Rachid Benzine : « les nouveaux penseurs ne prétendent pas remplacer une orthodoxie par une autre orthodoxie »

Auteur du livre les Nouveaux penseurs de l’islam aux éditions Albin Michel, Rachid Benzine présente dans c

mardi 17 février 2004

Rachid Benzine : « les nouveaux penseurs ne prétendent pas remplacer une orthodoxie par une autre orthodoxie »

Auteur du livre les Nouveaux penseurs de l’islam aux éditions Albin Michel, Rachid Benzine présente dans cet entretien la réflexion de ces nouveaux penseurs pour qui une meilleure intelligence de la foi ne peut que servir l’approfondissement de la foi .

Qu’est-ce qui différencie les « nouveaux penseurs de l’Islam » des réformistes du XIX° siècle et du début du XX° ?

Ceux que l’on a appelés, au XIX° et au XX° siècles, les « réformistes » vivaient dans un autre contexte que celui des « nouveaux penseurs » d’aujourd’hui. Ils étaient, en effet, confrontés à des réalités coloniales ( le monde arabe et les Indes se trouvaient sous mandat ou sous colonisation française et britannique ), et ils étaient frappés par l’immense décalage qui existait entre l’état de développement des sociétés occidentales et celui des sociétés musulmanes. Ils étaient soucieux de faire profiter le monde musulman des acquis ( scientifiques mais aussi politiques ) de l’Occident, et ils avaient pour préoccupation la compatibilité des traditions culturelles et religieuses musulmanes avec la modernité occidentale telle qu’elle se présentait à eux. Tous ne partageaient pas, à ce sujet, les mêmes options. Ainsi Sayyid Ahmad KHAN et Muhammad ABDUH croyaient dans une fécondation mutuelle des cultures musulmanes et occidentales, tandis que al-AFGHANI et Rachid RIDA avaient beaucoup de défiance à l’égard des valeurs de l’Occident.

Mais tous ces « réformistes » avaient en commun de vouloir retourner à ce qu’ils pensaient être « l’Islam des origines ». Pour eux, en effet, le monde musulman ne pouvait retrouver toute sa vitalité que s’il faisait cette démarche de « retour aux sources », de retour aux « pieux ancêtres ». Ils pensaient que l’Islam devait, d’une certaine façon, se « rajeunir », mais en se débarrassant de ce qui avait pu l’encombrer au cours des siècles, notamment un fonctionnement assez sclérosé de la science religieuse traditionnelle. Ils avaient néanmoins une vision de l’histoire de l’Islam des origines très « idyllique », tenant peu compte de l’histoire réelle. Leur discours général sur l’Islam — comme foi, comme civilisation — était très apologétique.

Les « nouveaux penseurs » sont apparus ces dernières décennies dans un tout autre contexte : celui de sociétés musulmanes ayant recouvré leur indépendance, mais qui sont souvent restées sous la dépendance d’un Occident où maintenant domine la puissance américaine. Leur préoccupation n’est plus la conciliation des techniques modernes ou des modèles politiques occidentaux avec les valeurs de l’Islam, car toutes les sociétés musulmanes ont adopté les sciences et techniques occidentales ainsi que toute une partie des formes politiques développées en Occident. En revanche, ils estiment absolument nécessaire que la pensée religieuse soit repensé comme tradition religieuse et comme vision du monde, cela afin que les musulmans puissent s’approprier chacun leur foi et leur histoire en toute liberté, et pour que l’Islam soit en mesure d’entrer en dialogue avec toutes les autres composantes de l’humanité. Leur démarche, marquée par les évolutions des sciences humaines, mais aussi et surtout par une raison critique (notamment vis-à-vis des sciences humaines !), tend à comprendre comment l’islam-religion que nous connaissons s’est construit à travers les siècles et continue de se construire. Notamment, ils ne craignent pas de soumettre les textes fondateurs de l’islam — y compris le Saint Coran — aux méthodes modernes de l’analyse des textes.

Au-delà des étiquettes souvent simplificatrices, peut-on qualifier ces nouveaux penseurs de réformistes ou de modernistes ?

Il faut se méfier des étiquettes apposées trop rapidement. En Occident, surtout, on a tendance à vouloir faire des comparaisons. Ainsi certains appellent-ils de leurs vœux l’avènement d’une « Réforme » dans le monde musulman, comme il y a eu, au XVI° siècle la Réforme protestante en Europe qui a abouti à toute une transformation du paysage chrétien.

Mais ce qui a suscité la Réforme au sein du Christianisme n’existe pas forcément dans le monde musulman d’aujourd’hui ! Ainsi la Réforme protestante est-elle venue d’abord se dresser comme une protestation contre ce qu’était devenu le pouvoir du siège pontifical romain, une réalité institutionnelle qui n’existe pas en Islam. Ne cherchons donc pas trop vite à parler des nouveaux penseurs de l’Islam comme de « Luther de l’Islam » ( la tentation journalistique existe ! ). Cela dit, les nouveaux penseurs apportent des éléments de réforme dans la manière d’aborder l’Islam. En étant novateurs ils sont aussi réformateurs. Mais leur souci principal n’est pas de « réformer l’Islam » : il est de réformer la manière que le monde musulman ( et non musulman… ) a d’aborder l’Islam ! Une nuance d’importance.

Le qualificatif de « modernistes » est à proscrire encore plus. Il est porteur de trop d’ambiguïtés. Dans le monde musulman contemporain, en effet, il est associé à un détachement total par rapport à la foi religieuse. Il est associé quasiment à « athéisme » !

Certes, les nouveaux penseurs ont le souci de faire entrer le monde musulman en dialogue avec toutes les modernités, et notamment la modernité occidentale aujourd’hui dominante. Mais il ne faut pas en déduire, pour autant, qu’ils auraient le souci de « moderniser » l’Islam ! Contrairement à ce que leurs adversaires voudraient parfois faire croire, ils ne viennent pas contester le message coranique, la foi islamique dans ses fondements. Tout au plus viennent-ils en proposer une nouvelle intelligence de la foi et du patrimoine islamique.

Que répondez-vous à ceux qui les soupçonnent d’être des « agents » de la modernité occidentale ?

Une accusation fréquemment portée contre les nouveaux penseurs de l’Islam est que ceux-ci seraient en effet totalement acquis à la modernité occidentale, caractérisée d’abord par la séparation toujours plus marquée de la « sphère religieuse » avec les autres sphères : politique, sociale, culturelle, scientifique, etc… Caractérisée, aussi, par la liberté individuelle de conscience.

Certes, les nouveaux penseurs ne rejettent pas ces dimensions essentielles de la modernité occidentale contemporaine. Mais ils n’en sont pas moins critiques à l’égard de toute une partie des manifestations de cette modernité. Et leur souhait n’est pas que le monde musulman adhère totalement à la modernité occidentale contemporaine : il est que le monde musulman se donne sa propre modernité, c’est-à-dire ses propres modes de dialogue et de composition ( ou d’appropriation ) avec les évolutions que le monde a connues et ne cesse de connaître avec une rapidité qui s’accélère.

Les nouveaux penseurs sont d’ailleurs attentifs au fait que l’histoire du monde est marquée par une suite de modernités. Aristote et Averroès, ainsi, ont été les inaugurateurs d’une modernité. La Renaissance européenne et la Réforme protestante ont été aussi créateurs de modernité. Et la modernité occidentale contemporaine n’a pas vocation à être unique. D’autres espaces civilisationnels ou culturels : monde arabe, monde indien, monde chinois, etc… sont aussi capables de produire des modernités…

En privilégiant une approche du texte coranique qui donne la priorité aux sciences humaines, ne risque-t-on pas de remplacer une orthodoxie par une autre orthodoxie ?

Les nouveaux penseurs ne donnent pas la priorité aux sciences humaines. Ils ont tous une bonne connaissance de l’héritage savant traditionnel, et ils accordent à celui-ci au moins autant d’importance qu’aux méthodes d’analyse qu’offrent désormais les sciences humaines. Mais ils font entrer en dialogue ce patrimoine savant avec les sciences humaines. Ils sont habités par un esprit critique, une « raison raisonnante », un souci de rigueur scientifique, et ils pensent que le domaine religieux ne peut pas échapper — pas davantage que les autres domaines de la réalité humaine — à l’analyse critique. Quand bien même ils se reconnaissent comme membres de l’Oumma ( ce ne sont pas des gens qui ont pris leur distance avec l’islam ), ils estiment que l’islam peut être abordé aussi comme un objet d’études, ce qui demande que lorsqu’on l’étudie de manière scientifique on fasse abstraction de l’attitude croyante. En voulant ainsi penser d’une manière nouvelle l’islam, les nouveaux penseurs ne prétendent certainement pas remplacer une orthodoxie par une autre orthodoxie. Ils posent la question : « Qu’est-ce que l’orthodoxie ? », mais ils ne se donnent pas le pouvoir de dire ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, ce qui est « religieusement correct » et ce qui ne l’est pas. Car leur démarche est de faire penser et non pas d’imposer du « prêt à penser ».

Une lecture spirituelle du texte révélé est-elle compatible ou incompatible avec un questionnement de ce même message coranique par les sciences humaines ?

Les nouveaux penseurs montrent qu’il y a plusieurs lectures possibles d’un texte révélé et ils ne cherchent pas à juger les gens en fonction des lectures qu’ils privilégient. Quand ils s’attachent à une approche scientifique du Coran, qui prend en compte les découvertes que nous offrent aujourd’hui autant les progrès de l’analyse littéraire des textes que les avancées de l’histoire, ils ne veulent pas, pour autant, dévaloriser les attitudes de foi et les lectures spirituelles. Ils mettent simplement en évidence le fait que toute lecture est marquée par la personnalité, l’histoire, la psychologie, les connaissances, etc., de celui qui lit. Et- ils soulignent que « l’interprétation est l’autre face du texte » comme l’exprime en cette formule brève l’Egyptien Nasr Hamid ABU ZAYD. Lire un texte, c’est aussi lire soi-même à travers le texte, et c’est également lire le monde dans lequel on est ! Par l’herméneutique ( c’est-à-dire la science de l’interprétation ) qu’ils développent, les nouveaux penseurs révèlent comment s’opèrent, à partir d’une texte, la production de sens, et aussi la production de l’orthodoxie comme la production de la foi — collective ou individuelle.

Ainsi, de nombreux lecteurs ne sont pas conscients que, lorsqu’ils lisent le texte coranique, ils font une traduction tendancieuse de ce qu’ils lisent, tout simplement parce que les mots qu’ils lisent n’ont pas forcément aujourd’hui le même sens qu’à l’époque où ces mots sont apparus dans le discours de la Révélation, puis lorsqu’ils ont été mis par écrit. La relation au réel de la langue du Coran a inévitablement changé entre le temps du Prophète et le nôtre. Notre lecture est donc presque toujours anachronique.

A côté de cette lecture « fondamentaliste », il y a la lecture « historique », celle qui cherche la signification du texte dans le cadre de sa propre époque de production et de réception. C’est une lecture savante car elle demande la possession d’un certain nombre de connaissances historiques. Cette lecture permet d’atténuer le danger d’anachronisme évoqué précédemment. Elle ouvre à d’autres compréhensions du texte. Cependant elle ne peut pas prétendre être pour autant La lecture idéale. Car même si on parvient à bien saisir le cadre de production et de réception première du texte coranique ( mais comment prétendre y parvenir parfaitement tant de siècles plus tard ? ), on ne peut pas pour autant figer le texte coranique dans son passé. Depuis qu’il est apparu dans l’histoire, en effet, le texte coranique n’a pas cessé de produire des significations nouvelles, non seulement dans les communautés qui l’ont reçu ( et le reçoivent ) à travers le temps et l’espace, mais encore chez chaque individu à nul autre pareil ! Aucune lecture, au vrai, ne peut s’identifier à une autre, car il y a toujours interaction entre le texte et son lecteur.

A cause de cela, le questionnement du texte coranique par les sciences humaines ( Approche littéraire, approche historique, sémiologie, linguistique, etc… ) ne peut pas « rivaliser » ( et n’a pas prétention à rivaliser, encore une fois ) avec une lecture spirituelle, une lecture dans la foi du texte coranique. Car la lecture spirituelle, la lecture de foi, c’est le rapport intime, profond, que le croyant développe avec son Seigneur à partir de ce que le texte lui dit. En fait, l’approche scientifique du texte coranique peut conforter encore plus les lectures spirituelles du Coran, car cette approche tend à montrer que toute lecture du Coran est « dialogique », c’est-à-dire qu’elle est toujours une forme de dialogue entre le texte et ce que le lecteur est.

Pourquoi, selon vous, l’islam est-il un phénomène toujours en devenir ?

J’ai envie de répondre : tout simplement parce que l’islam c’est la vie, et que la vie est toujours en devenir ! Mais je peux aussi expliquer davantage ma conviction. Depuis l’apparition du « fait coranique », l’islam s’est développé dans l’histoire concrète des hommes. On ne peut pas parler d’islam en dehors des gens qui ont reçu le message coranique et se le sont approprié. L’islam « abstrait », « en apesanteur », n’existe pas. Le message coranique, c’est un message descendu dans le cœur d’un homme à la personnalité et à la culture données— le Prophète — et délivré dans une langue et dans une culture spécifiques : la langue et la culture des Arabes du Hedjaz du VII° siècle. Ce que nous savons de l’islam depuis les origines, c’est ce que les hommes en ont fait et ce qu’ils en ont dit. Et comme je l’exprimais précédemment, tout au long de l’histoire qui s’est écoulée depuis le temps de la Révélation ( qui s’est elle-même déroulée sur plus de vingt ans ! ), chaque peuple, chaque culture, chaque croyant a développé un rapport particulier au texte coranique. Ainsi peut-on considérer comme tout à fait juste l’expression de l’Iranien Abdul Karim SOROUSH : « L’islam est une suite d’interprétations de l’islam comme le christianisme est une suite d’interprétations du christianisme ». Certes les grands dogmes et les grands « piliers » de l’islam ne sont pas destinés à changer, mais la compréhension qui en est faite, la manière dont ils sont reçus et vécus sont toujours à mettre en relation avec les hommes concrets du présent. La relation singulière que chaque croyant instaure avec le texte coranique comme avec l’islam-religion est toujours une relation « en situation », une relation qui, pour être vivante, demande à être « actualisée » presque à chaque instant. Parce que l’islam est vécu par des hommes toujours en devenir, il ne peut qu’être lui-même un phénomène toujours en devenir… Qui peut croire qu’il est musulman exactement comme l’étaient les compagnons du Prophète, ou comme les sujets des califes de Damas ou de Bagdad, ou encore comme Muhammad ABDUH et les autres réformistes des XIX° et XX° siècles ? La manière d’être musulman évolue à chaque instant avec les évolutions du monde, car nous n’existons chacun que dans des conditions concrètes d’existence qui sont en permanente mutation.

Peut-on soumettre les sources de l’islam aux méthodes critiques de la science sans prendre le risque de porter atteinte à la foi des fidèles ?

Le travail des nouveaux penseurs n’a pas pour but de fragiliser la foi des fidèles. Ces penseurs croient, au contraire, qu’une meilleure intelligence de la foi ne peut que servir l’approfondissement de la foi . Mais une foi qui se purifie, se dégage des constructions imaginaires ou idéologiques. Les éclairages neufs que leurs travaux apportent peuvent peut-être ébranler des certitudes qui n’avaient pas été réfléchies, pensées, vérifiées, mais ils peuvent tout autant susciter l’enthousiasme, conduire à des renouvellements formidables de la foi. On n’a pas forcément besoin, pour croire et pour vivre dans la Présence de Dieu, de tenter de comprendre comment la Révélation a pu s’opérer, ou comment le Coran est progressivement devenu le recueil imprimé que nous possédons, mais savoir tout cela peut stimuler la foi, laquelle est toujours une investigation, une quête. Personne ne peut prétendre avoir « trouvé Dieu », ce qui serait prétendre pouvoir Le posséder. En cherchant à comprendre comment la foi musulmane est apparue et se maintient dans l’histoire des hommes, les nouveaux penseurs nous incitent à cette quête permanente de Dieu.

Propos recueillis par la rédaction

"Les nouveaux penseurs de l’Islam", Rachid Benzine (cliquez ici pour vous procurer ce livre)

Publicité

commentaires