années aboutissent à des disparités importantes.

Les organisateurs de séjours ont ainsi intérêt à parvenir à une taille critique qui leur permette de louer l’immeuble en entier. Ainsi, ils vérifieront au préalable le parfait état des ascenseurs et des sanitaires, ils aménageront des parties communes comme un restaurant équipé de cuisines de bonne qualité, une clinique médicale, des locaux administratifs et ils engageront un personnel d’étage capable de maintenir les lieux en parfait état de propreté et de fonctionnement durant toute la période de séjour des pèlerins.

Malgré toutes ces précautions, suite à plusieurs mauvaises expériences se répétant au fil des ans, n’étant satisfaites ni des prestations qu’elles fournissaient à leurs membres, ni des relations qu’elles entretenaient avec leurs partenaires, ni des bilans déficitaires auxquels elles aboutissaient systématiquement, certaines grosses associations françaises parmi lesquelles l’Union des Organisations Islamiques de France (U.O.I.F.) ont abandonné en 2001 l’organisation du pèlerinage.

6. Les guides religieux.

Les rites du pèlerinage sont relativement complexes et il est particulièrement recommandé d’être accompagné par un guide religieux compétent et expérimenté. C’est l’un des aspects principaux qui feront que le pèlerin aura ou n’aura pas le sentiment d’avoir « réussit » son Hajj.

À l’heure actuelle en France le meilleur côtoie trop souvent le pire. Des personnalités les plus diverses s’autoproclament guide religieux sans qu’il n’y ait actuellement de suivi de leurs prestations ni de leurs compétences.

Il nous paraît important qu’un organisme de régulation et d’information se mette en place en France.

B. Organisation de prise en charge de la santé des pèlerins.

Les autorités saoudiennes mettent à la disposition des pèlerins un système très complet de centres de soins de santé primaires et d’hôpitaux entièrement gratuits et parfaitement organisés pour la prise en charge des pathologies rencontrées chez les pèlerins.

Un quadrillage extrêmement précis est ainsi effectué qui permet à chaque quartier de disposer de ses dispensaires, de son hôpital, de ses secours d’urgence.

En plus de ce dispositif, sont disposés le long du parcours des dispensaires plus ou moins spécialisés en fonction de la pathologie rencontrée. Il s’agit par exemple de centres de réfrigération à Arafat pour lutter contre les coups de chaleur fréquents à cet endroit.

Nous avons pu vérifier l’efficacité de ce dispositif à deux reprises :

Le premier jour de Mina, nous promenant dans une foule très dense, nous avons porté assistance à un homme qui présentait une détresse cardio-respiratoire. Moins de cinq minutes après avoir exprimé la nécessité d’une hospitalisation par ambulance, un brancard sur roues, tracté par un cyclomoteur équipé d’un gyrophare, a fendu la foule pour prendre en charge le patient. Invité à l’accompagner, nous sommes arrivés en moins de trois minutes à l’accueil des urgences de l’hôpital de Mina où le patient a immédiatement été pris en charge par un médecin auquel nous avons pu faire nos transmissions en anglais.

Le lendemain à Arafat, nous avons été appelé à porter assistance à un patient présentant une détresse respiratoire sur infection pulmonaire négligée.

À ce moment encore, la venue quasi immédiate d’une ambulance a permis l’hospitalisation sans délai d’un patient dont la prise en charge médicale risquait rapidement d’être problématique.

C. Conclusions sur l’organisation de la prise en charge des pèlerins.

L’efficacité des autorités saoudiennes en termes d’accueil, durant une très courte période et dans un espace restreint, de millions de pèlerins d’origines très diverses est remarquable tant en termes de sécurité publique que de salubrité publique ou de santé publique. Elle est le fruit d’une expérience millénaire renouvelée au fil des ans et d’une remise en question constante qu’il faut souligner.

Des progrès restent à accomplir dans les priorités accordées au contrôle de la qualité des aliments ainsi qu’à la garantie des contrats passés en matière de logements. Nous reviendrons sur la qualité de l’air qui nous semble déplorable.

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Conférencier et médecin généraliste

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