Qui parle de « lobby » ?

Ces derniers temps, l’on a pu constater la réapparition dans le débat public français de la formule malhe

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lundi 12 avril 2004

Ces derniers temps, l’on a pu constater la réapparition dans le débat public français de la formule malheureuse de « lobby juif », dont on sait qu’elle est connotée péjorativement, en raison de ses fortes accointances idéologiques avec les thématiques xénophobes et antisémites, longtemps véhiculées par l’extrême droite et les milieux nationalistes. La problématique fantasmatique du « lobby » apparaît à cet égard comme une réactualisation de la théorie des « Quatre États confédérés » de Charles Maurras qui visait à démontrer que la France était gouvernée et dominée par des puissances occultes (les métèques, les protestants, les juifs et les francs-maçons). Il est vrai que dans la culture politique française, contrairement à celle présente au sein la société civile américaine, cette problématique lobbyiste a longtemps été associée aux visions conspirationnistes, évoquant les courants nationalistes de l’entre-deux-guerres et l’antisémitisme institutionnalisé de l’État français de 1940 à 1944. De ce fait, son usage est devenu, en grande partie, illégitime et disqualifie d’entrée tout acteur politique qui serait tenté de l’instrumentaliser à des fins électorales, soit comme thème « repoussoir » (votez pour moi car il faut lutter contre l’influence du lobby x...), soit comme thème « porteur » (voter pour moi car je représente le lobby y...). Dans les deux cas (repoussoir ou porteur), l’usage du terme « lobby » est interdit de cité républicaine, parce qu’il nous rappelle précisément les heures les plus noires de notre histoire et de notre mémoire nationales (l’Affaire Dreyfus, la montée des ligues nationalistes et le régime de Vichy).

Toutefois, cette brève analyse des usages politiques du terme lobby tend à occulter un autre phénomène plus récent : celui de la réappropriation de la symbolique lobbyiste par un certain nombre de groupes et d’associations. En ce sens, le lobby n’est plus simplement le produit d’un imaginaire d’extrême droite, il est aussi présent dans les discours et les stratégies des acteurs de la société civile qui, d’une certaine manière, se le réapproprient positivement.

Dans ses travaux, l’historienne Chantal Benayoun, a ainsi montré que, dans les années soixante-dix, des débats contradictoires ont agité la Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), où certains dirigeants d’associations défendirent ouvertement l’hypothèse d’un « lobby juif » en France, susceptible de donner des consignes de vote et d’imposer les fêtes religieuses communautaires (Youm Kippour, Pessah...) comme jours fériés reconnus officiellement par la République française. Fort heureusement, cette option « lobbyiste » fut mise en minorité au sein des instances du CRIF et ne donna lieu à aucune stratégie institutionnelle suivie1.

De même, la politologue Sylvie Strudel, tout en remettant en cause la thèse de l’existence d’un « vote juif » en France, a mis en lumière le fait que celui-ci pouvait donner lieu, ici et là, à des stratégies particularistes de la part d’associations et d’acteurs politiques. En ce sens, le fantasme d’un « vote juif » produit aussi des effets sociaux sur les plans politique et électoral, accréditant dans la tête des décideurs locaux que ce « vote communautaire » est bel et bien réel, même si toutes les études électorales démontrent le contraire. Le « vote juif » n’existe pas mais certains acteurs cherchent pourtant à l’instrumentaliser2.

Dans les années quatre-vingt, nous avons rendu compte dans nos propres travaux (Vincent Geisser, 1997)3 de la montée de cette problématique lobbyiste chez certaines organisations issues de l’immigration maghrébine. Par exemple, des membres de l’association France-Plus, présidée par Arezki Dahmani, revendiquaient leur attachement à une conception de l’intégration républicaine pure et dure (droit à l’indifférence), tout en appelant en privé à la constitution d’un « lobby maghrébin sur le modèle juif ». Le cas de France-Plus est pertinent, car il nous paraît symptomatique de ce type de discours ambivalent qui combine simultanément un ultra-républicanisme de façade à une vision néo-communautaire de la société française : « bien qu’attachés à une conception assimilationniste de l’inclusion des immigrés à la société française, ils [les dirigeants de France-Plus] n’hésitent pas à instrumentaliser l’ethnicité maghrébine à des fins politico-électorales. Se dévoile ici toute l’ambiguïté à critiquer le multiculturalisme de SOS Racisme au nom de l’idéal républicain, tout en cherchant à faire valoir son ethnicité dans l’espace public ». Mais comme l’a très bien montré l’historien Phyllis Cohen-Albert4 « cette ambiguïté ne date pas d’aujourd’hui  ; elle était déjà manifeste chez les élites israélites sous la Troisième République, dont l’idéologie assimilationniste et jacobine se combinait volontiers au sentiment de vivre intensément une ethnicité juive »5.

Dans une perspective légèrement différente mais animée par le même imaginaire lobbyiste, une association comme Arabisme et Francité, fondée en 1994 par le conseiller régional Front national, Farid Smahi (proche de Marine Le Pen), revendiquait ainsi la création d’un groupe de pression des Arabes de France : « il faut s’affranchir des tutelles et des parrainages, défendre nous-mêmes nos intérêts et être des interlocuteurs directs des partis politiques, des organes de l’État, des institutions de la République et de nos pays d’origine » (extrait de la plaquette d’Arabisme et Francité, 1992).

En ce sens, la thématique lobbyiste s’est largement diffusée et banalisée au sein de la société française, ces vingt dernières années, même si elle n’est jamais assumée publiquement en raison du tabou républicain suprême. Elle s’exprime de manière à peine voilée dans les différents réseaux associatifs (musulmans, juifs, homosexuels, féministes, agriculteurs, professions médicales...), bien que ses porteurs n’osent jamais dire son nom par peur d’être taxés de « communautaristes » et « d’anti-républicains ». L’imaginaire lobbyiste n’en est pas moins présent dans de larges secteurs de la société des années 2000.

Plus récemment, et cette fois-ci ouvertement assumée et hautement revendiquée, Élisabeth Schemla, éditorialiste à Proche-Orient.info, saluait « la naissance d’un lobby juif, au sens plein et respectable du terme  » (éditorial du 25 février 2004). Plus grave encore, l’ancienne journaliste du Nouvel Observateur ne se contentait pas de célébrer sa naissance, elle donnait à cet hypothétique « lobby juif » une mission politique précise : « glissement d’une époque à une autre : des personnalités prestigieuses et prétendument toutes puissantes laissent la place à des responsables, des associations et des institutions qui savent de mieux en mieux se faire entendre des pouvoirs publics. Du coup, cela confère aussi à ce lobby une énorme tâche politique et intellectuelle : celle de savoir ne pas aller trop loin, de ne pas en faire trop, d’apprendre pour lui-même - et d’enseigner aux jeunes notamment - une éthique de la responsabilité individuelle et collective profitable à la nation tout entière  » (extrait de l’éditorial du 24/02/2004). J’ai personnellement critiqué ce « délire lobbyiste » du site Proche-Orient.info, parce qu’il me semblait producteur d’effets pervers du point de vue de l’efficacité de la lutte contre l’antisémitisme et toutes les formes de racisme. A ce propos, j’ai écrit : « E. Schemla parle de la nécessité d’un "lobby juif" en France et cela passe comme une lettre à la "poste républicaine". Rien à redire du côté de nos "bonnes consciences médiatiques". Je suis scandalisé par cette tentative de réduire plusieurs millénaires de vie culturelle, spirituelle et intellectuelle du judaïsme en France à l’expression de "lobby". C’est tout simplement la légitimation d’un "antisémitisme inversé" : c’est conforter l’idée fantasmatique, dans l’opinion publique, de la réalité de l’existence d’un "lobby juif" qui agirait sur le territoire de la République française. C’est une forme d’auto-communautarisation, d’auto-racisation, productrice d’effets pervers. Quelle hypocrisie ! » (V. Geisser, 27/02/2004)6.

Quelques semaines plus tard, sur le même site Internet Proche-Orient.info, E. Schemla récidive dans ses fantasmes lobbyistes, en attribuant la responsabilité de la défaite des listes UMP aux élections régionales à un hypothétique « vote arabo-musulman » qui aurait fait payer à la droite la nouvelle loi sur les signes religieux : « Tous les communautarismes sont vainqueurs à terme dans cette affaire. Avant même que ne soient affinés les résultats par catégories socio-professionnelles mais aussi identitaires et confessionnelles, comment s’empêcher de penser que les Français d’origine improprement appelée « arabo-musulmane » ont fait payer au chef de l’État la loi sur la laïcité, s’estimant trahis après le contrat du 21 avril ?  » (éditorial du 29/03/2004)7.

Les différentes enquêtes menées par le Centre d’études de la vie politique française (CEVIPOF) et l’Observatoire régional du politique ont mis en évidence que la très grande majorité des Français « musulmans déclarés »8 votaient [encore] à gauche, quelle que soit la conjoncture politique du moment, mais cela semble avoir complètement échappé à Elisabeth Schemla qui préfère s’atteler à l’idée d’une « revanche musulmane » contre Chirac.

Ma critique des délires lobbyistes de Proche-Orient.info aurait pu en rester là, si ce site n’avait pas publié, le 5 avril 2004, un article de Sylvain Attal sous-titré « Mouloud Aounit, Secrétaire général du MRAP, à Jean-Paul Huchon : ’Tu es aux mains du lobby juif’  ». En clair, le journaliste de Proche-Orient.info accuse le secrétaire général du MRAP, nouvellement élu au Conseil régional d’Ile-de-France, d’avoir utilisé le terme « lobby juif », pour expliquer son échec à obtenir une vice-présidence dans l’institution. A lire Sylvain Attal, l’on pourrait croire que Mouloud Aounit aurait céder, à l’instar d’Elisabeth Schemla, à la fantasmatique lobbyiste, en défendant la thèse de l’existence d’un « lobby juif » agissant au sein-même du Conseil régional et au-delà au sein du système politique français. Mouloud Aounit serait-il atteint à son tour par un délire communautaire, cherchant un bouc émissaire (les « Juifs ») pour expliquer son propre demi-échec politique ?

La thèse de Proche-Orient.info pourrait être crédible, si précisément elle n’était pas contredite pas l’itinéraire associatif et politique et par les différentes prises de positions publiques du secrétaire général du MRAP. A ce propos, dans aucun écrit ou enregistrement audiovisuel de Mouloud Aounit, l’on ne trouve de trace du terme de « lobby juif » ou toute autre référence à un « lobby communautaire » en France. Si M. Aounit l’avait effectivement employé, il faut au moins admettre qu’il s’agit d’une « conversion identitaire » très récente. Plus encore, non seulement M. Aounit n’a jamais publiquement employé le terme de « lobby juif » mais il a aussi combattu son usage et son instrumentalisation par un certain nombre d’acteurs xénophobes et antisémites. C’est lui qui a personnellement engagé le MRAP, en 1996, dans la condamnation de l’ouvrage de Roger Garaudy, Les mythes fondateurs de la politique israélienne. Dans l’exposé des motifs, le MRAP, qui fut la première association française antiraciste, à se porter partie civile, reprochait précisément à R. Garaudy d’utiliser le terme de « lobby juif » : « Par ces propos, Monsieur Roger Garaudy entend démontrer que les juifs en France constituent un lobby, c’est à dire un groupe solidaire défendant des intérêts communs, distincts du reste de la population, et qui occuperait au sein des médias une place telle que l’information, et partant, l’opinion, en seraient manipulées à leur gré. Il s’agit pour Monsieur Garaudy de faire croire et de laisser s’installer dans l’esprit de ses lecteurs l’idée qu’une population minoritaire (les juifs) se servirait de son pouvoir supposé pour détourner l’information dans le sens de ses seuls intérêts de groupe racial  » (extrait des motifs de la plainte déposée par le MRAP en 1996 contre R. Garaudy).

Mouloud Aounit pourfendeur de l’imaginaire lobbyiste devenu à son tour vecteur de ce délire maurasso-garaudiste ?

L’on a du mal à souscrire à cette thèse, d’autant plus que les dernières prises de positions publiques du secrétaire général du MRAP confirment cette orientation. A ce propos, il faut rappeler que le MRAP avait porté plainte contre Dieudonné pour sa prestation dans l’émission de Marc-Olivier Fogiel du 1er décembre 2003, où l’humoriste apparaissait déguisé en juif orthodoxe cagoulé pour un sketch fustigeant un axe « américano-sioniste ». Il saluait le bras tendu en criant « Isr-Heil ». Suite aux excuses de l’humoriste, le MRAP avait décidé finalement de retirer sa plainte.

Plus récemment, Mouloud Aounit s’est engagé activement afin que le mouvement de protestation contre la loi sur les signes religieux à l’école ne soit pas récupéré par des groupes identitaires et anti-sionistes radicaux comme le Parti des musulmans de France (PMF) de Mohamed Latrèche. A ce titre, il avait refusé que le MRAP participe aux diverses manifestations publiques « anti-loi » de peur qu’elles ne donnent lieu à des dérapages antisémites.

En définitive, l’on pourrait sourire à la tentative de Proche-Orient.info de mettre dans la bouche de Mouloud Aounit le terme de « lobby juif » si cela ne produisait pas des conséquences désastreuses sur la qualité du débat public et démocratique. Il est clair, à lire les différents éditoriaux d’Elisabeth Schemla, que c’est davantage son site qui est traversé aujourd’hui par un délire lobbyiste que le secrétaire général du MRAP qui a toujours développé des positions publiques sur des registres citoyens et universalistes. Au-delà de « l’Affaire Aounit », au-delà du fait qu’un homme ayant lutté durant toute sa vie militante contre l’antisémitisme est aujourd’hui sali dans son honneur de personnalité publique, le site Proche-Orient.info tend à favoriser un processus de communautarisation dangereux du débat public, comme s’il était naturel que les « Juifs » et les « Arabes » de France se tapent dessus. A ce titre, l’on se souvient de la phrase malheureuse de François Mitterrand qui, au lendemain de la première guerre du Golfe (mars 1991), remerciait les Juifs et les Musulmans pour leur courage et leur sang froid, comme s’ils n’étaient pas d’abord des citoyens comme les autres9. Une telle vision procède d’une analyse simpliste des enjeux de la société française, où les instincts et les projets communautaires seraient censés produire du lien social et politique. C’est précisément parce que Mouloud Aounit n’a jamais voulu souscrire à une telle problématique communautariste de la société française et qu’il a toujours refusé de rentrer dans les catégories indigènes de l’Arabo-musulman versus le Juif, qu’il se trouve aujourd’hui au centre d’une campagne délatoire, visant à l’enfermer dans une lutte intercommunautaire (Arabes contre Juifs et vice-versa). Fort heureusement, les combats politiques passés et présents de Mouloud Aounit sont là pour témoigner et démentir les « analyses de peur » produites par les nouveaux apprentis sorciers de la République.

 

Notes :

1 Chantal Benayoun, « La question d’une politique juive aujourd’hui », dans Pierre Birnbaum (dir.), Histoire politique des juifs de France, Paris, Presses de Sciences Po, 1990, p. 258-277.

2 Sylvie Strudel, Votes juifs. Itinéraires migratoires, religieux et politiques, Paris, Presses de Sciences Po, 1996.

3 Vincent Geisser, Ethnicité républicaine. Les élites d’origine maghrébine dans le système politique Français, Paris, Presses de Sciences Po, 1997.

4 Phyllis Cohen-Albert, « L’intégration et la persistance de l’ethnicité chez les juifs de la France moderne », dans Pierre Birnbaum (dir.), Histoire politique des juifs de France, op. cit, p. 221-243.

5 Vincent Geisser, Ethnicité républicaine, op. cit., p. 171.

6 Vincent Geisser, « Qui communautarise qui ? », Lettre ouverte publié sur le site Marseille Solidaire, 27 février 2004.

7 Elisabeth Schemla, « Désormais, en France, la gauche incarne les conservateurs », Proche-Orient.info, éditorial du 29 mars 2004.

8 Cahier du CEVIPOF n°34 (février 2003) - Les musulmans déclarés en France : affirmation religieuse, subordination sociale et progressisme politique.

9 Le 3 mars 1991, à l’occasion de la victoire de la coalition alliée dans le Golfe, le président de la République, François Mitterrand, avait déclaré : « Je remercie les communautés musulmane et juive qui ont l’exemple de sagesse et de sang froid [...] », Le Monde du 6 mars 1991.

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Auteur : Vincent Geisser

Sociologue et politologue, dernier ouvrage paru : Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche, Paris, éditions de L’Atelier, 2011 (co-auteur Michaël Béchir Ayari)

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