Raphaël Liogier : « L’Etat organise lui-même, et en toute bonne conscience, la discrimination »

Professeur des Université à l’IEP d’Aix-en-Provence, directeur de l’Observatoire du religieux, auteur

mardi 11 avril 2006

Raphaël Liogier : « L’Etat organise lui-même, et en toute bonne conscience, la discrimination »

Comment définiriez-vous la laïcité française ?

La laïcité française n’a rien à voir, contrairement à ce que l’on voudrait faire croire, avec la séparation de la religion et de la politique, bien au contraire. S’il y a une "exception" française, elle ne consiste pas en une plus grande séparation mais au contraire en une confusion entretenue par l’appareil d’Etat entre le politique et le religieux. C’est un système très original qui consiste à prétendre qu’il y a séparation, que l’Etat n’intervient pas en principe, pour pouvoir en pratique intervenir sans avoir à s’expliquer, à se justifier de quoi que ce soit.

La France est un des pays d’Europe dont l’Etat s’occupe le plus de religion, intervient le plus dans ce domaine par des dégrèvement fiscaux spéciaux, par l’octroi de statuts spécifiques d’association cultuelle, de congrégation, d’association diocésaine, par l’octroi d’assurance vie et maladie spécifiques pour les clercs religieux, et par tout une série d’autres mesures visant le religieux. Il faut bien comprendre que lorsque l’Etat décide que telle ou telle religion peut être une congrégation, ou ne peut pas avoir droit à ce statut avantageux, il doit donner des raisons, et ces raisons sont de nature théologique, dogmatique.

Cela paraît étonnant, mais le conseil d’Etat discute souvent afin de savoir si tel mouvement relève de la pratique du culte ou non, et les arguments tournent autour de points comme la croyance en Dieu, le respect de certains principes dogmatiques, etc. On ne peut voir ça, à ce stade pour le moins caricatural, qu’en France... qu’en France laïque !

Ce système consiste, au fond, à sculpter des religions présentables susceptibles de renforcer l’idéologie républicaine, et bien sûr leurs dignes représentants. Ce qui explique la volonté d’avoir des instances représentatives des "grandes religions" comme le Conseil Français du Culte Musulman. Mais attention, une fois que cette instance existe, elle ne doit s’exprimer que comme un porte voix de l’idéologie d’Etat, sous peine de haute trahison. D’où le sous-titre de mon livre : "la France et ses religions d’Etat".

J’avoue que j’ai eu du mal, au début, à comprendre ce fonctionnement. Il faut vraiment suspendre toutes les idées que l’on peut avoir sur la laïcité pour percevoir ces mécanismes. C’est, au premier abord, surréaliste : les arguments laïques sont presque tous essentiellement religieux, les actions laïques (du décret qui crée les "associations diocésaines" jusqu’à la loi sur les signes ostensibles) consistent le plus souvent à introduire le religieux dans la vie publique, par exemple à l’école publique (en obligeant à donner une définition publique de ce qu’est ou n’est pas un signe religieux, définition qui induit forcément des choix religieux...).

Et pourtant la laïcité se représente comme une séparation des Eglises et de l’Etat !!! Mais à force d’approfondir le problème on se rend compte que là est l’extrême efficacité (mais aussi le caractère arbitraire) de ce système : l’évidence de la non intervention de l’Etat, l’illusion de la séparation, de la neutralité, est si bien intériorisée, si théoriquement absolue, que le contrôle religieux, l’intervention pratique dans le religieux, la discrimination religieuse, ne peuvent pas être réellement envisagées pour ce qu’ils sont, même pour leur victime. Ce qui fait que personne ne songe même à remettre en cause le système en lui-même, mais seulement à l’appliquer plus justement, plus clairement, etc.

Les discriminations sont chaque fois envisagées, par les victimes elles-mêmes, par les musulmans par exemple, comme de simples dérives... alors qu’elles ne sont pas des dérives du système, mais constituent l’objet même du système : discriminer en fonction des intérêts de la culture dominante. Une culture dominante qui n’a pas à apparaître comme dominante, puisqu’elle se revendique comme universelle, neutre, sans visée religieuse. Et qui par conséquent n’a jamais à répondre de ses actions, de ses discriminations. Voilà ce qu’est, à mes yeux, l’exception française.

Peut-on parler en France de l’émergence d’une "laïcité de combat" à partir des années 80 ?

Disons qu’à partir des années 80 la laïcité devient une évidence généralement admise, alors que plus personne ne sait quel est son contenu. Ou plutôt, c’est à ce moment que chacun y met le contenu qui est conforme à ses intérêts. C’est à cette époque que l’on parlera de laïcité ouverte, fermée, combattante, libérale, sociale, etc. Et effectivement, au même moment, se développe une suspicion à l’encontre des religiosités minoritaires mais plus encore à l’encontre de l’islam en particulier. Il faut dire que nous sommes à l’époque au coeur de la crise économique (la sortie des trente glorieuses) qui se caractérise par le chômage endémique, la crise pétrolière, la baisse du pouvoir d’achat.

Dans le même temps, les"Français" réalisent que les populations musulmanes essentiellement d’origine maghrébine ne sont plus en transit dans des cités périphériques mais sont en train de se sédentariser, et par conséquent que leurs enfants sont ou seront français, citoyen français. Et c’est cette citoyenneté-là, je pense, qui est assez mal acceptée. Comme il n’est pas possible, pas politiquement correct, de dire que l’on ne supporte pas la francité/citoyenneté octroyée à des "arabes", on mobilise le principe de la laïcité et l’on ne parle plus dès lors d’arabité mais d’islamité.

La question se transforme alors en : l’islam est-il compatible avec la laïcité ? La question suppose une réponse implicitement négative, avec en substance l’image de l’infériorisation des femmes, le spectre de la guerre des civilisations, l’opposition des valeurs, etc. La charge négative de l’islam (confortée bien à propos par l’actualité internationale...) permet de justifier le rejet viscéral de la citoyenneté française des maghrébins éprouvé par les élites républicaines, rejet qu’ils masquent à travers une quête abstraite de laïcité universelle.

Seulement voilà, dans le même temps (les années 80), ces mêmes maghrébins, français de naissance, décident de ne plus subir leur statut de minorité visible, mais de revendiquer au contraire leur visibilité, autrement dit une citoyenneté à part entière. On voit apparaître une culture beure, la musique, l’art, l’expression, et puis aussi une réappropriation de l’islam, une revalorisation de l’islam chez les jeunes.

Le combat laïque contre l’"obscurantisme musulman", qui se déchaîne à partir des années 80, est exacerbé par cette attitude "intolérable" des maghrébins refusant de se laisser dompter et n’hésitant pas à le montrer "ostensiblement" (première affaire du foulard de 89). A partir de là, l’appareil d’Etat laïque se met au service de cette mise au pas. Tout est permis pour cela, des lois à la limite de la légalité, l’hypocrisie de la discrimination positive, la constitution d’une instance représentative des musulmans de France qui puisse permettre de relayer une politique de contrôle de l’islam, etc.

L’affaire du voile a révélé selon vous une culture laïque dominante ?

La culture dominante est celle qui domine le tableau social, comme une couleur domine une peinture. Dans un tableau où domine le bleu : on aura le bleu central, profond, le bleu-France, puis du bleu turquoise, du bleu ciel, etc. Bref un ensemble de dégradés du bleu profond central. La culture dominante est comme une couleur pour laquelle toutes les autres sont des dégradés. Ce qui veut dire qu’il y a un goût central, qui s’impose à la société, et que tout le monde, parfois inconsciemment, cherche à imiter sans y parvenir complètement, dans l’habillement, dans le style de l’ameublement, etc.

La métaphore de la couleur permet de montrer que la domination est aussi, et peut-être d’abord, une domination esthétique du bon goût, qui est le principal marqueur de la position socio-économique. La laïcité cherche avant tout à imposer un bon goût, cherche à imposer une couleur dominante que chacun doit sagement imiter. Elle prétend qu’il s’agit de valeur, de démocratie, d’égalité, pour masquer l’arbitraire d’une telle imposition, pourtant les musulmans français sont tout aussi friands de liberté, de démocratie,d’égalité, etc., que n’importe quel autre citoyen.

Le seul fait de refuser d’imiter l’habillement du français moyen, de se refuser à lui ressembler manifeste une révolte contre la culture dominante. Cela signifie que l’on se refuse à imiter, à ressembler, à n’être qu’un produit dérivé du citoyen dominant : le seul fait ne plus essayer de ressembler au modèle dominant signifie que ce dernier n’est plus admiré, n’est plus poursuivi comme un but inatteignable, n’est plus l’objet même de désir.

Or, la culture dominante fonctionne aussi parce qu’elle est objet du désir de ceux qui sont dominés. En portant le foulard, en revendiquant cette esthétique "originale", les musulmanes marquent esthétiquement qu’elles se refusent à poursuivre le modèle dominant du bon goût. Elles remettent en cause, radicalement, la machinerie esthétique de la domination sociale. La culture dominante ne supporte pas dès lors, de ne plus être désirée, de ne plus être poursuivie, ne pouvant plus considérer ces jeunes filles comme un de ses dégradés.

Le port du foulard peut ainsi être considéré, consciemment ou inconsciemment peu importe, comme une revendication de citoyenneté entière, non dégradée. Il s’agit de se placer en citoyen ne cherchant pas à intégrer le style majoritaire, du seul fait de revendiquer son propre style !!! Oui, je crois que le rejet du foulard est beaucoup plus une question de style, une question de rejet d’un style qui se donne comme autonome, qui ne cherche plus ses références ailleurs qu’en lui-même, qu’une question de valeur, de civilisation ou autre.

La thèse de l’islam, religion incompatible avec les valeurs démocratiques n’est qu’un prétexte. Faire même l’effort de démontrer que l’islam est tout à fait compatible avec la démocratie, c’est déjà participer au jeu laïque de domination. L’islam n’a rien à démontrer ! Expliquer même que c’est par la culture musulmane que l’Europe a pu connaître la pensée d’Aristote ne sert à rien pour combattre les idées reçues ; non seulement cela ne sert à rien, mais cela implique, dans le seul fait d’être sommé de s’expliquer, qu’il y a quelque chose à expliquer, à démontrer, qu’il faut montrer "patte blanche" lorsque l’on est musulman. Nous en venons aux ambiguïtés du terme même d’intégration.

Lorsque la laïcité (plutôt ses représentants officiels ou auto-désignés) prétend qu’elle cherche à intégrer les minorités, cela ne signifie pas qu’elle veut permettre l’ascension sociale et économique des minorités d’origine maghrébine, mais qu’elle veut qu’elles se soumettent à l’esthétique dominante, autrement dit qu’elles acceptent une citoyenneté partielle, dégradée, sans cesse tendues vers l’admiration du modèle de vie dominant. Lorsque les musulmans se constituent des références culturelles propres, par exemple à travers des signes ostensibles d’islamité, ils remettent en cause le désir de ressemblance aux dominants que l’on exige d’eux.

Si c’était l’intégration économique et sociale que l’"on" voulait pour ces "jeunes-là", alors on ne fustigerait pas le foulard, puisque les jeunes filles qui le portent sont statistiquement parmi les plus studieuses de leur classe ! La grande frayeur des tenants de la culture dominante est justement l’intégration économique et sociales de ces minorités là, surtout si elles revendiquent dans leur réussite économique et sociale même leur différences esthétiques, leurs goûts singuliers, leur mode de vie distinct. Le racisme,loin d’être simplement une question de couleur de peau, est une question d’esthétique, autrement dit de jugement de goût socialement déterminé.

Un passage de votre livre va jusqu’à parler d’une soumission des musulmans à la violence laïque ?

La violence symbolique est cette forme de violence qui consiste à imposer à autrui un sens qui n’est pas le sien. Par exemple, dans le cas du foulard, la majorité des jeunes filles qui le portent ont pour cela des raisons assez claires qu’elles sont capables d’expliquer. Mais comme l’on ne peut interdire officiellement de les laisser se vêtir ainsi si cela résulte de leur libre volonté, on s’abrite derrière l’idée que ce foulard leur est imposé (en s’appuyant sur une certaine histoire de l’islam, sur des interprétations historiques d’ailleurs en partie discutables, sans jamais les discuter... sur des interprétations de ce qui se passe dans d’autres sociétés que la société française, etc.).

Si ces jeunes filles tentent d’expliquer leur raison, on leur explique qu’elles sont manipulées, et même que leur désir de s’expliquer signifie que la manipulation est encore plus profonde tant il est inconcevable de souhaiter porter un "symbole aussi exécrable". Voilà pour la violence symbolique. Maintenant, effectivement, une grande partie des musulmans se soumettent à cette violence dans la mesure où ils finissent par admettre (parfois même à croire) à la signification qui leur est imposéé de l’extérieur sur ce que doit être l’islam, sur le sens de ce qu’est ou de ce que n’est pas un "islam authentique".

J’ai pu montrer par exemple que dans un sondage Ifop sur l’opinion des musulmanes françaises concernant le foulard, les résultats des réponses aux différentes questions du sondage ne sont cohérents que si l’on suppose une telle soumission au sens imposé de l’extérieur. En effet, d’après le sondage, elles seraient majoritairement favorables à la loi interdisant le foulard à l’école, mais dans une autre question du sondage elles sont d’accord, à une écrasante majorité, que le foulard n’est pas imposé aux jeunes filles qui le portent. Or la seule raison à peu près concevable pour interdire le foulard à l’école (de l’aveu même des sages de la commission Stasi) est d’interdire qu’il soit imposé.

Ces femmes musulmanes sont persuadées qu’il ne peut être imposé, mais souhaitent quand même qu’il soit interdit !! Ceci est parfaitement incohérent, à moins que l’on réalise qu’elles se sont soumises au sens dominant, parce qu’elles savent par avance qu’il est impossible, sous peine d’être considérées automatiquement comme intégristes, de tenter de dire qu’il n’y a pas de raison d’interdire le foulard à l’école. Elles ont donc voulu montrer patte blanche, dire implicitement qu’elles n’étaient pas intégristes en adhérant à une loi qu’elles savent pourtant au mieux inutile, au pire raciste !

Cette soumission à la violence laïque est partout demandée, par exemple lorsque Jacques Chirac menace en termes à peine voilée l’UOIF de représailles en cas de critique de la loi sur les signes ostensibles. Comme si une association constituée de citoyens à part entière ne pouvait critiquer une loi ! Mais ces citoyens là doivent montrer patte blanche pour bénéficier de leur citoyenneté, ils doivent se soumettrent au préalable au sens dominant !

Qui sont ces musulmans bouddhéisés que vous évoquez dans vote livre ?

Les bouddhistes sont en quelque sorte, et en général, l’inverse des musulmans dans la société française. Les bouddhistes constituent une religion minoritaire, mais pas une religion de minorité sociale, ethnique ou autre, au contraire, ce sont des français moyens à supérieurs, sans références ethniques, historiques, particulières. Ils sont, pour ainsi dire, naturellement dominants dans leur esthétique même, dans leur niveau économique, dans leur revendication de bien-être, de développement personnel, etc.

Or, j’ai voulu pointer du doigt que lorsque des musulmans, y compris des français d’origine maghrébine, accèdent à des positions socio-économiquement dominantes (avocat, médecin, écrivain, journaliste, chercheur, etc.) ils ont tendance à faire évoluer leur conception de l’islam par exemple vers le néo-soufisme, c’est-à-dire vers une interprétation ultra-moderne de la mystique musulmane qui s’acclimate assez bien des idées de "développement personnel", de recherche de "l’épanouissement intérieur", de "bien-être", etc.

Cette situation montre que même les différences qui effrayent les laïques dominants s’estompent lorsque l’islam s’embourgeoise. Il n’y a pas d’opposition fondamentale de valeurs entre l’islam et je ne sais quoi mais des différences de positions sociales, d’environnements économiques qui croisent des distinctions identitaires qui sont soit subies soit revendiquées (quand elles sont revendiquées comme aujourd’hui par les jeunes musulmans français, elles sont plus insupportables !).

La laïcité anglo-saxone n’est-elle pas plus ouverte à l’islam que la laïcité française qui se veut universaliste ?

Un pays comme le Royaume-Uni, qui pourtant ne se dit pas officiellement laïque mais anglican, me semble en effet, sur le fond, plus laïque que la France. Il n’y a pas dans ce pays trente-six types d’associations, et en tout cas aucun statut associatif n’est acquis ou refusé pour des raisons religieuses (contrairement à la France où il faut être admis par l’Etat comme étant "vraiment" une religion digne de ce nom pour pouvoir se constituer en association cultuelle, ou être organisé religieusement d’une certaine manière pour être admis comme Congrégation avec tous les avantages qui s’en suivent).

Au Royaume-Uni, il existe des associations normales comme chez nous, et à côté des "Charities" correspondant à peu près à nos associations d’intérêt général, et rien d’autres, pas de congrégations, associations diocésaines ou autres. Bien sûr, il y a pas mal de religions qui bénéficient du statut de "charities" mais seulement en raison de leur activité "charitable" et nullement parce que ce sont en soi des religions. De fait, au Royaume-Uni on ne se permettrait pas d’interdire un vêtement dans une école sous prétexte qu’il est religieux, musulman ou autre.

Dans la plupart des écoles l’uniforme est obligatoire pour tout le monde, sans discrimination... Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de racisme, de discrimination outre-manche, mais seulement que là-bas l’Etat met des barrières, impose des limites à la discrimination, alors qu’en France, sous couvert de stricte laïcité, du discours d’intégration, l’Etat organise lui-même, et en toute bonne conscience, la discrimination.

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Propos recueillis par la rédaction

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