Quelques réflexions à propos de l’affaire des caricatures

Pourquoi brûler des ambassades ? Pourquoi punir collectivement tout un peuple, danois, norvégien ou frança

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dimanche 5 février 2006

La pitoyable affaire des caricatures publiées par le journal danois Jillands-Posten oblige les musulmans de France à se poser les questions suivantes : qu’est-ce qui est grave et répréhensible dans la publication de ces dessins de piètre qualité ? Est-ce le fait que l’on a représenté le prophète Mohammad (paix et salut sur lui) ? Est-ce parce qu’on s’est moqué de lui ? Ou enfin, est-ce parce qu’on l’a assimilé à un terroriste ?

Le délit de blasphème, ça n’existe pas

Si j’ai tenu à poser ces questions, c’est parce qu’il me semble que la confusion est totale et qu’il est urgent de porter un regard critique sur l’emballement que connaît actuellement le monde musulman. En ce qui me concerne, j’estime que seul le fait d’avoir assimilé le prophète à un terroriste pose problème. Cela relève, à mon avis, de l’incitation à la haine et il existe des lois pour punir ce genre d’agression. Représenter le prophète avec une bombe sur la tête est en effet une provocation irresponsable qui jette l’anathème sur 1 milliard de musulmans.

Mais avant d’aller plus loin sur cette question, je suis d’abord amené à reconnaître que je ne me sens absolument pas le droit, en tant que musulman, de crier au délit de blasphème. Cela peut faire mal d’entendre cela - et j’ai du mal à l’écrire - mais, désolé, des gens, qu’ils soient peintres, sculpteurs ou caricaturistes, ont le droit de représenter le prophète s’ils le souhaitent. Nous sommes en France et la liberté d’expression et de création est un droit, un acquis, qu’il faut chérir et défendre à tous prix. Le délit de blasphème ça n’existe pas et si nous aimons ce pays dans lequel nous vivons, il nous faut l’accepter. Voilà une concession que nous commande le bon sens et qui ne heurte pas notre conviction religieuse. Il n’y a qu’un seul vainqueur, c’est Allah et ce ne sont pas de minables dessins qui changeront ou amoindriront notre foi.

De même, que des abrutis inconscients aient envie, ici et là, de rire du prophète, cela me blesse profondément, mais c’est leur droit. Rire du prophète des musulmans, celui dont le nom est cité à chacune de nos profession de foi, est un droit ou une licence que je ne m’octroie pas mais que je ne refuse à personne, y compris, et c’est très important, à un musulman. Chacun est libre et responsable de ses actes. Encore une fois, un seul vainqueur, Allah. De la même manière, je n’ai jamais apprécié les galéjades à propos du pape ou des chrétiens mais je ne conçois pas d’en appeler pour cela aux tribunaux.

Le délit existe : incitation à la haine

Par contre, et j’y reviens, assimiler Mohammad (psl) à un terroriste ne relève pas à mon sens de la liberté d’expression. C’est une provocation islamophobe et la nature de son message est évidente : on n’est plus dans le comique mais bel et bien dans le politique. « Ils sont tous terroristes puisque le chef originel de leur communauté, leur guide, celui dont le prénom est le plus porté dans le monde musulman en est un », voici ce que dit implicitement cette caricature. C’est pourquoi, il faut faire preuve de discernement dans cette affaire. Les protestations doivent uniquement porter sur l’amalgame « musulman = terroriste » car le reste ne mérite que mépris et haussement d’épaules.

Non au boycottage. Non à la violence

Pourquoi brûler des ambassades ? Pourquoi punir collectivement tout un peuple, danois, norvégien ou français, alors que seuls des individus sont concernés par cette affaire ? Je suis affligé par ce que je vois et entends dans le monde musulman. A quoi cela rime-t-il ? Encore une fois, nous allons donner l’image d’une oumma incapable de se maîtriser, qui s’enflamme à la moindre étincelle et qui est incapable de prendre une distance critique par rapport aux événements. Au Danemark, comme en France et contrairement en Syrie, un gouvernement ne peut censurer un journal. Il peut encore moins s’excuser pour ce qu’un journal indépendant a publié. Le fait même que l’on ne puisse pas comprendre cela dans le monde arabo-musulman en dit long sur son immaturité. Et en quoi, tous les Danois, seraient responsables des dessins ? Nous autres musulmans détestons être victimes d’amalgames qui nous stigmatisent mais appeler au boycottage des produits danois n’est rien d’autre que l’application d’une punition collective injuste.

Réfléchissons un peu

Il est aussi nécessaire de bien étudier la genèse de cette affaire. Les caricatures ont été publiées en septembre. Pourquoi est-ce maintenant que le scandale devient planétaire ? Certes, en septembre dernier, le premier ministre danois a fait preuve d’une stupidité totale en refusant de recevoir les ambassadeurs des pays musulmans en poste à Copenhague mais ce n’est pas cela qui a allumé la mèche. En réalité, c’est la tournée dans les pays du Golfe et en Egypte de religieux musulmans vivant au Danemark qui a initié la crise. Etait-ce une tournée d’information ou de désinformation ? Comment expliquer les messages véhiculés sur le net à propos de Corans brûlés au Danemark ?

Autre piste de réflexion : qui peut nier que les gouvernements du Proche-Orient ont tout intérêt à occuper leurs peuples et à leur offrir des ennemis lointains à conspuer pour les empêcher de réfléchir à renverser des régimes dictatoriaux ? Hier, c’était Israël, aujourd’hui c’est les Danois. Lorsque je lis que les ministres arabes de l’Intérieur ont protesté contre ces caricatures, j’ai envie de vomir. Voilà les maîtres de la persécution et de la confiscation des libertés individuelles qui se refont une virginité grâce à cette affaire. Quelle hypocrisie !

Je ne suis pas un adepte de la théorie du complot mais je tiens à vous faire partager cette hypothèse de travail : depuis plusieurs mois, les journalistes qui couvrent l’actualité mondiale économique guettent sur leurs tableaux de bord les signes avant-coureur d’une désaffection à l’égard du dollar. On sait que les caisses des pays musulmans producteurs de pétrole sont pleines à craquer de billets verts. Qu’adviendrait-il si ces pays venaient à décider de vendre ces dollars pour acheter de l’euro de façon à diversifier leurs réserves de change ? La réponse est simple, de gros soucis pour les Etats-Unis dont l’économie dépend de la prédominance du dollar. Alors, quand je vois le jeu trouble joué par le gouvernement égyptien dans cette affaire et que j’entends le gouvernement américain critiquer les caricatures et aller dans le sens de la rue arabe, je me pose des questions et je dis qu’il faut demeurer très prudent dans cette affaire.

Et pourquoi le Danemark ?

Les Etats-Unis, parlons-en. Guantanamo, l’Irak, peut-être demain l’Iran. Qui proteste ? Qui boycotte ? Personne. S’en prendre à un petit pays est plus simple. Ne pas acheter de Legos est plus facile que de clouer des Boeing au sol ou de ne plus utiliser les logiciels de microsoft. Au lieu de faire face de manière sereine à cette provocation, des musulmans du monde entier trouvent dans cette affaire les moyens de se défouler à peu de frais.

Quelques enseignements à tirer pour les Occidentaux

On ne guérit pas le susceptible avec des calembours. Le monde musulman est profondément travaillé par un sentiment d’humiliation qu’il serait irresponsable de négliger. Dans cette affaire, la liberté d’expression a bon dos car ce qui est en jeu, c’est l’accélération du processus de choc de civilisations. Les journalistes du Jillands-Posten savaient très bien ce qu’ils faisaient et leur provocation a fonctionné puisque la rue arabe s’enflamme. Prions Dieu pour que tout cela se calme au plus vite mais je crains le pire. A chaque fois que l’on provoquera gratuitement les musulmans, c’est les extrêmes qui triompheront. Déjà difficilement audibles dans leur communauté, les réformateurs, les modernistes, seront encore plus submergés par le vacarme des extrémistes. Et c’est cela que veulent les De Villiers et compagnie : pour eux, l’islam ne peut, ne doit être, que fureur, protestation et violence.

A propos de France Soir

Je ne connais pas Raymond Lakah. Sa décision de limoger le directeur de France Soir fait couler beaucoup d’encre. Les uns y voient une inadmissible entrave à la liberté d’expression tandis que d’autres y décèlent des motifs bassement mercantiles. Je ne sais pas qui a raison même si je rappelle que des patrons de journaux qui virent des directeurs de rédaction, il y en a eu plusieurs dans l’histoire de la presse française sans oublier les télévisions ou un mot de trop est synonyme de placard définitif. Par contre, ce qui m’étonne, c’est que personne n’a rappelé que Lakah, un chrétien - catholique romain si je ne me trompe pas - est originaire d’Egypte. Dans ce pays, faut-il le rappeler, la minorité chrétienne, notamment les coptes, ne vit pas des jours faciles. Imaginez un seul instant quel profit des groupes extrémistes égyptiens vont tirer du fait qu’un journal français, propriété d’un chrétien égyptien, a publié des caricatures offensant l’islam. Cela, les journalistes de ce quotidien ont eu tort de ne pas y penser.

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Auteur : Akram Belkaïd

Journaliste et essayiste, auteur notamment  d' "Etre arabe aujourd'hui" aux éditions  Carnets Nord

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