Quelles perspectives de changement dans le monde arabe ? (1/2)

Les manifestations qui ont eu lieu le 25 janvier dans une dizaine de villes et qui ont rassemblé une centaine

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jeudi 27 janvier 2011

Quelles perspectives de changement dans le monde arabe ?

La révolution du jasmin en Tunisie n’a sans doute pas encore livré tous ses secrets ni accouché de toutes ses promesses. Mais d’ores et déjà, tous les analystes sont unanimes pour s’accorder à prévoir une onde de choc de cette révolution dans le monde arabe. La sur-médiatisation d’un évènement de cette ampleur ne saurait laisser indifférents les peuples de la région qui sont confrontés aux abus quotidiens d’un régime politique quasi-identique par-delà les différences de forme et de degré.

Si l’aspiration populaire au changement démocratique dans le monde arabe est légitime et indiscutable comme l’illustrent les nombreuses réactions de l’opinion publique arabe au lendemain de la chute du dictateur tunisien, de nombreuses questions demeurent posées et nécessitent des réflexions sérieuses si on veut que le changement politique qu’appelle tôt ou tard l’histoire soit à la hauteur des attentes populaires.

Le scénario tunisien est-il exportable ?

Dans une région où les énormes sacrifices des populations déjà éprouvées par la misère et la terreur n’ont suffi ni à endiguer l’invasion et l’occupation étrangères ni à empêcher la reconduction de régimes autoritaires et corrompus, la révolution du jasmin a de quoi séduire. Si les dizaines de victimes de la répression sont à déplorer, il n’en demeure pas moins que le changement en Tunisie –qui n’a pas encore livré tous ses fruits- a été relativement pacifique et c’est peut-être une de ses plus belles leçons. Cependant, cet aspect, si important, ne doit pas occulter les particularités historiques du processus de changement à l’œuvre en Tunisie.

Pour comprendre ce qui s’est passé en Tunisie et évaluer les similitudes et les différences avec la situation qui prévaut dans d’autres pays arabes, il est important de rappeler quelques éléments structurels :

1. Le régime maffieux du clan Ben Ali et de sa belle-famille, s’il a constitué la partie la plus visible et la plus hideuse du système n’en a pas moins contribué à l’affaiblissement de la base sociale de ce dernier y compris au sein de la bourgeoisie et de la bureaucratie tunisienne comme l’illustre la facilité avec laquelle le dictateur a perdu la confiance de ses généraux ;

2. Bien avant le soulèvement populaire, et comme l’ont si bien illustré les fuites de Wikileaks, les Américains ont montré qu’ils étaient excédés par les pratiques maffieuses du clan Ben Ali qui ont fini par constituer un facteur de mécontentement au sein des élites et donc un facteur d’instabilité politique et c’est ce qui explique la facilité avec laquelle les Américains ont lâché le régime de Ben Ali dès qu’ils se sont convaincus de la détermination du peuple tunisien ;

3. Mais les Américains ne sont pas fous. S’il est clair aujourd’hui que leur attitude, discrète mais efficace, a pesé lourdement dans la neutralité des chefs de l’armée, ce n’est certainement pas pour des raisons idéologiques ni pour les beaux yeux du peuple tunisien. La diplomatie américaine a pu, sans grand risque, jouer la carte du changement démocratique parce que ses contacts sur place ont fini par la convaincre qu’il existe des élites bourgeoises capables de négocier ce tournant au mieux de leurs intérêts communs. Il faut ajouter à cela le fait que la Tunisie, par sa pauvreté en matières premières et énergétiques et par son éloignement géographique de l’Etat d’Israël, ne bénéficie pas d’un statut stratégique dans l’architecture régionale de la diplomatie américaine ;

4. Le rappel du rôle actif joué par la diplomatie américaine dans le changement en Tunisie ne doit pas servir de caution à la fameuse théorie du complot ni à minimiser le rôle joué par l’insurrection du peuple tunisien. Si le changement a été possible et rapide, c’est aussi parce que la société tunisienne renferme des ingrédients sociaux et politiques favorables au changement démocratique mais aussi des élites capables, par delà leur diversité, de porter ce changement. Ce n’est pas un hasard si dès le début du soulèvement populaire, les robes noires et les blouses blanches ont été aux côtés de leur peuple et ont courageusement accompagné son mouvement insurrectionnel.

La maturité politique des élites tunisiennes et leur capacité à s’opposer au pouvoir n’est pas le fruit du hasard mais relève de facteurs sociologiques et historiques autrement plus puissants. Le modèle de développement tunisien, malgré les limites dues à son caractère de classes et sa dépendance, a été basé sur l’exploitation maximale des ressources du pays, à commencer par la ressource-travail. Cet élément capital ne peut que conforter le travail et le sérieux dans la reconfiguration du rapport social à la richesse et à l’autorité. Le fait de compter sur le tourisme, l’agriculture d’exportation et l’industrie de la sous-traitance, s’il ne manque pas d’engendrer des méfaits sociaux connus et dénoncés à juste titre, a permis de mettre au premier plan les valeurs du travail, de la discipline et de l’ouverture d’esprit, lesquelles ont contribué à façonner des élites et des mentalités aptes à concevoir un changement démocratique. Ce dernier ne résoudra sans doute pas tous les problèmes de société d’un pays comme la Tunisie. Le développement durable et solidaire qu’appelle de tous ses vœux le peuple tunisien n’est peut-être pas encore à l’ordre du jour mais si les élites tunisiennes arrivent à instaurer un Etat de droit démocratique, ce serait déjà une révolution dans ce pays, la première révolution vraiment démocratique dans le monde arabe. Il reste à savoir si tous ces éléments sociopolitiques se retrouvent dans les autres pays arabes pour pouvoir répondre à la question : le scénario tunisien est-il exportable ?

Egypte et Jordanie

L’onde de choc de la révolution tunisienne dans les autres pays reste le principal sujet de préoccupation des chancelleries occidentales. La réaction israélienne, rapide et épidermique, nous renseigne sur la dimension géopolitique du changement démocratique dans le monde arabe. Comme leurs porte-parole dans l’hexagone, les diplomates israéliens n’ont pas hésité à regretter la chute du régime de Ben Ali et à pointer du doigt la « menace islamiste ». Inutile de dire que ce qui les inquiète en Tunisie ne peut que les empêcher de dormir quand il s’agit de pays géographiquement plus proches comme l’Egypte et la Jordanie.

Ces deux pays ne partagent pas seulement la proximité géographique avec l’Etat d’Israël. Tous les deux ont fait une « paix séparée » avec l’Etat hébreu. Tous les deux sont dirigés par des régimes autoritaires et répressifs qui se perpétuent grâce au soutien actif, financier, politique et militaire des USA. Tous les deux mènent une politique économique et sociale libérale dictée par les institutions financières internationales et qui sert surtout les intérêts étroits d’une bourgeoisie compradore incapable d’assurer un minimum de vie digne aux populations.

Dans les deux pays, la doctrine de la « sécurité nationale » sert de prétexte pour museler les libertés de la société civile et l’opposition politique même s’il y a des différences notables entre les deux pays. En Jordanie, il y a une vie parlementaire limitée et une relative liberté de presse. L’opposition nationaliste et islamiste est représentée au parlement. Le Front d’action islamique (vitrine politique des Frères musulmans) participe aux élections et est représenté au parlement mais tous ces aspects ne peuvent cacher le fait qu’il s’agit d’une démocratie sous contrôle. La spécificité démographique du pays qui compte une majorité de la population d’origine palestinienne (60% environ) ne saurait laisser indifférent ni le régime ni le voisin israélien ni l’Administration américaine.

En Egypte, le caractère autocratique du régime Moubarak ressemble à celui du dictateur tunisien déchu. Les notes diplomatiques publiées par Wikileaks ne s’y trompent pas. Les commentaires concernant les deux pays se ressemblent fort. Dans les deux cas, il s’agit d’une famille qui rançonne le pays par des pratiques maffieuses et qui a des ramifications au sein d’une bourgeoisie affairiste sans scrupules. Les chefs de l’armée et des services de renseignement ne semblent pas enchantés par la perspective d’une reproduction familiale du pouvoir au moyen d’une « élection » arrangée de Jamal Moubarak et ce fait ne saurait échapper à l’attention vigilante des Américains.

Si le fils Moubarak semble bénéficier du soutien de quelques grandes familles du business comme Sawiris (le patron du groupe ORASCOM) et Al Izz (le premier magnat de la sidérurgie au Moyen Orient) en vue de réaliser ses ambitions présidentielles, il n’est pas dit que l’ensemble de la bourgeoisie égyptienne soit du même avis surtout les fractions lésées par les pratiques monopolistiques et maffieuses des magnats qui ont fait main basse sur l’Egypte. Si une partie de la bourgeoisie égyptienne ne peut que se sentir à l’étroit dans le régime étouffant des Moubarak, les choses sont encore plus nettes au sein des élites de la société civile dont les frustrations accumulées tout au long de ces trente dernières années constituent le meilleur argument pour un changement démocratique.

Les manifestations qui ont eu lieu le 25 janvier dans une dizaine de villes et qui ont rassemblé une centaine de milliers de personnes à l’appel de réseaux sociaux de la société civile illustrent parfaitement cette tendance avec laquelle il faut désormais compter. Le mouvement spontané de contestation sociale du régime Moubarak et qui a sur faire le lien entre les questions sociales et la question du changement démocratique saura-t-il durer dans le temps et saura-t-il accoucher d’une révolution démocratique comme en Tunisie ?

Si en Tunisie le soulèvement populaire a pu constituer l’étincelle de l’ébranlement des élites tunisiennes et du retournement opportuniste de la diplomatie américaine, toutes deux prêtes pour un changement démocratique – du moins un changement contrôlé- il n’en va de même en Egypte qui reste un des piliers de l’ordre régional made in USA. Les Américains regarderont par deux fois avant de donner leur aval au changement. Les enjeux géopolitiques priment ici sur les enjeux sociopolitiques internes. Contrairement aux idées reçues, la diplomatie américaine est loin d’être un adepte de l’immobilisme à tout prix. Un régime aussi caricatural peut même constituer un danger à long terme pour ses intérêts stratégiques. C’est pourquoi elle pourrait s’adapter à un changement démocratique pour autant que ce dernier ne vienne pas à mettre par terre son projet de pax americana dans la région.

Dans ces conditions, que reste-t-il comme perspectives de changement en Egypte et en Jordanie ? Les Israéliens l’ont dit explicitement. Si un triomphe peu probable des islamistes en Tunisie les dérange, imaginons ce qu’il en serait en Egypte ou en Jordanie. Les dernières déclarations de dirigeants israéliens nous renseignent sur la ligne rouge que le changement démocratique dans ces pays ne saurait franchir. Pour le premier ministre israélien, le triomphe des islamistes en Egypte signifierait la fin du traité de paix de Camp David, pas moins ! En langage diplomatique, c’est une déclaration de guerre qui n’ose pas dire son nom !

Si le changement démocratique et social qui correspond aux aspirations profondes des peuples égyptien et jordanien ne saurait être déconnecté des enjeux géopolitiques régionaux au premier rang desquels il faut mettre l’existence de l’Etat colonial d’Israël, ce qui demeure une perspective lointaine, cela signifie-t-il que ces sociétés sont condamnées à l’immobilisme et à l’arbitraire des régimes en place ? Non, de nombreux indices militent en faveur d’un changement, peut-être plus modeste que celui nous souhaitons, mais un changement quand même ! La révolution tunisienne ne pourra que favoriser les perspectives d’un changement plus que probable.

En Egypte, la perspective de voir le régime se perpétuer par l’entremise d’une « élection » arrangée de Jamal Moubarak ne va pas de soi surtout qu’elle ne rencontre les faveurs ni des chefs de l’armée ni des élites égyptiennes. Si la diplomatie américaine sera ici plus prudente que dans le cas tunisien où les enjeux étaient moins cruciaux, cela ne veut pas dire qu’elle bloquera tout changement si le peuple égyptien descendait dans la rue avec le soutien des élites de la société civile (médecins, avocats, ingénieurs, enseignants et étudiants). L’inconnue majeure reste la capacité des forces du changement en Egypte à négocier ce délicat tournant en faisant la synthèse des aspirations populaires minimales à la liberté et à la dignité et les assurances diplomatiques que les contraintes stratégiques devraient leur dicter dans leurs rapports avec la puissance américaine.

Il n’y va pas seulement des perspectives de changement. Il y va aussi de la sécurité et de la paix civile en Egypte. Si le peuple égyptien n’est pas assez fort pour imposer la solution nationale qui sied à ses aspirations historiques profondes laquelle demande un contexte national, régional et international autrement plus favorable mais si en même temps il se laisse entraîner par des aventuriers verbeux et inefficaces, le risque serait grand de voir des puissances hostiles manipuler la poudrière sociale et les différences confessionnelles pour semer le chaos et briser l’élan de redressement salvateur que tous les peuples arabes souhaitent au peuple égyptien.

Des indices politiques apparus ces derniers mois sur la scène égyptienne permettent de cultiver un optimisme mesuré. Après de longs mois de tergiversations, au demeurant compréhensibles, les Frères Musulmans égyptiens ont compris l’intérêt de se ranger derrière Mohamed Al Baradei qui représente sans aucun doute le candidat potentiel le plus crédible face au clan des Moubarak. Bénéficiant d’un crédit à l’intérieur dans les rangs de la bourgeoisie nationale, des élites et des chefs de l’armée, Al Baradei a aussi pour lui le fait de ne pas effrayer les Américains, ce qui n’est pas rien par les temps qui courent.

Les Frères musulmans égyptiens qui demandaient auparavant à Al Baradei de leur promettre un changement constitutionnel permettant la légalisation de leur mouvement sitôt arrivé au pouvoir ne font plus ce préalable et ont montré une grande maturité politique qui dénote aussi un sentiment patriotique élevé. La manifestation populaire du 25 janvier, qui augure de l’entrée fracassante de la société civile égyptienne, constituera-t-elle le catalyseur de ces tendances du changement démocratique qui travaillent en profondeur la société égyptienne ?

Malgré la similitude des situations égyptienne et tunisienne, le changement qui pourrait s’esquisser en Egypte ne pourra pas dépasser certaines limites imposées par le statut géopolitique de ce grand pays dans l’architecture impériale du grand Moyen Orient mais les perspectives en termes de développement et de démocratisation pourraient favoriser à long terme la renaissance tant attendue de l’Egypte et dont dépend pour une large part la réalisation de l’aspiration de tous les peuples de la région à une paix juste et durable qui passe par le rétablissement du peuple palestinien dans ses droits nationaux inaliénables.

C’est cette même prudence que dictent aussi bien la complexité géopolitique régionale que la maturité politique des élites qui explique les positions de l’opposition nationale et islamiste jordanienne qui sait que le fait de brusquer les choses peut parfois se retourner contre le changement souhaité.

Soudan

Dans le Soudan voisin, les agendas internationaux à caractère géopolitique ont pris de vitesse l’aspiration au changement démocratique du peuple soudanais. La manipulation israélo-occidentale de l’aspiration du su à l’autodétermination, à la liberté et au développement, a réussi, aidée en cela par l’irresponsabilité criminelle d’un pouvoir nordiste, sourd aux appels à la liberté, à la justice et à l’égalité des populations d’un sud marginalisé et méprisé. L’entêtement de tous les régimes soudanais qui se sont succédés depuis l’indépendance dans une politique anti-nationale et anti-démocratique a donné du grain à moudre à une opposition politico-militaire sudiste ouvertement soutenue par Israël dans le but géopolitique évident de renforcer la ceinture de sécurité des Etats africains hostiles à l’Egypte et capables le moment venu de jouer le rôle qui leur est dévolu : boucher les sources du Nil en vue d’assoiffer le peuple égyptien et contrarier son développement.

La perspective de la sécession du sud du Soudan est porteuse de tous les extrêmes. Elle peut accélérer la chute du régime du général Al Bachir comme elle pourrait renforcer la solidarité du nord autour du régime. Mais dans tous les cas de figure, outre les enseignements utiles pour d’autres pays arabes promis à des scénarios similaires par des officines actives, la question du changement démocratique restera à l’ordre du jour tant elle conditionne la capacité des sociétés à relever les défis d’une véritable indépendance nationale et d’un véritable développement durable et solidaire. Malgré l’autoritarisme du régime et la pauvreté du pays, le Soudan possède des élites civiles et politiques remarquables. Libérées du chantage au séparatisme du sud qui était utilisé par le régime pour les réprimer, elles constitueront désormais un catalyseur certain pour le changement souhaité.

Syrie

Dans la configuration géopolitique régionale, l’autre pays qui compte énormément pour Les USA et leur allié israélien reste bien entendu la Syrie. Le refus d’entrer dans une paix séparée, à l’instar de ses voisins égyptien et jordanien, et son entêtement à servir de refuge pour les organisations de la résistance palestinienne qui refusent de suivre l’Autorité de Mahmoud Abbas dans sa capitulation devant l’occupant, suffisent à mettre La Syrie sur la liste noire des régimes indésirables. Certes, en matière d’autoritarisme et de clientélisme, le régime baathiste syrien n’a rien à envier à ses pairs arabes. Comme la plupart des régimes de la région qui jouent la carte de la division ethnique et/ou confessionnelle, le régime syrien sait marier rhétorique nationaliste panarabe et politique clanique fondée notamment sur une alliance des minorités confessionnelles alaouite et chrétienne.

Les réformes économiques libérales initiées depuis plus d’une décennie ont réussi à amadouer une partie de la bourgeoisie commerciale des villes issue dans sa majorité de musulmans sunnites. Malgré leur hostilité affichée au régime, Américains et Israéliens n’ont pas dépassé, jusqu’ici, une certaine ligne rouge. Humilié au Liban lorsqu’il a été obligé de se retirer de ce pays dans le sillage d’une « révolution orange » soutenue ouvertement par la France et les USA, le régime syrien n’a pas été néanmoins déstabilisé outre mesure. Et pour cause. Les Américains n’ignorent pas que la principale force d’opposition organisée au régime baathiste est constituée par les Frères musulmans.

Si certains dirigeants des Frères ont leurs entrées au Congrès dans la perspective d’un compromis rendu inéluctable par des développements futurs, la diplomatie américaine ne peut parier sur un mouvement qui reste intraitable sur la question de la libération inconditionnelle du Golan et qui aurait du mal à convaincre sa base d’une paix séparée avec l’Etat d’Israël avant la résolution définitive de la question palestinienne. Reste l’autre perspective qui consiste à voir émerger un compromis historique entre le régime baathiste syrien et l’opposition islamiste sur la base d’un programme national-démocratique qui réponde à la fois aux aspirations populaires et aux exigences de la défense nationale contre les menaces israéliennes.

Cette perspective qui était impensable il y a quelques années est en train de gagner en réalisme à la faveur de la guerre d’invasion, d’occupation et de dislocation dont a été l’objet le voisin irakien qui a fait comprendre aux Syriens les dangers que font peser sur l’intégrité et l’unité nationales les différends internes qui tardent à trouver une solution démocratique.

Yémen

L’onde de choc de la révolution tunisienne est arrivée jusqu’au lointain Yémen où la population est sortie manifester son soutien à ses frères tunisien et réclamer des réformes démocratiques. Mais la particularité de ce pays marquée par un développement sociopolitique inégal entre le nord et le sud du pays et son statut de maillon faible dans l’architecture géopolitique régionale qui le met sous haute surveillance américaine, ne permettent pas d’entrevoir un changement radical dans l’immédiat. Le pouvoir concentré au nord du pays ne s’appuie pas seulement sur une alliance entre une oligarchie militaire corrompue et des confédérations tribales mais aussi sur l’appui direct des Américains dans la guerre contre le terrorisme comme l’a illustré la répression sanglante de la révolte « houthite ».

Cette dernière, soutenue par l’Iran, a été matée dans le sang par l’intervention conjuguée de l’armée yéménite et de l’armée saoudienne avec la participation d’un contingent marocain, le tout sous l’œil approbateur du protecteur américain. Si au sud du pays, la contestation sociale contient tous les ingrédients susceptibles de hâter un changement national-démocratique, il est difficile, dans les conditions actuelles, d’espérer une perspective qui ne replonge pas le pays dans une guerre de sécession que le peuple ne souhaite pas.

Pétromonarchies du Golfe

Dans les monarchies du Golfe, le mécontentement de larges secteurs d’une société conservatrice contre les excès d’une classe dominante dont l’attachement superficiel et hypocrite aux préceptes religieux n’a d’égal que la décadence morale et la servilité à l’égard de l’occupant américain se fait de plus en plus visible et commence à donner une assise à une opposition nationale et islamiste jusqu’ici isolée. Mais la manne pétrolière continuera à jouer un rôle d’amortisseur de ce mécontentement et la surveillance étroite des services de sécurité bénéficiant de l’encadrement américain constituera pour longtemps encore un solide rempart contre le changement qui ne saurait malheureusement venir de cette région.

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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